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Déconstruction du concept de troubles de l’humeur

D 17 octobre 2005     H 13:02     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 


 Avertissement


 

Déconstruire un concept dans le champ psy peut avoir un effet pervers, à savoir entamer sa crédibilité. Or, le concept peut avoir un rôle très important et celui de la dépression et des troubles de l’humeur sert journellement à reconnaître, à prendre en compte et à soigner des souffrances affreuses. Si le résultat de la déconstruction est d’empêcher un tant soit peu la prise en charge de ces souffrances, il vaut mieux ne rien faire. La légitimité d’une telle action n’existe que si l’on espère, non seulement, que les souffrances décodées auparavant resteront reconnues, mais que d’autres pourront accéder, par là, à une prise en charge négligée auparavant. C’est ce que nous espérons de ce qui va suivre. Le concept de troubles de l’humeur a atteint aujourd’hui ses limites pratiques et il faut le resituer dans une vision clinique plus large, qui ne le fera pas disparaître pour autant. Cette déconstruction sera réalisée selon trois directions que nous allons préciser.

 


 Les troubles de l'humeur actuels


 

En clinique, les troubles de l’humeur ou troubles thymiques ne sortent guère de l’espèce de tautologie qui sert de définition dans les classifications pragmatiques comme le DSM IV : "La section des troubles de l’humeur comprend des troubles dont la caractéristique principale est une perturbation de l’humeur" (sic). Cela comporte surtout des tableaux cliniques de tristesse ou de gaieté exagérée. On y associe, toutefois, l’irritabilité grincheuse qui peut remplacer la tristesse ou la gaieté chez les enfants et les adolescents. On note bien, dans la dépression, la perte de plaisir ou d’intérêt pour toute activité, ainsi que le ralentissement des pensées. Et, dans la manie, l’exaltation n’est pas seulement celle de l’expansivité thymique, mais est aussi idéique.

Esquirol, au début du 19 ème siècle, partait, lui, plutôt du côté "perturbation de la sensibilité, de l’intelligence et de la volonté" (in "De la manie" - 1818). Il y aurait une étude à faire de cette dérive séculaire, en clinique, de troubles, que l’on dirait aujourd’hui cognitifs, à des troubles considérés maintenant comme d’abord thymiques. L’importance des facteurs endogènes et génétiques, découverts progressivement dans ces affections, a sûrement contribué à accentuer cette dérive. La découverte des noyaux centraux dans la zone de la protubérance, noyaux de neurones à neuromédiateurs divers, vraisemblablement impliqués dans ces troubles et leurs relations avec les zones limbiques, a aussi sûrement contribué à ce que l’on "neurologise" ces affections de plus en plus, vers des troubles des régulations basales et, notamment, thymiques.

 

 


 1/ L'extension vers le continuum affectif


 

C’est à ce niveau que l’on peut commencer à déconstruire le concept de troubles de l’humeur, selon une première notion qui est celle du champ continu des émotions, où les notions de tristesse ou de gaieté ne sont que des repères conceptuels dont la discrétion est peu étayée dans un continuum émotionnel. Il ne s’agit pas seulement de l’irritabilité mais des autres émotions que l’on évoque comme peur, amour, haine, colère, stupeur, découragement, irritabilité, honte, indifférence, peine, surprise, horreur, dégoût etc. Si ces émotions ne sont pas que transitoires, mais qu’elles deviennent perceptibles en tant que tonalité de fond psychique, alors elles prennent l’aspect « d’affects » au sens psychanalytique du terme. Les affects, comme les émotions réactionnelles, nécessitent souvent deux ou trois termes pour être décrits, par exemple : une peur triste et stuporeuse. Ils sont transculturels et repérés, découpés différemment selon les cultures et les expressions langagières.

D’ailleurs, les termes d’affect ou d’émotion sont évités par les concepteurs du DSM, justement pour éviter cette extension, mais sans expliquer pourquoi ni comment se fait la distinction de la gaieté et de la tristesse, dans un champ continu d’émotions et d’affects. Or, en pratique, il est souvent très difficile de percevoir une limite nette entre la peur et la tristesse, pour ne retenir que ces deux affects. L’interprétation partiale du clinicien est alors à son comble ! La valeur de ses comptes-rendus scientifiques en sortira inévitablement biaisée. Et un grand nombre d’affections ne sont pas reconnues et prises en charge actuellement, faute de repérage adéquat, que cela soit directement au niveau du soin ou pour les dédommagements qu’elles peuvent appeler. Elles ne sont même pas nommées.

Parler aujourd’hui des troubles des affects en général, où les troubles de l’humeur ne sont qu’un des aspects possibles de ces troubles, devient indispensable sous peine de conduite idéologique impardonnable en science, même si cela fait l’affaire des assurances.

 


 


 2/ L'extension vers le continuum temporel


 

Un autre aspect nécessite aussi une remise en cause, c’est celui de la durée des troubles qui permet de parler de troubles pathologiques de l’humeur, qu’ils soient réactionnels ou de fond. Il est sûr que la distinction entre "symptôme" et "trait" a été très utile en clinique, surtout pour ceux qui ne se limitent pas complètement aux réductions nord-américaines, comme elle a été très utile aux psychanalystes pour élaborer ce qu"est un symptôme comme retour du refoulé.

Sans évoquer plus Lacan et sa réinsertion du symptôme dans la structure de fond (comme indispensable au renouage borroméen psychique suite à ses effondrements), on peut noter simplement que cette distinction temporelle est bien difficile à justifier en pratique, sinon par pur arbitraire, même si cela est plus ou moins étayé par des données statistiques, comme dans le DSM, à propos des troubles de l’humeur. On note tous les intermédiaires en clinique entre un symptôme éphémère qui devient chronique au fil du temps ou, soudainement, apparaît comme un élément de fond fixé du fonctionnement psychique,- et le contraire tout aussi bien. Qualifier une peur exagérée de réactionnelle ou de trait de fond, nécessite de trancher au mieux des intérêts de la personne pour une prise en charge soignante ou pour une évaluation expertale. Et, là aussi, le niveau scientifique de l’affaire est à reconsidérer aujourd’hui de façon de plus en plus pressante, sous peine de dérive idéologique irrattrapable.

 

 


 3/ L'extension vers le continuum fonctionnel inter-relationnel


 

Une dernière notion devrait être prise en compte de façon améliorée, c’est celle de la fonctionnalité de l’humeur et, plus généralement, de l’affect. Peut-on prendre en charge quelque chose que l’on ne définit pas préalablement et sans savoir à quoi ça sert ? Depuis toujours, on a remarqué l’antagonisme fonctionnel entre l’émotion et l’action : la peur coupe les jambes et empêche de courir sans prendre garde. L’émotion inhibe, ou module pour le moins, l’action structurée.

La fonctionnalité de l’émotion réactionnelle est de permettre à l’inhibition d’émerger à la conscience sous la forme d’un ressenti global du corps. Une humeur chronique, un affect de fond, est aussi à considérer comme une inhibition prolongée des moyens d’action et, notamment, des moyens d’action d’appropriation structurés.

Quand c’est de l’émotion réactionnelle qui apparaît, c’est que l’affect de base défaillant n’avait pas permis à l’action de se perenniser sans dommage pour la personne. Cette action est bloquée soudainement et une émotion vient signer le retour du refoulé. Inversement, la prolongation trop intense d’un affect de fond inhibe l’action dans ce qu’elle aura d’indispensable à la vie. Cela nous donne les notions qui nous permettent de déclarer telle ou telle émotion anormale, comme un état de panique inapproprié, ou tel ou tel affect pathologique comme une dépression triste prolongée, qui fait déclarer toute action impossible et la vie même insupportable.

Là aussi , la limite à faire entre ce qui est franchement pathologique ou non, est difficile et interprétative : par exemple une peur panique qui fait fuir ou empêche d’agir pour défendre ses intérêts minimaux au moment où il faudrait le faire, nous oblige à définir ce que ce sont ces intérêts minimaux. La définition utilisée nous renverra à notre propre idéologie. La limite entre ce qui est pathologique ou non devient ainsi une limite plus ou moins artificielle, dans ce qui est un continuum. Rester dupe de ses critères devient une entrave scientifique après avoir été une réelle avancée dans le découpage du réel. Il ne s’agit pas de perdre la notion d’humeur ou d’affect pathologique et de maladie psychique. Il s’agit de ne pas être dupe des réductions que l’on opère dans le champ fonctionnel psychique et ne pas se contraindre à y rester fixé éternellement.

Travailler là-dessus, nous oblige à voir l’individu dans son contexte et ses diverses relations à l’autre. Ce qui est déclaré pathologique est toujours une transaction entre les possibilités du corps et les exigences du contexte. Cela fait donc sortir les troubles de l’humeur et des affects de la notion de maladie corporelle stricte, individuelle, quelques soient les définitions que l’on utilise pour considérer le corps. Nous entrons dans l’inter-relationnel au sens le plus étendu possible et dans sa pathologie globale, qui dépasse toujours les pathologies localisées (ici localisées à la pathologie d’un individu).

 


 En résumé


 

La déconstruction du concept de trouble de l’humeur nous amène à en franchir les limites artificielles actuelles et à réaliser :

  • une extension vers le continuum affectif en général, toutes les émotions et affects pouvant être concernés ;
  • une extension vers le continuum temporel, en dépassant la notion de trouble réactionnel et de trait de fond par une considération évolutive des choses ;
  • une extension vers le continuum fonctionnel inter-relationnel et sa pathologie globale, qui dépasse toujours la notion de pathologie psychique individuelle.

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