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Document clinique : l’histoire de M. de B... , anorexique

D 28 décembre 2003     H 15:52     A Jean Etienne Esquirol     C 0 messages


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Jean Etienne Esquirol

 

Le cas de M. de B. est exposé dans le premier tome de l’ouvrage célèbre de E. Esquirol : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal » ( pages 609 à 614 de l’édition de 1838 )

 

L’opiniâtreté dans la résolution de se détruire et l’obstination dans l’exécution de ce dessein, passent quelquefois toute croyance, surtout chez les lypémaniaques. Lorsque les lypémaniaques, dominés par une idée fixe, ont pris la résolution de terminer leurs jours, ils résistent, je ne dis point aux conseils de la raison, de l’amitié, de la tendresse, aux obstacles matériels qu’on leur oppose ; mais ils supportent les souffrances les plus inouïes en conservant un calme, une résignation qui contrastent singulièrement avec les traits convulsifs et douloureux de la face. Vainement , disent-ils ne rien souffrir, tout trahit en eux les souffrances les plus atroces.

M. de B... avait des parents aliénés ; il était d’une forte constitution, d’une taille élevée, ses cheveux et ses yeux étaient noirs, son esprit était très cultivé et sa conduite régulière ; atteint par la levée en masse, il ne veut pas servir, non par poltronnerie, mais par haine de la révolution ; il se livre à l’onanisme afin de se rendre malade et d’obtenir son congé. Malheureusement il ne réussit que trop ; sa santé s’altère profondément, ses forces s’affaiblissent au point qu’il ne peut presque pas marcher, qu’il n’a plus de voix. La maigreur est excessive, on le croit phtisique. Content d’être délivré du service militaire, il consent à soigner sa santé, qui reste faible, d’une susceptibilité extrême ; naturellement gai, il devient souvent triste, un peu mélancolique.

Un événement peu important le jette dans la Iypémanie. M. de B. . se persuade qu’on espionne ses actions afin de nuire à sa famille et à ses amis ; il refuse de sortir de chez lui, devient morose, triste, et de temps en temps il passe deux, trois et cinq jours sans prendre de nourriture. Après quelques mois de maladie, on apprend que le motif qui l’empêche de prendre des aliments, c’est qu’en mangeant il compromet sa famille et ses amis : I’honneur lui défend de manger. La maladie persiste depuis plus d’un an, lorsqu’un médecin ordonne deux larges saignées du pied : depuis les jeûnes deviennent plus fréquents ; M. de B... prend ses parents en aversion ; plus ils s’empressent pour le rassurer contre ses inquiétudes et pour l’engager à manger, plus leur présence l’importune : enfin lui-même désire s’éloigner de sa maison ; il est isolé et confié à mes soins.

Se croyant dans une maison de sauvegarde, M. de B... mange, reprend des forces ; et quoique toujours inquiet, il parle, cause très agréablement sur tout autre sujet, particulièrement sur la littérature qu’il avait cultivée avec succès. Six mois se passent ainsi ; nous étions au printemps : le malade recommence en les prolongeant ses essais d’abstinence ; il me déclare qu’il veut s’efforcer de rester le plus longtemps possible sans rien prendre, afin de ne compromettre personne : dans d’autres instants il m’assure qu’il veut en finir, son état étant intolérable. Les douches, les bains, les lavements, les frictions ne font aucun effet. Après trois refus rapprochés de prendre des aliments, M. de B .. reste huit jours dans I’abstinence. Effrayé de cette résolution, il me vient à la pensée qu’en introduisant par les narines, dans l’arrière-bouche, une sonde de gomme élastique, et en ingérant par ce moyen quelques aliments liquides dans l’estomac, on convaincrait le malade qu’il peut être forcé de vivre malgré lui. M. Murat se charge de cette opération. Ce moyen réussit ; mais après quatre jours d’une alimentation volontaire et raisonnable, M. de B.... revient à ses essais.

Huit jours se passent dans cet état. On sert dans la chambre du malade, quoiqu’il n’y touche pas, les aliments qu’il préférait lorsqu’il était bien portant ; il entre en fureur, prétendant qu’on veut le tenter pour le faire manquer à l’honneur. Pendant la nuit il ne dort point, pendant le jour il se promène à grands pas. Le neuvième jour, on tâche en vain de vaincre sa résolution, en provoquant de vives douleurs avec un fer rouge flexible et légèrement appliqué sur la peau. M. de B... oppose une impassibilité stoïque à ce moyen.

Le lendemain, sa mère, sa famille, qu’il n’avait pas vues depuis longtemps, se rendent auprès de lui pour ne le plus quitter. Chacun fait ses efforts pour triompher de sa résolution ; on mange dans son appartement, pour l’exciter par l’exemple. Un de ses amis intimes se joint aux parents du malade ; un ecclésiastique, auquel il a beaucoup de confiance, n’est pas plus heureux ; tout est inutile.

Le douzième jour M. de B... donne le bras à sa mère pour se promener dans un jardin ; il chancelle sur ses jambes : il est très pâle. Après un quart d’heure, il éprouve une légère syncope. Pendant cette promenade nous concertons avec son ami un stratagème. Lorsqu’il est revenu de sa syncope, on lui apporte une déclaration munie du sceau de l’état et, en apparence officielle, qui l’autorise à manger et le décharge de toute responsabilité à cet égard. Un de ses amis, qui s’était prêté à ce stratagème, le presse et l’encourage, et comme le malade hésitait encore, son ami lui dit : Crois tu que je te trompe, que je voudrais contrefaire le timbre de l’état ? Après ces mots, prononcés avec vivacité, comme sortant d’un rêve, allons, ma mère, dit M. de B..., montons, et il monte deux étages lestement. Ses parents ne peuvent l’empêcher de dévorer la moitié d’une volaille contenue dans un pâté, ainsi que la moitié de la croûte de ce pâté ; il boit beaucoup d’eau, assurant que la soif est ce qui l’a fait le plus souffrir, pendant sa longue abstinence. A peine M. de B... a pris ce repas, que les symptômes de l’ivresse poussée jusqu’au délire se manifestent. Trois heures après, il se couche, se plaignant de cardialgie. Des lavements émollients, des flanelles trempées d’eau chaude, appliquées sur l’abdomen, diminuent les souffrances. Le malade ne dort pas ; néanmoins dès la matinée qui suit cette pénible nuit, il est bien.

Le soir même, M. de B... rentre chez lui et reprend ses habitudes ordinaires ; il ne se plaint que d’être faible. Un mois après, sans cause connue, M. de B... se renferme dans son appartement, se déshabille tout nu, et déclare qu’il n’ouvrira sa porte à personne et qu’il ne mangera plus ; tous les efforts de sa mère, de sa famille sont inutiles. Je me rends chez le malade ; je craignais que le moindre bruit pour ouvrir la porte ne I’ excitât à se précipiter par la croisée. Persuadé qu’une surprise préviendra ce malheur, j’envoie chercher un serrurier très fort qui, avec un gros marteau d’enclume, d’un seul coup, fait sauter la porte. Le malade est stupéfait, se laisse habiller, mais refuse de manger. : vous avez bien fait, dit-il, de me surprendre, sans quoi je m’échappais par la croisée (c`était au troisième étage).

On essaie de la musique, que M. de B... aimait beaucoup ; pendant trois jours, les meilleurs musiciens exécutent des morceaux choisis auprès de son appartement ; chaque fois le malade devient furieux. Il m’a avoué depuis que sa fureur provenait de son indignation, parce qu’on s’amusait pendant qu’il était dans une situation affreuse. Le cinquième jour de cette nouvelle abstinence, M. Dubois introduit une sonde par les narines et ingère dans l’estomac un bouillon et un peu de vin, en assurant au malade que s’il ne mange pas le soir, le lendemain on recommencera. Le lendemain M. Dubois éprouve une si grande résistance pour introduire la sonde, qu’il n’ose la surmonter : le malade se met à rire. J’avais fait, nous dit-il, tous mes efforts pendant la nuit pour contracter les muscles du pharynx afin d’empêcher l’introduction de la sonde. Le septième jour, tout ayant échoué, je m’avise de rouler un mouchoir sur lui-même et d’en donner quelques coups sur les jambes du malade, en lui disant d’un ton ironique : puisque vous faites l’enfant, on vous traitera comme un écolier tant que vous ne prendrez pas de nourriture. L’amour-propre s’irrite de ce traitement ; M. de B... demande à manger ; depuis et pendant quatre mois il ne mange que douze œufs préparés à l’eau, sans boire, et s’obstine à ne prendre que cela.

Il reste assis sur un tapis pendant tout ce temps, urine très rarement, et ne va à la garde-robe que tous les huit jours. Il ne laisse point faire sa barbe, essuie son nez et sa bouche avec ses doigts, et ne change de linge qu’une fois par semaine. M. de B..., quoique entouré de sa famille, est habituellement triste, mais il cause avec esprit et quelquefois avec gaieté.

J’engage les parents du malade à le confier a cet ami dont j’ai parlé plus haut qui avait acquis un grand ascendant sur lui, et qui, en le menaçant de le frapper, lui fait faire un long voyage en Suisse . Après un an, M. de B... revient à Paris, ne déraisonnant pas ; mais il reste bizarre et singulier, et après quelques années, sa famille est contrainte de l’isoler.

 

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