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Document clinique : Le général M..., suicidaire affectif et homme d’honneur

D 21 septembre 2004     H 15:18     A Jean Etienne Esquirol     C 0 messages


Le cas du général M... est exposé dans le premier tome de l’ouvrage célèbre de E. Esquirol : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal » ( pages 623 à 632 de l’édition de 1838 )

 


 

J’ai vu des individus bien résolus de se tuer et qui avaient résisté, retenus par leur parole d’honneur. Le général M..., d’une taille élevée, ayant les cheveux châtain ainsi que les yeux, était d’un caractère mélancolique ; un de ses cousins s’était suicidé. A l’armée, le général vivait peu avec ses camarades, faisait peu d’exercice, et ne paraissait avoir d’activité que pour un jour de bataille ; ambitieux et méfiant il appréhendait qu’on ne lui rendît pas justice quoique l’avancement n’eût jamais manqué à ses talents et à sa bravoure ; à la chute de Bonaparte il se retira dans sa province, s’y maria à une femme jeune, jolie, aimable et douée d’excellentes qualités.

Aux cent jours, le général, malgré sa famille, prend du service, voulant faire comme ses camarades ; il assiste à la bataille de Waterloo ; il est licencié avec l’armée et rentre au sein de sa famille qui le reçoit un peu froidement, ainsi que les habitants de son pays ; cet accueil l’affecte beaucoup et augmente ses dispositions naturelles à la mélancolie et à la défiance ; le général devient triste, plus sédentaire, ne sort plus de chez lui ne fait presque point d’exercice, néglige ses amis et se refuse à toute distraction .

En 1815, il rentre dans le service actif ; mais ce service est de si courte durée, qu’il ne suffit point pour contrebalancer les mauvais effets d’une vie trop sédentaire . Pendant l’été de 1816, un des amis intimes du général vient passer quelque temps avec lui et est parfaitement accueilli ; bientôt la présence de cet ami qui n’avait rien, de l’aveu du général, qui pût lui porter ombrage, suscite des sentiments jaloux qui n’ont cessé de faire du progrès, et qui ont dégénéré en Iypémanie suicide avec des hallucinations . Le général jusque là si bon, si aimant, si empressé, devient sombre, morose, irritable, querelleur, maltraitant sa femme de ses propos jaloux . L’ami, affligé de cet état, espère y mettre fin en se retirant ; son départ exaspère le général . Celui-ci ne quitte plus son appartement, mille soupçons le tourmentent, sa jalousie s’accroît, il est emporté, et des propos injurieux il en vient aux mauvais traitements ; cette conduite brouille M.... avec la famille de sa femme qui, ne le croyant pas malade, I’ accuse d’un caractère méchant et se décide à ne plus reparaître chez lui .

La solitude augmente, l’inoccupation est constante, la jalousie s’exaspère ; pendant l’inspection de I816 qui dure deux mois, le malade est dévoré de toutes les angoisses de sa jalousie, il n’a plus de sommeil ; de retour chez lui, en arrivant il est gai et presque rendu à son caractère de bonté, mais ces jours de son bonheur sont de courte durée, bientôt la jalousie reprend tout son empire ; le général voit partout son ami devenu son rival, il le croit couché avec sa femme pendant que lui-même est à côté d’elle ; il s’élance de son lit, s’arme de son épée, et cherche d’abord dans sa chambre, et puis dans tout son château, I’objet de sa jalousie, en proférant des injures et des menaces contre son rival invisible et contre sa femme désespérée ; plus tard le général se persuade que la famille de sa femme, particulièrement son beau-frère, favorise ces odieuses intrigues . Le bruit des personnes qui parlent, qui chantent, le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles sont autant d’avertissements . Souvent, quoique dans le silence le plus profond, il entend des voix qui l’insultent, qui le plaisantent ; ne pouvant saisir ces infâmes ennemis, car son rival a des complices, le général le appelle, les défie, les provoque, court comme un forcené les poursuivant en tous lieux armé de son épée ; revenu auprès de sa femme, il exhale contre elle sa colère, son désespoir, et cependant, il ne peut se refuser à rendre justice à la vertu de sa femme ; rien ne peut persuader au général qu’il est malade, qu’il a besoin de soins, et que toutes ces inquiétudes sont chimériques .

Enfin ni lui ni sa femme n’y tenant plus, le général se détermine à venir à Paris ; il arrive vers la mi-juillet 1817. Le changement de lieu et d’objets, les soins donnés à l’ameublement de son appartement, le distraient et le calment ; après quelques jours, il retombe dans sa fièvre de jalousie, les cris qu’il entend dans les rues sont autant d’injures que lui adressent ses ennemis, ameutés par son rival ; on l’accuse de lâcheté, lui, qui s’est si bien battu ; il s’attache à tous les pas de sa femme qui ne peut passer seule d’une pièce de son appartement dans une autre, ses yeux sont incessamment fixés sur elle, le moindre regard, le moindre geste, le moindre mouvement, le repos le plus absolu, sont autant de signes d’intelligence avec ses ennemis . Si madame pleure, il croit qu’elle veut faire comprendre qu’elle est malheureuse ; si elle rit, c’est un témoignage d’amitié pour ses ennemis ; si elle a le ton ferme, c’est qu’elle se croit soutenue par eux... Ces misérables voient et entendent à travers les murs et les plafonds, tout ce qui se fait et tout ce qui se dit dans l’appartement . A la fin de juillet, son sabre à la main, le général parcourt tout l’hôtel qu’il habite, entre chez tous ses commensaux pour chercher son rival . On a beaucoup de peine à l’empêcher de sortir dans la rue, voulant tomber sur son rival qu’il a aperçu . Le lendemain il en veut aux passants et surtout aux marchands qui lui crient tous : lâche, lâche, piou, piou, etc. N’en pouvant plus, succombant à sa frénésie jalouse, le général veut y mettre fin en se tuant ; un de ses amis, commissaire-ordonnateur, qui lui prodigue les soins les plus empressés, ne peut rien sur son esprit égaré, qui d’ailleurs ne déraisonne jamais sur tout autre objet . Le malade exige de cet ami qu’il lui donne une potion composée avec une assez forte dose d’opium pour l’endormir à jamais . A toutes les difficultés qu’oppose l’amitié, le malade répond par la menace de recourir aux moyens les plus extrêmes et les plus infaillibles ; enfin l’ami paraît se rendre et promet la potion pour le soir, la journée est calme ; le général écrit ses dernières volontés et fait son testament . La potion est apportée ; le malade l’avale avec avidité et se couche, attendant paisiblement son heure dernière ; n’éprouvant aucun accident, il soupçonne qu’il est trompé, il reproche à son ami sa faiblesse, I’ accuse de l’avoir couvert de honte, de l’avoir méprisé au point de ne pas le croire capable de savoir mourir.

Devenu presque furieux, M.... est confié à mes soins le 1er août 1817, et placé dans une chambre au rez de chaussée, où il reste sans lumière depuis sept heures du soir jusqu’à onze heures . Je me rends alors auprès du malade ; le désespoir est peint dans tous ses traits ; son teint est d’une pâleur livide ; les yeux sont injectés, la peau est brûlante, le pouls très fréquent : je tâche de persuader au général que je suis médecin ; il s’obstine à me prendre pour un peintre, conduit auprès de lui pour faire son portrait qui doit être livré au public et vendu comme on vend le portrait des criminels . Après une heure d’entretien, nous gardons le silence, pendant lequel mes yeux restent fixés sur ceux du malade . Après quelques instants :
« Général, lui dis-je, vous voulez vous tuer, et au défaut d’autre moyen, vous voulez conserver votre cravate ; vous ne vous tuerez pas ; je vous guérirai et je vous rendrai au bonheur et à votre famille....

  • Au bonheur ! s’écria-t’il, il n’y a plus de bonheur pour moi.
  • Pardonnez moi, Général,je vous rendrai au bonheur, je veux m’assurer que vous n’attenterez pas à vos jours ; quatre domestiques vont rester dans votre chambre et vous veiller, ou bien, donnez-moi votre parole d’honneur que vous ne ferez pas de tentatives . Choisissez, je préfère votre parole...
  • Je vous la donne, me dit-il d’une voix affaiblie...
  • Il me faut votre parole d’honneur franche et militaire. »
    Après quelques minutes d’hésitation :
    « Eh bien, monsieur, je vous donne ma parole d’honneur militaire. »
    Je me retirai, laissant au malade sa cravate. Le lendemain, je me rends auprès de lui, je le félicite d’avoir résisté à son funeste dessein, je l’encourage et m’efforce de gagner sa confiance. Dans le cours de notre entretien, le malade m’a dit que plus de vingt fois il avait pris sa cravate pour s’étrangler, et que sa parole d’honneur l’avait retenu . J’ordonne des sangsues à l’anus, et des bains de pieds sinapisés.

3 août : tristesse, mêmes idées, même conviction que des ennemis le poursuivent ; mais les consolations que je prodigue au malade ramènent un peu d’espérance dans son cœur, il me fait connaître la cause et l’ancienneté de sa maladie qu’il attribue à la vie trop sédentaire qu’il a menée après la vie active des camps .

4 août ; amélioration sensible ; quoique triste et inquiet, le malade a perdu l’idée de sa destruction, I’appétit est bon le sommeil est tranquille.

5 août ; il consent à se promener dans le jardin, éprouve les impressions les plus agréables voyant la nature avec un plaisir qu’il n’avait goûté depuis longtemps. Si je lui parle de sa femme, ses yeux se mouillent de larmes qu’il cache.

Le huitième jour, je lui propose d’aller déjeuner à Saint-Cloud ; le temps était magnifique ; pendant la route, le malade parle peu, mais semble renaître à une nouvelle vie, il exprime son contentement jamais la campagne ne lui a paru plus belle, de temps en temps sa physionomie s’assombrit, il garde le silence, il croit entendre ses ennemis au milieu du parc de Saint-Cloud ; il s’arrête tout-à-coup, ses yeux sont brillants, la face s’anime :
« Les entendez-vous, me dit-il, les misérables ?...

  • Non, lui dis je...
  • N’osant se montrer, ils lancent leurs injures par dessus les arbres. »
    Le sifflement des branches balancés par le vent était la cause de ses illusions ; il entendait les mots : lâche, piou, piou... Je me récrie vivement et en peu d’instants je dissipe cette funeste illusion ; le reste de la journée se passe à merveille, et en rentrant le malade fut reçu dans un appartement en rapport avec l’amélioration de sa santé ; ce changement inattendu produit une sorte d’ivresse qui confirme les bonnes résolutions de la journée. « Je me sens renaître », répéta t-il plusieurs fois. Le lendemain le général est gai, joue à divers jeux, n’entend pas les voix importunes, et n’interprète plus le bruit qui se fait autour de lui.

I9 août ; le général reçoit la visite de son père qu’il n’attendait point, il paraît guéri à son père qui l’emmène coucher dans son hôtel où était arrivée sa femme. Rien ne semblait manquer à la guérison ; le malade se croit heureux. Mais dès le lendemain il est moins gai,
la jalousie se réveille, les hallucinations de l’ouïe se
font entendre, le général croit voir son rival dans la
rue, il le provoque. Cependant, les idées de suicide ne reparaissent plus et le malade traite bien son père
et sa femme ; il regrette néanmoins de n’être plus au
près de moi ; à ma visite je le détourne de la pensée de
s’isoler, je lui assure qu’il a besoin de distraction pour
détruire le reste de mélancolie ainsi le fatigue. Dans les
premiers jours de septembre, je lui propose de venir avec moi dans un voyage que je dois faire en Belgique,
il accepte avec joie. Il parle souvent de ce voyage, mais
en ajourne les préparatifs ; les difficultés qu’il éprouve
pour obtenir un passeport, lui font croire que ses ennemis s’opposent à son voyage ; dès qu’il a obtenu son passeport, il est satisfait et s’applaudit d’avoir remporté la victoire sur ses prétendus ennemis ; la veille du départ, le choix d’une voiture n’étant point encore fait, il suppose de nouveaux obstacles à ce projet que ses ennemis
empêcheront de se réaliser ; néanmoins, nous nous mettons en route le 15 septembre, le malade est au comble du bonheur ; mais avant d’arriver à la troisième poste,
il prend des voyageurs qui sont dans une voiture qui
croise la nôtre, pour des agents de ses ennemis, il retombe dans la tristesse ; le lendemain, il veut aller chez
un de ses amis qui demeure à quelque distance de
la ville où nous avons couché ; il éprouve quelques
retards pour le transport ; il les attribue aux manœuvres de ses ennemis ; cependant il se rend chez cet ami
et m’écrit le lendemain qu’enfin il a trouvé le bonheur, qu’il reste chez son ami et me prie de prendre
toutes les précautions possibles pour que sa retraite soit
ignorée. Pendant trois semaines, le général est dans le meilleur état de santé et se croit délivré de son rival et
de ses ennemis ; il écrit à sa femme et à ses parents des lettres pleines de tendresse, et d’expressions du contentement dont il jouit.

Après cette époque, il ne se trouve plus
en sûreté là où il est, il se défie de son ami, de sa femme, de ses domestiques ; toutes les nuits il se barricade dans sa chambre. Enfin il déserte la maison à l’insu de tout le monde, retourne à Paris et vient me retrouver le 21 octobre ; j’étais encore absent, le malade se persuade qu’on le trompe ; peu de jours après, mon retour fait renaître
I’espérance dans son âme, il consent à s’isoler de nouveau
de sa famille ; je fais appliquer souvent des sangsues à
I’anus. Des épistaxis fréquents et abondants dissipent la
céphalalgie, chassent les idées mélancoliques, et rendent le malade plus accessible à la distraction ; au bout d’un mois le beau-frère du malade, que celui-ci avait toujours
regardé comme l’un de ses plus ardents ennemis, vient le
voir, est accueilli parfaitement et retrouve chez son beau
frère même amitié et même confiance que jadis. A force
de témoignages d’intérêt, à force de distraction, le beau
frère parvient à dissiper toute apparence de maladie ; cet heureux changement ne dure pas plus de trois semaines ; la défiance renaît dans le cœur du malade, et avec elle
les hallucinations se réveillent. Le général reçoit la visite de sa femme et d’un de ses parents, il paraît satisfait
et heureux et parfaitement calme pendant quelques jours, puis il retombe dans ses malheureuses chimères ; il se réunit à sa famille et passe trois mois à Paris, avec sa femme, sa belle-mère et son beau-frère ; il les traite d’abord à merveille ; et puis il est accablé par ses jalouses défiances. Toujours plein de confiance et d’amitié pour moi, il me voit avec plaisir, écoute mes avis, met en pratique quelques-unes de mes prescriptions.

Après ces trois mois passés dans des alternatives de bien-être et de chagrin, le général retourne dans sa terre, projetant d’y faire des embellissements et de se livrer à l’exercice ; en arrivant il se trouve bien, mais ne tarde pas à reprendre la vie solitaire, il redevient défiant ; les paroxysmes de jalousie se révèlent de temps en temps ; enfin, après quelques mois, son épouse est obligée de quitter son mari et de rentrer dans sa famille. Le général est resté seul en proie à ses chagrins jaloux, à ses défiances, tantôt bien, tantôt mal, mais n’ayant plus fait de tentatives de suicide. Plusieurs années se sont écoulées sans qu’il ait encore été possible de rapprocher le général de sa femme, rien n’ayant pu triompher de sa passion jalouse.

 


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Jean Etienne Esquirol

 


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