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Document clinique : Le suicide affectif du négociant

D 20 septembre 2004     H 15:13     A Jean Etienne Esquirol     C 0 messages


Le cas du négociant est rapporté dans le premier tome de l’ouvrage célèbre de E. Esquirol : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal » ( pages 615 à 617 de l’édition de 1838 )


Je ne connais rien de plus déplorable que le fait suivant, rapporté par Hufeland, dans son Journal de médecine pratique, cahier de mars 1819 .

« Un négociant, âgé de trente-deux ans, ayant perdu sa fortune et n’ayant point été secouru par ses parents, résolut de mourir de faim. Ce malheureux était malade depuis six à sept semaines ; chargé d’un lourd fardeau, il avait fait une chute et avait senti alors quelque chose se rompre dans son ventre vers le nombril, depuis il éprouvait des douleurs continuelles dans l’abdomen . Du 12 septembre 1818 au 15, il erra dans la campagne et s’arrêta dans un bois peu fréquenté ; le 15 il creusa une fosse, y fixa le lieu de sa mort, et y séjourna jusqu’au 3 octobre, jour auquel il fut trouvé par un aubergiste . Après dix-huit jours d’abstinence, il respirait encore, mais il était sans connaissance, et il expira dès que l’aubergiste lui eut fait avaler, avec beaucoup de peine, une tasse de bouillon dans lequel on avait mis un jaune d’œuf. On trouva sur ce malheureux un journal écrit de sa main et au crayon. Voici l’abrégé de ce journal :

« Le généreux philanthrope qui me trouvera après ma mort, est invité à m’enterrer, à conserver pour lui, en raison de ce service, mes vêtements, ma bourse, mon couteau, mon portefeuille. Je ne suis pas un suicide, mais je suis mort de faim parce que des hommes pervers m’ont privé d’une fortune considérable et que je ne veux pas être à charge à mes amis ; il est inutile d’ouvrir mon corps, puisqu’ainsi que je viens de le dire, je suis mort de faim... 16 septembre .

« Quelle nuit j’ai passé ! il a plu ; j’ai été mouillé ; j’ai eu froid.... 17.

« Le froid et la pluie m’ont obligé de marcher ; ma marche était pénible ; la soif m’a déterminé à lécher l’eau qui était restée sur les champignons ; que cette eau était mauvaise !.... 8.

« Le froid, la longueur des nuits, la légèreté de mes vêtements qui me fait mieux sentir la rigueur du froid, me font beaucoup souffrir.... 19.

« Il se fait dans mon estomac un vacarme terrible ; la faim, et surtout la soif deviennent de plus en plus affreuses. Depuis trois jours, il n’a pas plu ; si je pouvais lécher l’eau des champignons !.... 20.

« N’en pouvant plus de soif, je me suis traîné avec peine et beaucoup de temps pour acheter une bouteille de bière qui ne m’a point désaltéré ; le soir, je suis allé chercher de l’eau à une pompe qui est près de l’auberge où j’ai acheté la bière.... 21.

« Hier (22) j’ai pu à peine me remuer, moins encore conduire le crayon ; la soif m’a fait aller à la pompe ; l’eau était glaciale, je l’ai vomie ; j’ai eu des convulsions jusqu’au soir ; je suis néanmoins retourné à la pompe... 23.

« Mes jambes semblent mortes ; depuis trois jours je n’ai pu me rendre à la pompe ; la soif augmente ; la faiblesse est telle que je n’ai pu consigner ces lignes qu’aujourd’hui.... 26.

« Je n’ai pu changer de place, il a plu, mes vêtements
ne sont pas secs ; personne ne croira combien je souffre. Pendant la pluie, il est tombé quelques gouttes d’eau dans ma bouche, ce qui n’a point apaisé ma soif : hier j’ai vu à dix pas un berger, je l’ai salué, il m’a rendu le sa lut. C’est avec bien du regret que je meurs c’est la misère qui m’y a impérieusement forcé, je prie néanmoins pour que la mort arrive : mon père, pardonnez-lui, car il ne sait ce qu’il fait ; la faiblesse, les convulsions m’empêchent d’en écrire davantage, je sens que c’est pour la dernière fois.... 9 septembre 1818. »


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jean Etienne Esquirol

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