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Clinique et prise en charge du suicide

D 10 avril 2004     H 15:34     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 


 Importance du suicide




 

Le mot “suicide” aurait été “inventé” en France par l’abbé Desjardins [1] au 17e siècle. Il vient du latin sui, soi et de caedere, tuer. Dès le début du 19e siècle et bien avant Durkheim, on en définissait déjà les caractéristiques cliniques essentielles.

Les études épidémiologiques modernes permettent de réaliser son importance actuelle comme problème majeur de santé publique. A l’occasion de la Journée mondiale de prévention du suicide, le 10 septembre 2004, l’OMS rappelait dans un communiqué que : “dans la plupart des pays européens, le nombre de suicides dépasse le nombre annuel des morts dus aux accidents de la circulation”. Dans le monde : “En 2001, le nombre de décès par suicide a dépassé le total combiné des décès par homicide (500 000) et consécutifs à des faits de guerre (230 000).”. C’est donc un sujet important ! Mais, il est mal traité à mon sens, par la définition erronée qui en est donnée généralement.

On glose souvent, dans les textes officiels, sur les moyens utilisés par le suicidant, ou sur les causes favorisantes. Dans le communiqué précité, cela donne ceci : “On distingue un grand nombre de causes sous-jacentes complexes à l’origine d’un comportement suicidaire, notamment la pauvreté, le chômage, la perte d’un être cher, des disputes, une rupture et des ennuis professionnels ou avec la justice. Les antécédents familiaux ainsi que l’abus de l’alcool et des drogues, les sévices sexuels subis pendant l’enfance, l’isolement social et certains troubles mentaux comme la dépression et la schizophrénie jouent aussi un rôle crucial dans de nombreux cas. Une maladie physique et une douleur incapacitante peuvent aussi accroître le risque de suicide.

Bien sûr, énumérer ces causes favorisantes peut permettre à une prévention d’exister, comme de rendre difficile l’accès aux armes à feu. Mais, cela n’énumère que des amplificateurs de “risque” et pas de vraies “causes”, au sens de la psychopathologie. Remarquons combien la clinique du suicide pêche actuellement par défaut d’élaboration psychopathologique. Même au simple point de vue descriptif et statistique, rien dans le volumineux DSM IV ni dans la CIM 10. Car le suicide n’est pas, pour ces collections statistiques, une “maladie” au sens où elles voudraient en promouvoir le concept dans le champ psy, sur le modèle des maladies “somatiques” et “neurologiques”, puisqu’il peut survenir dans des contextes et sous des aspects différents ; c’est, en effet, un trouble apparent du comportement d’origines diverses, ce que remarquait déjà Esquirol au début du 19e siècle. Les suicides n’auraient-ils donc rien de plus à faire avec la pathologie du psychisme ?

La psychanalyse, quant à elle, dans sa multiplicité, reste paralysée par le détournement qu’elle redoute de ses élaborations par l’administratif pour les figer dans une protocolisation de soin. Il y a actuellement une standardisation des prises en charge qu’elle ne peut pas accepter, vu sa recherche d’une analyse strictement individuelle. Elle se méfie donc de la clinique. En quoi, elle pêche par idéalisation. Elle oublie que ses grands fondateurs ont toujours été de fins cliniciens, avec des élaborations très construites, mises en tension dialectique vis à vis de leur pratique analytique proprement dite. Elle occulte que cette dialectique leur était indispensable pour fonctionner en pratique.

Bref, très peu de professionnels travaillent aujourd’hui réellement la clinique du suicide. Les professionnels “psy” ont pourtant besoin de repères clairs et solides pour intervenir à ce propos, même s’il ne faut pas oublier les facteurs de risque généraux et que l’adaptation à chaque cas personnel reste nécessaire. Il y a la clinique pressante, énorme et les grandes directions de traitement qu’elle peut entraîner logiquement, en fonction de la compréhension de ses déterminismes psychopathologiques.

Mais, de quelle clinique s’agit-il en ce cas ? Il s’agit de la clinique du “narcissisme”, de l’amour-propre au sens large. C’est ce qui met en jeu le corps, puisque c’est la mort de ce corps qui est en conclusion dans le suicide. La façon dont nous concevons la construction des équilibres de ce narcissisme, nous donne les clés des ruptures de ces équilibres qui peuvent aboutir à un suicide. Ce sont, certes, en partie des considérations nouvelles, comme nous en développons par ailleurs sur ce site, mais, avec le suicide, nous nous trouvons aussi à redécouvrir des considérations psychopathologiques plutôt anciennes, qui étaient bien connues autrefois de l’Université. Nous sommes mêmes amenés à les conforter en en montrant la logique interne, ce qui montre qu’elles n’étaient pas si mauvaises que cela et que l’on peut toujours s’y rapporter avec intérêt. En résumé, ces considérations distinguent, si l’on veut bien utiliser des termes savants, le « suicide-symptôme » du « suicide-trait ». Le même Esquirol séparait ainsi, déjà fort bien, en 1830, les suicides “aigus” des suicides “chroniques”. Nous les appellerons, plus loin, des suicides “impulsifs” et des suicides “affectifs”. Et nous utiliserons abondamment ses pertinentes observations cliniques comme illustrations de cet article, pour éviter de citer des cas trop contemporains.

La conférence de consensus française d’octobre 2000, sous l’égide de l’Anaes, intitulée : La crise suicidaire : reconnaître et prendre en charge, n’a pas cru bon, malheureusement, de retenir cette distinction essentielle et a mélangé les éléments des suicides aigus et des suicides chroniques en un texte confus et peu utilisable en pratique. Cela explique ce texte de recherche clinique, qui veut reprendre la réflexion à ce sujet sur des bases plus utiles pour le professionnel.

 


 Suicide impulsif et suicide affectif


 

En effet, il n’y a pas qu’un tableau clinique du suicide. Il y en a au moins deux, à savoir :

  • le suicide névrotique, non volontaire, effondrement impulsif dans un passage à l’acte catastrophique de disparition soudaine ; c’est le « suicide-symptôme », le suicide aigu d’Esquirol ;
  • le suicide “préparé”, “ruminé”, des mélancoliques qui n’est pas un acte pour autant, mais un laisser-mourir psychotique de fond, une réaction affective désastreuse au long cours ; le suicidaire va chercher à être “assisté” par un environnement ou un complice adéquat à un moment donné pour pouvoir en “terminer “ avec la souffrance de la vie ; c’est le « suicide-trait », le suicide chronique d’Esquirol.

Leur intrication est possible lors d’une déglingue psychique prolongée, mais leurs caractéristiques propres permettent généralement, assez rapidement, de savoir à quelle catégorie l’on a à faire, face à la mort auto-réalisée ou à la tentative de suicide de quelqu’un.

Leur distinction nous permettra aussi d’exclure ce qui n’est pas suicide, mais meurtre de soi-même. La définition généralement donnée du suicide, à savoir un “acte” où l’on se donnerait “volontairement” la “mort”, est, en fait, l’exemple même d’une mauvaise définition. Le suicide n’est surtout pas un acte qui consisterait à se donner volontairement la mort ! Quand c’est un acte, il est involontaire. Quand il est volontaire, ce n’est pas un acte, comme nous allons le préciser.

 


 “Suicidants” et “suicidaires”



 

S’il y a « acte », c’est d’abord comme symptôme incontrôlé, involontaire. Il échappe au contrôle de la personne, même si la personne, le suicidant qui a vécu cet acte sinistre, en réchappe et “explique”, à sa manière, les raisons de ce qui s’est passé. La réalité, c’est que le suicidant n’a pu empêcher que surgisse, à un moment donné, un acte impulsif de meurtre sur soi-même. C’est une envie anormale, folle, qui se manifeste ainsi et qui peut passer aussi vite qu’elle est venue. La tentative de suicide est, en ce cas, un “symptôme”, selon la définition que nous en donnons sur ce site, comme retour calamiteux du refoulé. Il arrive après l’écroulement de l’image idéale de soi. Le suicidant est, ainsi, un névrosé de caractère qui connaît un moment de folie impulsive. La mort est, heureusement, souvent ratée de par cette impulsivité même, qui entraîne une certaine maladresse, mais pas toujours. Il échoue neuf fois sur dix selon certaines études. On parle généralement de “tentatives de suicide” pour qualifier ces impulsivités, mais n’oublions pas que ces “tentatives”, dans un cas sur dix, peuvent être mortellement réussies quand même !

Une autre manière de mourir, c’est quand, au comble de la dépression, la personne réagit en outrant sa réaction dépressive. L’émotion l’aide à amplifier sa vision péjorative de son existence où il n’y a plus lieu de prolonger cette existence. Le suicidaire se laisse alors follement mourir, de faim, de soif, d’étouffement etc. C’est une réaction affective malheureuse psychotique et non un acte volontaire de sa part. Il n’y a pas d’ ”acte” justement, mais un arrêt de l’action de vivre, de la volonté et du désir de vivre, car il n’a plus “goût à rien” dans son outrance affective. Ce non-acte est donc un mode de défense contre la vie elle-même, une paradoxale conduite inhibitrice totale, un “anti-comportement” radical en ce cas et non un symptôme. Il ne se donne pas la mort volontairement puisqu’il est inhibé quant à l’action par définition. Il peut attendre longtemps, des années parfois, pour trouver la situation adéquate où se placer pour être obligé de périr, par exemple :

  • attendre de se trouver devant l’eau de la rivière qui le noiera,
  • ou se mettre dans un endroit confiné où il finira par étouffer ou trouver l’âme compatissante ou obéissante qui pourra “l’aider” à se faire assassiner,
  • ou utiliser comme prétexte une mise en scène mythique à imiter un peu trop à la lettre si l’on est croyant (comme les mythes religieux les plus morbides : la crucifixion etc.),
  • ou utiliser l’aide d’un soutien de groupe comme dans les pactes de suicide à deux ou à plusieurs, tout cela donnant un aspect “assisté” à cette voie vers la mort corporelle ; ce n’est pas lui qui agit, mais il meurt en réaction à une action extérieure qui l’assiste pour cela ; j’utilise volontairement ce mot de suicide “assisté”, vu les élaborations actuelles sur l’euthanasie dite “assistée”, qui pose de graves problèmes si l’on tient compte de l’existence de ce suicide-trait ; les politiques deviennent alors complices objectifs du suicidaire.

Nous utilisons, artificiellement, les termes “suicidant” et “suicidaire” dans cet article, pour nommer les protagonistes de ces deux grandes figures cliniques, afin d’en faciliter la description. Un suicidant impulsif névrotique n’est pas dépressif a priori et n’a pas à le devenir, sauf extension de sa pathologie vers une décompensation en psychose. Un “suicidaire” psychotique, mélancolique, qui peut ruminer longtemps l’émotion de sa disparition, se laissera mourir de lui-même en quelque sorte, en n’agissant plus assez pour vivre ou pour se défendre. Et, s’il devait passer à l’acte meurtrier sur lui-même, au lieu d’utiliser une “assistance” externe, ce serait de façon impulsive, en se transformant en “suicidant”, c’est à dire en conjoignant les deux affections.

Pourquoi les distinguer alors, si un “suicidant” peut devenir aussi “suicidaire” et inversement ? C’est que la prise en charge n’est pas la même dans les deux cas, pour un thérapeute ; même si celui-ci se trouve devant une extension clinique où le suicidant est aussi, au fond, un suicidaire ou que le suicidaire est devenu un suicidant, il lui faut réfléchir à la façon de conjuguer les deux prises en charge, si nécessaire. Il lui faut aussi prendre en considération les cas où il s’agit d’un meurtre sur lui-même et non d’un suicide et ne pas confondre ces situations. Car la responsabilité pénale de la personne devrait être alors engagée, ce qui n’est pas le cas actuellement en France, tant que l’on confondra ces comportements de mort volontaire avec ce qui n’est pas comportement de mort volontaire, à savoir le suicide. J’appelle à considérer le meurtre sur soi-même comme un meurtre avec circonstances aggravantes.

 


 Psychopathologie du suicidant


 

Poursuivons plus en détail l’effondrement impulsif du suicidant névrotique. Il s’agit d’un névrosé de base chez lequel nous pouvons trouver des traits divers de ce mode de défense ; voir à ce sujet l’article : Logique clinique de la névrose :

  • l’angoisse chronique comme trait de fond,
  • le caractère moralisateur, voire imprécateur, au niveau social,
  • le souci de vertu sexuelle sans faille, pour lui-même et pour son partenaire...

Mais, surtout, c’est le côté imaginaire de construction d’une image corporelle idéale, d’un “moi-idéal”, qui est en question en ce cas. C’est un sujet ayant beaucoup développé cette idéalisation de lui-même sous la forme d’une anticipation plaisante de lui-même, prolongement du stade du miroir enfantin. C’est quelqu’un qui sait se regarder et se faire regarder par son entourage, comme quelqu’un de bon ou de beau, d’élégant ou de brillant, d’intéressant, d’admirable, capable de réflexions profondes. Il est inquiet d’être toujours d’un cran en avance sur les autres au niveau réflexif. Il aime se voir ainsi et être reconnu ainsi. Mais, cette personne névrosée pêchera par une certaine faiblesse de réalisation de son action, notamment de son action corporelle propre, celle qui lui permet d’agir en douce, en secret, hors de la vue des autres. C’est celle qui lui permet d’agir et de produire pour lui-même et de façon autonome, ce que nous appelons la construction d’un “moi-secret”, hors du miroir des autres. C’est donc une personne capable d’être brillante pour son entourage, physiquement ou cognitivement, mais peu autonome en réalité, inhibée quand il s’agit de développer une action propre et indépendante, surtout une action corporelle comme de partir seul en voiture ou de soigner son intimité.

Et, c’est cette personne comportant ainsi un déséquilibre de base de son fonctionnement psychique, qui présentera au mieux ces effondrements impulsifs de la tentative de suicide, où il agira, maladroitement, tout à coup, pour se mettre à mort. Le “suicidant” accomplira sa tentative de suicide de façon peu élaborée :

  • il voit une corde et l’envie irrésistible de se pendre surgit ;
  • il voit un fusil et il presse la gâchette contre lui ;
  • il voit un tube de médicaments et il l’avale sans réfléchir ;
  • il voit un arbre au bord de la route et il fonce dedans avec sa voiture...

Plus qu’une idée, c’est une envie folle qui le prend et l’amène à passer à l’acte de mort. La crise suicidaire est un passage à l’acte qui vient comme symptôme « anti-représentation » chez un névrosé de caractère, obnubilé habituellement par ses représentations. Cela contraste, tout à fait, avec son inhibition chronique et ses actions autonomes poussives. Parfois, cette envie impulsive peut être relativement contrôlée rapidement. Il arrive à retenir son geste et la crise peut passer ainsi. Ou elle peut être mise en acte de façon plus ou moins élaborée et maladroite ; le suicidant se reprend entre temps, ce qui peut lui permettre d’en réchapper : par exemple, il avale des médicaments et appelle à l’aide un proche avant de tomber dans le coma, ou il laisse un message téléphonique d’alerte. Mais le passage à l’acte peut être mortel du premier coup.

La mort est, pour lui, une façon involontaire de se dissimuler au maximum, de “disparaître”, de réaliser caricaturalement cette autonomie qui existait peu auparavant. C’est pourquoi elle peut se situer dans le cadre d’une fugue soudaine et incompréhensible pour l’entourage, non préparée. C’est pourquoi, aussi, elle peut être accompagnée de meurtres soudains où le suicidant fait disparaître, en quelque sorte, les personnes qui étaient les témoins de l’image idéale d’auparavant, comme son conjoint ou ses enfants (voir ces « familiacides » et ces infanticides impulsifs horribles qui défraient épisodiquement la chronique des journaux). Le suicidant est généralement reconnu comme responsable de son acte fou par les experts, car il n’est pas considéré comme psychotique de fond, alors que dans le cas où son meurtre se situe lors d’une extension de sa psychose avec un côté mélancolique ou délirant marqué, il est considéré comme irresponsable... Une des difficultés de parler du suicide-symptôme vient, sûrement, de ce refus affirmé des experts et de la justice de le considérer comme involontaire, notamment quand il s’accompagne d’impulsivité de meurtre. Ce qui fait que les suicidants de ce type, qui restent non meurtriers, se retrouvent après leur tentative quelques jours à l’hôpital où il voient passer un “psy”. Celui-ci ne les trouve pas, avec raison, très dépressifs. La plupart du temps, ils rentrent chez eux sans qu’une réelle considération et prise en charge de leur problème soit effectuée. Leur tentative reste une incongruité non-explicable, ou rationalisée sommairement et banalisée. Il y a donc, souvent, récidive et mortalité en conséquence. Entre 10 et 20 % des suicidants finiraient par mourir de leurs tentatives.

Le suicidant n’est, en effet, généralement pas dépressif affectivement, ou alors pas au point de penser à la mort de façon affective. Il n’y a pas chez lui de méditations folles préalables et prolongées sur le soulagement espéré de la vie par la mort. Et, comme il y a arrêt de l’hypercognitivisme de base lors de l’émergence du symptôme, le suicidant agit dans un vide de pensée qui paraît toujours surprenant au professionnel interrogeant le rescapé. C’est un repère clinique important en pratique : le suicidant aigu, impulsif, ne pense à rien dans sa tentative de suicide, en contraste avec les ressentis et élaborations prolongées du suicidaire psychotique qui choisit volontairement de se laisser mourir.

On peut quand même souvent comprendre a posteriori ce qui a déclenché la tentative de suicide, ce qui a mis en cause l’image idéale de soi de la personne et l’a fait s’effondrer. Cela peut être une “cause” mineure et surprenante mais, c’est alors la goutte d’eau faisant déborder un vase idéal, plus précaire qu’il n’apparaissait. Il ne faut donc pas s’écrier devant le suicidant rescapé qu’il a craqué pour une cause apparemment mineure. Il ne faut pas s’en scandaliser pour le culpabiliser, car c’est oublier tout le problème d’équilibre sous-jacent ayant cédé sous ce qui peut apparaître comme une pichenette, au premier abord. Un travail psychothérapique ultérieur est indispensable, à ce niveau, pour élucider l’affaire. Mais, ce suivi est rare en pratique, vu la non-compréhension de ce symptôme.

Notons, enfin que la “crise” de suicide peut devenir assez répétitive. Les envies, retenues à temps ou avec passage à l’acte plus ou moins réalisé, deviennent assez fréquentes et éprouvantes. Le suicidant entame une lutte pénible contre les envies folles qui surviennent et qui envahissent sa vie. Il faut alors évoquer le passage vers une forme d’état suicidaire chronique, où il va finir par arrêter de lutter et va considérer la mort comme une solution effective et souhaitée à son problème.

Lire à ce sujet :

 


 Comment intervenir chez un suicidant


 

1) Au décours de la crise suicidaire :

En suivant la logique de la psychopathologie que nous venons de pacourir, nous comprendrons qu’au décours de la crise suicidaire, il s’agit d’intervenir pour aider le suicidant, réchappé de la mort, à reconstruire une image idéale possible de lui-même. Il s’agit de lui rappeler ses qualités propres et précieuses, combien elles sont appréciées de son entourage et combien la disparition du suicidant les aurait fait manquer. C’est donc une démarche de soutien dynamique d’urgence et qui va, si possible, mettre à contribution les proches du suicidant à cette fin. Mais il s’agit aussi de maintenir l’énigme de l’acte impulsif et du non-pensé, du non-réfléchi de cet acte, afin de ménager la possibilité d’une une démarche psychothérapique ultérieure.

2) La prise en charge psychothérapique ultérieure :

La prise en charge par la suite, si elle peut s’établir, s’efforcera de construire avec le suicidant une relation de travail où sera déjà accepté ce mystère du symptôme-suicide, qui n’aura pas été banalisé trop vite par des rationalisations hâtives.

Cette prise en charge psychothérapique devra, cette fois-ci, travailler le contraire de l’image idéale, à savoir ce que le suicidant n’avait pas assez construit dans sa vie narcissiquement et qui est réapparu calamiteusement dans le symptôme. C’est à dire son moi autonome sous ses formes discrètes, voire secrètes, son autonomie personnelle stricte, hors de la vue des proches. Le travail devra donc relativiser les idéaux du suicidant et déjà son idéal corporel imaginaire, en argumentant les qualités d’équilibre nécessaire au psychisme pour fonctionner sans symptôme. Il ne s’agit pas de l’entraîner dans des positions anti-morales ou anti-esthétiques, mais de dégager un espace où ces positions ne sont pas nécessaires et même nuisent à son action personnelle.

Comme le cadre général de travail sera celui de l’équilibration de la névrose de caractère en général, en débordant les positions narcissiques strictes du suicidant, c’est donc une indication tout à fait correcte de la cure analytique.

 


 Psychopathologie du suicidaire


 

Tout autre est le suicidaire affectif, “chronique” comme disait Esquirol pour en définir la problématique prolongée. Il apparaît, sous bien des égards, comme le comble de ce que nous appelons ici la « psychose affective », mode de défense chronique et radical contre les symptômes de cette psychose (voir l’article : Logique clinique de la psychose affective) : hallucinations, interprétations forcées, impulsivités sexuelles à risque et, surtout, impressions de dépersonnalisation et de perdition.

Nous rencontrerons facilement, chez lui, les traits de psychose affective autres que les traits proprement narcissiques et que nous avons résumés dans l’article « Logique clinique de la psychose affective », avec les symptômes correspondants.

Mais surtout, au point de vue narcissique, on va avoir tous les aspects possibles des auto stimulations émotionnelles démesurées. Cela veut dire que tous les traits cliniques “affectifs” de la psychose affective, comme mode de défense, vont pouvoir se rencontrer et pas seulement le trait mélancolique de la tristesse la plus profonde, bien que fréquent dans le « suicide-trait ». Dans cette affection, l’humeur déchaînée n’est pas toujours “triste”. Elle peut être mêlée de joie irraisonnée, d’irritabilité majeure, ou remplacée par de la haine totale, ou de la jalousie délirante, ou de la peur massive et sans rémission, ou du dégoût profond etc.

On peut essayer de résumer ces affects en parlant de désespoir : ne plus avoir d’espoir, c’est ne plus avoir d’avenir, être complètement perdu, ne plus avoir d’acte à agir pour exister, pour s’affirmer dans la vie. C’est la perte du désir d’affirmation de soi, comme trait de fond de caractère. C’est chez ces personnalités que le suicide vient mettre une touche finale à une long éprouvé péjoratif, comme l’inéluctable et seul soulagement possible d’une situation existentielle impossible. Si le suicidaire “rumine” cognitivement, c’est pour penser aux façons d’en terminer une bonne fois pour toute, mais pas toujours, car la “rumination” affective ne nécessite pas vraiment de réflexions élaborées. C’est un éprouvé plus qu’une rationalisation cognitive. Il a souvent beaucoup de mal à l’exprimer, le plus souvent par des attitudes souffrantes à décrypter. Ce n’est pas le vide de penser du suicidant impulsif qui se précipite dans la mort activement. Il ne va pas chercher un train pour se précipiter devant, mais il va se coucher sur les rails en attendant la venue de la locomotive. C’est l’autre qui agit pour lui et sa réaction est d’acceptation et de résignation totale à l’inéluctable.

L’assistance recherchée pour “en finir” peut être très simple : on se perd dans un bois pour mourir de faim et de soif puisque il n’y a rien à manger ni à boire dans ce lieu. On reste avec un mari violent jusqu’au geste de trop de celui-ci. On ne prend pas le traitement médical qui assure votre survie, en symbiose avec un gourou dangereux ou on ne suit pas le régime alimentaire adéquat. On prend trop facilement des médicaments dangereux ou on les réclame à une âme trop compatissante. On rompt avec le conjoint qui veut vous entraîner absolument à vivre...

Il y a aussi tous les comportements à risque, que l’on qualifie d’équivalent-suicide à juste titre, quand le suicidaire ne cherche plus à s’écarter à temps du danger ou à avoir la possibilité de le faire, en laissant la fatalité de l’action terminale à un certain hasard ou à une certaine “chance” qui ne peut toujours se reproduire, comme dans le jeu de la roulette russe. On voit ça dans les anorexies poussées aux extrêmes et les addictions diverses : alcoolismes graves, usages de drogues puissantes où on ne réchappe pas toujours des comas graves résultant de l’ingestion de doses fortes.

Le moment même du “mourir” peut être assez ruminé d’avance, comme une occasion à saisir et prévue, comme pouvant assister efficacement l’effacement du suicidaire, mais pas toujours ; cela peut-être une occasion singulière qui donne au suicidaire la situation opportune à se laisser aller, comme de ne pas s’écarter volontairement d’un danger apparu soudain, par exemple un incendie.

Lire à ce sujet :

Extension du suicide affectif / impulsif :

 


 Que faire avec un suicidaire ?


 

1) Après l’échec du suicidaire d’arriver à mourir :

Tout autre est la prise en charge du suicidaire qui n’a pas été confondu avec un suicidant. L’échec de la manœuvre suicidaire persuade souvent celui-ci de l’indignité supplémentaire qu’il présente par son échec même et renforce encore, si c‘était possible, son sentiment de perdition. Il y a une pérennisation de l’affect péjoratif de base qui caractérise l’existence du suicidaire.

Une prise en charge psychiatrique est indispensable, y compris hospitalière si le suicidaire refuse catégoriquement toute aide à son état, voire s’il s’y oppose au nom d’un appel fallacieux aux libertés individuelles. Il est donc capital que le soignant sache se débattre avec ce problème et soit formé suffisamment pour ne pas tomber dans le piège d’un libéralisme mortifère, qui réveillerait, en fait, son propre trait dépressif. Il ne doit pas devenir complice un tant soit peu de l’affect désastreux du suicidaire. Il doit refuser tout soutien, tout “assistanat” envers ses buts sinistres.

Le traitement médicamenteux comporte, d’une part, des psychotropes sachant calmer l’hyperaffectivité du suicidaire (comme des neuroleptiques agissant sur la dopamine cérébrale) et, d’autre part, des antidépresseurs qui peuvent remettre en selle les circuits de posture d’action (qui agissent sur la sérotonine cérébrale). Le problème de ces derniers est que cela peut très bien induire une extension de la psychose du suicidaire vers un aspect de type suicidant, où il va, par les capacités d’action retrouvées, être poussé à un suicide impulsif involontaire. Cela n’est pas un risque seulement au début des traitements anti-dépresseurs, à mon expérience. Un travail de recherche, à ce niveau, serait très utile, en dehors de celui des laboratoires pharmaceutiques. Notons combien l’emploi si développé des antidépresseurs peut contribuer actuellement de ce fait au brouillage des tableaux cliniques et à leur difficile distinction, au fur et à mesure de la prise en charge du suicidaire. Ce ne sont donc pas des médicaments simples et faciles, comme leur distribution larga manu actuelle pourrait le faire croire. Signalons, aussi, que l’acceptation trop facile par le suicidaire de doses importantes ou sub-toxiques de médicaments, ou la recherche d’augmentations incessantes de posologie, peuvent être un essai de transformer subrepticement le soignant en “assistant” de mort, amenant ainsi la solution finale à son patient sous couvert de soins attentionnés. C’est une situation qui me semble très courante. Là-aussi, des études précises seraient très utiles, notamment après les morts obtenues.

2) La prise en charge psychothérapique ultérieure :

Au décours du traitement institutionnel et médicamenteux de l’état suicidaire, ou parallèlement à ce dernier, s’il est poursuivi en traitement d’entretien, le traitement de fond psychothérapique interviendra pour permettre à la personne de retrouver une affirmation de soi suffisante pour lever le refoulement moïque en jeu dans ses positions hyperaffectives. Le “moi” à développer n’est plus, cette fois-ci, le moi-secret du suicidant, mais le moi officiel, le “moi-fort”, celui qu’une personne à plaisir à qualifier et à tenir posturalement pour se définir à ses yeux et aux yeux des autres.

De nombreuses méthodes peuvent s’envisager, si elles permettent un “soutien” à la reprise de l’élaboration de ce “moi”.

La cure analytique, elle, doit être aménagée pour devenir “active” et encourageante, en se dégageant des principes de neutralité de la prise en charge du névrosé de caractère.


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[1L’ abbé Philippe Desjardins naquit le 6 juin 1753 à Messas au manoir de la Perrière. Il fut admis au séminaire Saint-Sulpice de Paris et ordonné prêtre le 22 décembre 1777. Lors de la Révolution, il quitta, en 1792, la France pour l’ Angleterre et, en 1793, partit pour le Canada. Il revint en France en 1802. Nommé vicaire général de l’archevêché de Paris en 1819, il mourut le 21 octobre 1833 à Paris. Son cercueil repose dans la crypte de la chapelle de la maison Saint-Michel de Chevilly-Larue au sud de Paris.

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