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Document clinique : M... , fonctionnaire et suicidant affectif

D 20 septembre 2004     H 15:11     A Jean Etienne Esquirol     C 0 messages


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Jean Etienne Esquirol

 

Le cas de M... est exposé dans le premier tome de l’ouvrage célèbre de E. Esquirol : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal » ( pages 547 à 551 de l’édition de 1838 )


M..., âgé de 43 ans environ, après s’être beaucoup fatigué dans l’exercice des fonctions publiques qui lui sont confiées, est victime d’une injustice ; aussitôt il devient aliéné ; on le conduit, malgré lui, dans une terre ; alors il se persuade que sa femme l’a dénoncé et qu’il est perdu auprès du gouvernement . Le lendemain, il s’enferme dans son cabinet, place le canon d’un fusil de chasse dans sa bouche et avec un pistolet d’arçon, fait partir la détente . Heureusement, la direction du fusil est dérangée, la charge s’échappe par la joue, et renverse le malade . Ses parents accourent ; M... refuse toute espèce de secours . Cependant on le saigne, on le panse ; et quoiqu’il se prête mal aux soins qu’on lui donne, la plaie tend à se cicatriser ; le malade témoigne la haine la plus violente pour sa femme ce qui, joint au délire et aux menaces de se tuer, détermine sa famille à l’envoyer à Paris.

A son arrivée, la plaie n’est pas encore cicatrisée, le malade est triste, rêveur ; il parle peu, se promène comme un homme préoccupé, porte souvent la main à sa tête ; la face est quelque fois rouge, le teint jaune, la constipation opiniâtre, insomnie ; cependant M... assure qu’il n’a aucun mal, rejette tout remède, reçoit mal les médecins ; il est très calme en apparence, raisonne très juste, mais il menace de temps en temps de se précipiter par les croisées, surtout lorsqu’on lui parle de sa santé .

Après quinze jours, malgré la surveillance la plus active, M... s’échappe de son hôtel, on le trouve précipitant ses pas vers les quais écartés du centre de la ville, allant se jeter dans la Seine . Il est alors confiée à mes soins . Après cinq mois d’isolement, de calme apparent, M... éprouve des douleurs d’entrailles, de la céphalalgie qui s’exaspèrent tous les deux jours ; il refuse tout remède, ne sort point de son appartement, ne prend nulle part à la vie commune, ne se distrait ni par la lecture ni par l’occupation manuelle . Néanmoins il me reçoit assez bien, cause volontiers sur toutes sortes de sujets, excepté sur sa maladie, sur sa femme, et sur un cousin qui l’a empêché de se précipiter dans la rivière. Dès que j’essaie l’un de ces trois sujets de conversation les yeux du malade s’enflamment, sa face se colore, il quitte son fauteuil, se promène à grands pas, impatienté et prêt à se laisser aller à sa colère.

Pendant le cours du cinquième mois de l’isolement, sixième de la maladie, M... me parut plus accessible à la distraction . Il s’était décidé à jouer aux dames dans son appartement, il avait consenti à prendre une boisson laxative . J’engage sa femme à lui faire une visite avec ses enfants, en l’avertissant toutefois que les prétentions contre elle n’étant point détruites, la réception serait peut-être très pénible, mais qu’une commotion morale pouvait être très utile . Le jour convenu, madame M.... et ses enfants, sans être annoncés se présentent chez le malade. Celui-ci s’écrie aussitôt, avec un geste menaçant : « Retirez-vous, madame, retirez-vous... » . Le courage de cette femme si dévouée à son mari n’y tient point, elle se trouve mal, il faut l’emporter hors de l’appartement ; son mari retient une partie de ses enfants, leur parle contre leur mère et les renvoie bientôt après. Je reste seul avec le malade qui se promène à grands pas, comme un furieux qui n’a même pas de parole . Après quelques minutes, il vient à moi qui suis resté immobile, me saisit au collet, et me répète plusieurs fois : « Que faites-vous là comme un terme, vous ne sentez donc rien... -Comment ne serais-je pas ému de ce dont je viens d’être le témoin ?... » La marche précipitée du malade recommence ; après une demi-heure, il s’étend sur son lit, je le laisse seul ; une heure plus tard, il s’assoit, j’arrive : « Hé bien ! lui dis-je en l’abordant, vous êtes plus calme, entendrez-vous la vérité ? Avez-vous pu traiter ainsi une femme qui vous adore ? Votre femme est dans un état alarmant, est-ce le prix des consolations qu’elle vous apportait ? Quels doivent être vos regrets !... » . Le malade garde un morne silence, mais il est profondément ému . Le soir, je lui annonce que j’ai reconduit madame chez elle et que je l’ai laissée très souffrante, même silence . Deux Jours après, M... voit ses enfants et leur parle contre leur mère ; le même jour, j’annonce à M... que sa femme est très mal et que son état est le résultat de la réception qu’il lui a faite. Le cinquième jour il voit ses enfants, et ne leur parle point de leur mère . Dans la journée, il me demande à aller voir sa femme. « Vous ne la verrez point, monsieur lui dis-je, voudriez-vous aggraver encore le fâcheux état où vous l’avez mise ? » . Ces paroles sont prononcées avec un ton positif . Sixième jour, visite de ses enfants, M... est plus affectueux et demande des nouvelles de leur mère ; dans la soirée, je lui annonce que la santé de sa femme s’améliore . Septième jour, M.... me témoigne quelques chagrins de ce qui s’est passé, et nous causons sur le ton de la confiance . Il ne demande à aller voir sa femme, j’y consens ; à l’heure du dîner, il déclare qu’il dînera chez lui, et m’envoie une lettre pour m’inviter ; pendant les heures qui précédèrent et suivirent le dîner, M... parlait avec sa femme et ses enfants de choses générales et indifférentes ; mais de temps en temps, il adressait à sa femme des reproches et des injures, mais à voix si basse et avec tant de précaution que ses enfants ne pouvaient s’en apercevoir . A dix heures, je me rends chez M..., il parait gai, m’accueille avec l’apparence du contentement et nous nous retirons ensemble .

Deux jours plus tard, M... rentre dans sa famille, où il est pendant quelques jours très irascible, très difficile avec sa femme, très affectueux pour ses enfants, ses parents et ses amis qui viennent le voir ; peu de mois plus tard, il est appelé à remplir des fonctions très importantes ; il supporte les inquiétudes, les fatigues et les menaces auxquelles furent exposés quelques fonctionnaires publics, dans les premiers instants de l’invasion de 1814 .

Quelque excellente que fut la santé de M..., quelques importantes que fussent les fonctions qu’il avait à remplir, il ne voulait point entendre parler de la terre où il avait fait les premières tentatives de suicide ; il ne voulait point que sa femme et ses enfants y allassent, et ce ne fut qu’un an après sa guérison, qu’ayant envoyé avant lui d’abord sa femme et ses enfants, il retourna dans sa province.


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