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Document clinique : le cas de Mademoiselle F.

D 28 décembre 2003     H 15:19     A Jean Etienne Esquirol     C 0 messages


 

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Jean Etienne Esquirol


Le cas de Mademoiselle F. est exposé dans le deuxième tome de l’ouvrage célèbre de E. Esquirol : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal » ( pages 63 à 70 de l’édition de 1838 )

 

> Ce document clinique est une illustration de l’article : La claustrophobie revisitée

 


 

Mademoiselle F..., âgée de 34 ans est d’une taille élevée ; elle a les cheveux châtains, les yeux bleus, la face colorée, le tempérament sanguin ; elle est d’un caractère gai et d’une humeur douce. Elevée dans le commerce dès la première jeunesse, mademoiselle F... craignait de faire tort aux autres ; plus tard, lorsqu’elle faisait un compte, elle appréhendait de se tromper au préjudice de ceux pour qui était ce compte.

Mademoiselle... allait fréquemment chez une tante,sans chapeau et avec un tablier qu’elle portait habituellement ; un jour, à l’âge de 18 ans, sans cause connue en sortant de chez cette tante, elle est saisie de l’inquiétude, qu’elle pourrait bien, sans le vouloir, emporter dans les poches de son tablier quelque objet appartenant à sa tante. Elle fit désormais ses visites sans tablier. Plus tard, elle met beaucoup de temps pour achever des comptes et des factures, appréhendant de commettre quelque erreur de poser un chiffre pour un autre, et par conséquent de faire tort aux acheteurs. Plus tard encore, elle craint, en touchant à la monnaie, de retenir dans ses doigts quelque chose de valeur. En vain lui objecte-t-on qu’elle ne peut retenir une pièce de monnaie sans s’en apercevoir, que le contact de ses doigts ne peut altérer la valeur de l’argent qu’elle touche. Cela est vrai, répond-elle, mon inquiétude est absurde et ridicule, mais je ne peux m’en défendre. Il fallut quitter le commerce. Peu-à-peu les appréhensions augmentent et se généralisent. Lorsque Mademoiselle... porte ses mains sur quelque chose, ses inquiétudes se réveillent ; elle lave ses mains à grande eau. Lorsque ses vêtements frottent contre quelque objet que ce soit, elle est inquiète et tourmentée. Est-elle quelque part ? elle apporte toute son attention pour ne toucher à rien ni avec ses mains, ni avec ses vêtements. Elle contracte une singulière habitude : lorsqu’elle touche à quelque chose, lorsque ses vêtements ont été en contact avec un meuble ou avec un autre objet, lorsque quelqu’un entre dans son appartement, ou qu’elle-même fait une visite, elle secoue vivement ses mains, frotte les doigts de chaque main les uns contre les autres, comme s’il s’agissait d’enlever une matière très subtile cachée SOUS les ongles. Ce singulier mouvement se renouvelle à tous les instants de la journée et dans toutes les occasions.

Mademoiselle... veut-elle passer d’un appartement dans un autre ? elle hésite, et pendant l’hésitation, elle prend toute sorte de précautions pour que ses vêtements ne touchent ni aux portes, ni aux murs, ni aux meubles. Elle se garde bien d’ouvrir les portes, les croisées, les armoires, etc., quelque chose de valeur pourrait être attaché aux clefs ou aux boutons qui servent à les ouvrir et rester après ses mains. Avant de s’asseoir, elle examine avec le plus grand soin le siège, elle le secoue même s’il est mobile, pour s’assurer que rien de précieux ne s’attachera à ses vêtements . Mademoiselle... découpe les ourlets de son linge et de ses robes, crainte que quelque chose ne soit caché dans ces ourlets. Ses souliers sont si étroits que la peau dépasse la bordure des souliers, ses pied gonflent et la font beaucoup souffrir, cette torture pour motif d’empêcher quelque chose de s’introduire dans le soulier. Les inquiétudes sont quelquefois, pendant les paroxysmes, poussées si loin qu’elle n’ose toucher à rien, pas même à ses aliments ; sa femme de chambre est obligée de porter les aliments à sa bouche . Après plusieurs périodes de rémission et d’exaspération, répétées pendant plusieurs années, après avoir reconnu l’impuissance des conseils de ses parents, de ses amis, et de sa propre raison, elle se décide à se rendre à Paris en novembre 1830. L’isolement, le soin des étrangers, les efforts que fait Mademoiselle... pour cacher sa maladie améliore sensiblement son état, mais le chagrin d’avoir quitté ses parents, le désir de les voir, la déterminent après deux mois à retourner dans sa famille. Là, elle reprend peu à peu toutes ses inquiétudes et toutes ses manies. Après quelques mois, elle quitte volontairement la maison paternelle pour habiter et vivre avec la famille d’un habile médecin. Elle perd encore une grande partie de ses appréhensions et de ses habitudes bizarres. Un an est à peine écoulé que les mêmes inquiétudes se renouvellent ainsi que les mêmes précautions. Le paroxysme dure pendant dix-huit mois. Après un an de rémission, nouveaux paroxysmes ; Mademoiselle vient se confier à mes soins à la fin de l’année 1834 : pendant dix-huit mois, à peine s’aperçoit-on des mouvements des mains et des doigts et de toutes les autres précautions qu’elle prend ; mais depuis six mois (juin 1837) les phénomènes reparaissent avec plus d’intensité, laquelle augmente de jour en jour.

Pour faire mieux apprécier cette singulière aberration, je tracerai la manière de vivre de Mademoiselle F... Pendant un jour ; elle se lève à six heures, I’été comme l’hiver ; sa toilette dure ordinairement une heure et demie, et plus de trois heures pendant les périodes d’excitation. Avant de quitter son lit, elle frotte ses pieds pendant dix minutes pour enlever ce qui a pu se glisser entre les orteils ou sous les ongles ; ensuite elle tourne et retourne ses pantoufles, les secoue et les présente à sa femme de chambre pour que celle-ci, après les avoir bien examinées, assure qu’elles ne cachent pas quelque chose de valeur ; le peigne est passé un grand nombre de fois dans les cheveux pour le même motif. Chaque pièce des vêtements est successivement un grand nombre de fois examinée, inspectée dans tous les sens, dans tous les plis et replis, etc., et secouée vivement. Après chacune de ses précautions, les mains sont vivement secouées à leur tour et les doigts de chaque main frottés les uns contre les autres ; ce frottement des doigts se fait avec une rapidité extrême et se répète jusqu’à ce que le nombre de ces frottements qui est compté à haute voix, soit suffisant pour convaincre Mademoiselle qu’il ne reste rien après ses doigts. Les préoccupations et l’inquiétude de la malade sont telles pendant cette minutieuse exploration qu’elle sue et qu’elle en est excédée de fatigue ; si par quelque circonstance, ces précautions ne sont point prises, Mademoiselle... est mal à l’aise pendant toute la journée. La femme de chambre, qui ne doit jamais la quitter, assiste à cette longue toilette pour aider la malade à se convaincre que nul objet de valeur n’est adhérent à ses vêtements ou à ses doigts. Les affirmations de cette femme abrègent les précautions et la toilette. Si l’on menace d’envoyer une seconde femme, la toilette est abrégée, mais la malade est tourmentée tout le jour.

Déjeuner à dix heures : avant de commencer son repas, Mademoiselle... explore et secoue les serviettes, les assiettes, les verres, les carafes, les couteaux, elle secoue et frotte ses doigts après qu’elle a touché les diverses pièces de son couvert. Il en est de même pour le dîner. La présence des étrangers ne la retient point. Elle mange avec une sorte de vivacité. Avant de se coucher, elle prend les mêmes précautions, et sa toilette du soir dure plus d’une heure.

Pendant la journée, Mademoiselle... lit, ou se livre à quelque travail d’aiguille, mais elle a bien soin de secouer les livres, I’ouvrage avant de s’en servir, de secouer ses mains et de frotter ses doigts à chaque fois qu’elle a touché à ces divers objets. S’il lui arrive de porter ses mains à ses cheveux, à sa figure, à ses vêtements, ou sur quelque objet placé auprès d’elle, elle secoue, elle frotte ses doigts, comme je l’ai dit plus haut. Mademoiselle.. écrit à sa famille, pour lui rendre compte de son état, de ce qu’elle fait, de ses projets, de ses espérances de guérison ; avant d’écrire, elle secoue le papier, les plumes, I’écritoire et ne cachète jamais ses lettres avant que sa femme de chambre ne l’ait assurée qu’il n’y a rien dans les plis du papier. Elle ne décachète jamais les lettres qu’elle reçoit. Pendant les paroxysmes, Mademoiselle ne lit, ne travaille et n’écrit qu’en présence de sa femme de chambre, et si elle est accidentellement seule, même dans son appartement, elle ne s’assoit pas avant que celle-ci n’arrive et n’assure qu’il n’y a rien sur le siège qui empêche de s’asseoir. Mademoiselle fait des visites, en entrant elle se garantit de tout contact, se balance autour d’un siège, I’examine, le secoue et elle fait tout cela avec assez d’adresse pour qu’on ne s’en aperçoive pas d’abord. Reçoit-elle des visites, elle approche un fauteuil, mais aussitôt elle secoue et frotte ses doigts. Elle fait des voyages dans sa ville natale, mais elle s’arrange de manière à arriver très grand matin, afin d’avoir le temps de changer de linge, de vêtements et de se laver avant d’embrasser ses parents à leur lever. Mademoiselle.. ne déraisonne jamais ; elle a le sentiment de son état, elle reconnaît le ridicule de ses appréhensions, l’absurdité de ses précautions, elle en rit, elle en plaisante ; elle en gémit, quelquefois elle en pleure ; non seulement elle fait des efforts pour se vaincre, mais elle indique les moyens même très désagréables qu’elle croit propres à l’aider pour triompher de ses appréhensions et de ses précautions.

Mademoiselle... soigne sa toilette, mais sans recherche, elle achète chez les marchands, mais sa femme de chambre paie, elle compte ensuite avec celle-ci, et lui fait prendre son argent dans son secrétaire sans y toucher elle-même. Mademoiselle... aime la distraction, elle va au spectacle, dans les promenades publiques ; elle fait des sorties de campagne ; tous les soirs elle se réunit à une société ; sa conversation est gaie, spirituelle et quelquefois malicieuse ; mais si elle change de siège, si elle porte ses mains à sa tête, à sa figure, à sa robe, à son fauteuil ou au fauteuil de quelque autre personne, elle secoue, se frotte vivement les doigts ; elle fait de même si quelqu’un entre ou sort du salon. Elle conserve d’ailleurs une très bonne santé ; I’appétit et le sommeil sont bons ; elle a quelquefois de la céphalalgie ; la face se colore promptement pour la plus légère émotion, elle se prête à tous les soins médicaux qui lui sont proposés ; elle répugne aux bains, à cause des précautions qu’elle est obligée de prendre avant d’entrer dans l’eau et après en être sortie.

Il serait impossible dans aucun temps, de surprendre le moindre désordre dans les sensations, dans le raisonnement, dans les affections de cette intéressante malade.


Popularité : 4029 lecteurs au 01/12/2013

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