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Le modèle oscillatoire de la réalité psychique : un modèle transniveaux

D 30 septembre 2004     H 12:33     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 


 Changer de système logique


 

Le modèle oscillatoire du fonctionnement psychique nécessite de prendre quelques distances avec le modèle de pensée aristotélicienne. Celui-ci fait les bonheurs de l’occident scientifique, depuis des siècles. Ces quelques notes vont essayer de décrire un autre modèle qui est “tétravalent”, pour les chercheurs qui seraient tentés de se l’approprier à leur tour. C’est un modèle qui est utilisé à la place du modèle logique bivalent aristotélicien. Ce modèle tétravalent opère une réduction moindre de la réalité que le modèle bivalent. Il est donc plus « riche » que le modèle bivalent.

Aristote s’était détaché de la logique tétravalente, en lui substituant une logique bivalente, un dilemme : quelque chose est vrai ou faux, ça existe ou non ; il n’y a pas de moyen terme (vrai ET faux) ni de terme tiers (Ni vrai Ni faux). Il réfutait et raillait l’intérêt même de la logique tétravalente, avec ses quatre pôles constituant le tétralemme. Il connaissait le tétralemme sous cette forme (in Ethique) : “ainsi, non ainsi, ainsi et non ainsi, ni ainsi ni non ainsi”. C’est la formule de l’Ainséité. Le « ainsi » en question peut être, aussi bien, de l’avoir que de l’être. C’est sa grande utilité. J’utilise « l’être » par la suite, comme démonstration pour cet article, mais celle-ci pourrait aussi bien utiliser de « l’avoir ». Aristote a biaisé son argumentation en ne prenant comme « ainsi » que des prédicats positifs, ceux qui vont de soi, ceux qui sont concrets et qui tombent sous la main, « naturellement » indiscutables. Il s’est voué à ne pas pouvoir comprendre le tétralemme qui nécessite une pensée de la réduction et non une affirmation positiviste d’emblée. Son indiscutable est, en fait, une prise de position pour une autorité supérieure qui sache trancher entre le vrai et le faux. C’est la position d’un monisme pseudo-dualiste, qui a eu une grande postérité, car il légitime l’autorité du tyran. Que la science d’aujourd’hui prenne, comme tyran, l’opinion d’une assemblée élitiste de pairs, aussi prudente que possible, ne change rien à l’affaire.

 


 

Par contre, en Orient, le tétralemme allait être développé particulièrement par un philosophe indien, Nagarjuna et son école, au deuxième-troisième siècle après J.C.. Leur travail constitua, et constitue encore, les bases de la pensée de la Voie du Milieu bouddhique. On peut penser raisonnablement à l’aboutissement d’une influence grecque de philosophes pré-platoniciens, par le biais des royaumes gréco-bouddhiques orientaux, mieux connus aujourd’hui. Le tétralemme est souvent écrit sous une forme métaphysique : “être, non être, être et non être, ni être ni non être [1]. Les bouddhistes s’en servent en pratique, dans une espèce de judo conceptuel, pour échapper aux raisonnements dualistes trop réducteurs. Sans doute, cette utilisation limitée constitue une lointaine application de la sophistique grecque, encore vivante aujourd’hui.

 


 

Plus près de nous, le modèle tétravalent a été utilisé par un psychanalyste français, le dr J. Lacan dans sa formalisation des « quatre discours » vers 1980. Cette formalisation, qui est une avancée considérable pour la psychanalyse, n’a reçu que peu de reconnaissance et d’utilisation parmi ses disciples les plus proches, ce qui en montre les limites de sa compréhension. Il faut dire que son écriture est beaucoup plus élaborée, puisqu’elle fait appel à une permutation au quart de tours de quatre éléments en quatre « discours », ce qui donne un aspect de fractale à sa description du fonctionnement de l’Inconscient.

 


 


 Ecriture logique du tétralemme


 

Une écriture logique peut être faite plus simplement de ce modèle tétravalent. L’écriture logique utilisée dans cet article, reprend et corrige les élaborations logiques du Pr Tom J. F. Tillemans, discutées par le Pr Guy Bugault dans son livre inestimable : « L’Inde pense t’elle ? [2] » ; on en écrira les quatre termes ainsi (le signe ¬ étant celui de la négation) :

 

 Etre 
 ¬ S 
 Non être 
 ¬ ¬ S 
 Etre et non être 
 ¬ (S et ¬ S) 
 Ni être ni non être 
 ¬ (¬ S ou ¬ ¬ S) 

 

Cette écriture a le grand avantage de ne pas poser un élément de base, ici le grand S, le prédicat, comme censé « exister » de prime d’abord. Chez Aristote, l’affirmation ou la négation de S est simplement l’affirmation de l’existence, ou non, de cet élément, censé être positif d’emblée et auquel on aurait accès « naturellement ». Un intelligence supérieure saurait, ainsi, trancher pour définir le vrai et le faux, être capable ou non, de falsifier la réalité du prédicat. Or, la simplification positiviste aristotélicienne, de nature fondamentalement élitiste, n’est plus soutenable au temps de la découverte de l’inconscient freudien. Elle escamote la nature, fondamentalement non-déterminée de S, pour le psychisme. Elle gèle la pensée de la recherche. Cette indétermination est celle de la « totipotence », de la « toute potentialité » qui se trouve réduite par la « réduction » de chaque proposition logique. Mais, si construire un modèle par une réduction est licite en science, encore faut-il que cette réduction ne soit pas exagérée par rapport à son objet. Depuis un siècle, la réduction aristotélicienne est devenue l’ennemie de la science par exagération de réduction, par « réductionnisme », après en avoir été son substrat le plus cher. Il ne s’agit pas de nier la réduction nécessaire à aborder le Réel. C’est ce que pratique le fonctionnement même du psychisme. Il s’agit de ne pas exagérer cette réduction, par excès de zèle. Aujourd’hui, il est temps de revenir à une démarche plus réaliste et tétravalente. La « commodité » du binaire est passée au profit d’une « commodité » du tétravalent, sauf, peut être, pour aller faire ses courses au marché.

 

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Schéma de l’écriture logique du tétralemme

 

Pourquoi un modèle tétravalent de la réalité ? Parce que cela nous permet une conception du psychisme tout à fait nouvelle et fonctionnelle. Nous obtenons, avec elle, un modèle qui n’est pas transcendant à la réalité mais “trans-niveaux” ; à savoir que les niveaux d’organisation de la réalité sont congruents avec lui. La réalité humaine est faite de différents niveaux repérables d’organisation : physique, chimique, biologique, sociologique etc. Une même organisation fonctionnelle serait envisageable qui définirait cette réalité psychique, qui « serait » la réalité psychique proprement dite, dans ses diverses réductions possibles. Cela nous évite d’avoir à considérer le psychisme comme une « émergence » de niveaux hiérarchisés successifs. Les « niveaux » sont organisés fonctionnellement entre eux de façon horizontale et non plus « verticale ». Ce sont des manières, pour chacun, de pratiquer la réduction de la réalité, de créer un réel réduit. Le terme même de « niveau » devrait être évité, tellement il suggère tout de suite une hiérarchisation des niveaux. C’est un poison conceptuel, issu de la conception divalente aristotélicienne, où l’un des pôles dialectique doit le remporter sur l’autre. C’est un poison qui infeste, depuis longtemps, toute la neuro-psychologie et a atteint toute la psychiatrie ces dernières décennies [3].

Ceci nous fournit une notion du psychisme plus ambitieuse que tout, puisqu’il s’agit de revenir sur une dérive millénaire [4].

 


 Un modèle fonctionnel du psychisme


 

Ce modèle est « fonctionnel » car nous voyons tout de suite que deux termes du tétralemme sont “orientés écriture” envers le S : celui de l’être et celui de l’être et non être. Tandis que les deux autres sont « orientés lecture », comme nous le verrons ci-après. Il y a une double relation / opposition, une double dialectique dont l’intérêt est de ne pas se bloquer spontanément comme les pôles d’un dilemme.

Voyons d’abord les propositions du tétralemme « orientées écriture » (à gauche de la figure) :

 

 Etre 
 ¬ S 
 
 Etre et non être 
 ¬ (S et ¬ S) 
 

 

  • L’être n’est pas une positivation aristotélicienne ; ce n’est pas une “existence” affirmée au sens de ex-sistere. C’est, en fait, une rupture, un arrêt de son indétermination. C’est une sortie instable et précaire de la totipotence.
  • L’autre proposition est celle de l’être et non être, c’est à dire la négation à la fois de son indétermination (l’être), associée au refoulement de l’être. C’est là où nos catégories de pensée “aristotéliciennes” dérapent facilement et un effort important du lecteur est requis pour arriver à les dépasser et à comprendre ce pôle du tétralemme. C’est la nature du chat de Schrödinger pour les physiciens. C’est le statut, au niveau psychique, de l’objet de la pulsion anale : mis au jour et éliminé en même temps. Il n’apparaît que pour disparaître en même temps. Si la réalité « géométrique » est l’objet de la pulsion « orale », comme palpable et attrapable, faisant partie de la catégorie de l’ « être », se réduisant dans le « non-être » (réduction stabilisée du prédicat devenant conceptualisable), pour cette catégorie ci, celle de l’« être ET non-être », il faudrait inventer la matière semi-géométrisée. Notons que des expériences modernes en physique (2004) semblent ouvrir la voie à une telle conception, par exemple celles qui montrent la possibilité pour un atome d’être deux et un à la fois, de par un lien particulier, expériences prolongeant celles de M. Aspect de 1982 sur les particules corrélées. La physique théorique pourrait avoir besoin rapidement de basculer vers l’utilisation d’un modèle logique tétravalent, afin d’arrêter de trouver « étranges » les atteintes irrémédiables au réalisme matérialiste. C’est juste une atteinte des limites de la pensée logique bivalente. La biologie, elle-même, aurait tout intérêt à considérer la vie comme relevant de ce pôle logique-ci [5].

Deux autres termes du tétralemme sont, eux, “orientés lecture” du S, celui du non être et celui du « ni ni » (ni être ni non être) (à droite de la figure) :

 

 Non être 
 ¬ ¬ S 
 Ni être ni non être 
 ¬ (¬ S ou ¬ ¬ S) 

 

  • Dans le non être, on a un refoulement de l’être par la négation de la négation de l’indétermination de S ; ce n’est pas une annulation magique de celle-ci, comme dans une double négation algébrique qui donnerait une positivation ; on ne revient pas à l’indétermination d’origine, mais on pratique une dégradation supplémentaire, une « lecture » stable de la réduction évanescente de la totipotence [6]. C’est toute la différence avec la pensée aristotélicienne.
  • Le dernier pôle du tétralemme qui est, lui aussi, “orienté lecture”, c’est celui du « ni ni », qu’il ne faut surtout pas réduire, là non plus, à des négations s’annulant entre elles. Ni être ni non être, c’est, à la fois la négation de l’être et le refus du refoulement de l’être. C’est le hors-tout qui reste après l’opération de réduction du prédicat, pôle indispensable pour que le psychisme puisse fonctionner dans ses oscillations primaires. C’est le sacré de la sociologie, la pudeur amoureuse, l’émotion du corps, la fusion symbiotique mère-enfant.

 


 Les oscillations maximales du psychisme


 


 

Pour en revenir à la fonctionnalité, les pôles du tétralemme qui s’opposent le plus sont, d’une part, ceux de l’écriture de l’Etre et celui de lecture du « ni ni ». On peut dialectiquement les opposer en une première oscillation psychique :

 

 Etre 
 ¬ S 
 Ni être ni non être 
 ¬ (¬ S ou ¬ ¬ S) 

 

En effet, il s’agit d’envisager, fonctionnellement, une opposition “radicale”. Si, dans la première oscillation dialectique, l’un des pôles est l’être, la négation la plus aboutie en est celle non seulement qui négative l’être mais aussi celle qui ne contient même pas l’évocation de l’être sous forme du refoulement de l’être (le non être). L’opposé le plus radical au pôle de l’être est donc celui du “ni ni”. Le « ni ni » est le totipotent non réduit, qui reste après l’opération de réduction. Ce n’est donc pas le totipotent d’origine. C’est un reste, une réserve. Comme pôle psychique, c’est le pôle de la réserve.

 


 

D’autre part, l’autre oscillation dialectique repérable, sera celle se passant entre le pôle d’écriture de l’être et non être et celui de lecture du non être :

 

 

 

 Non être 
 ¬ ¬ S 
 Etre et non être 
 ¬ (S et ¬ S) 

 

Dans le pôle de l’être et non être, on a une négation de l’indétermination (c’est l’être de la proposition), alliée à un refoulement de celle-ci (le non être de la proposition). L’opposé le plus aboutit est donc le refoulement de la négation de l’indétermination, qu’on lit comme non être. Pourquoi ? Parce que le non être exclut déjà l’être par refoulement et exclut encore d’avantage, nie au maximum, l’alliance des deux.

 


 


 Utilisation du modèle en clinique


 

Nous utiliserons les oppositions fonctionnelles des pôles du tétralemme en clinique, puisque les ratages du psychisme seront décrits comme des effets de ces oppositions dialectiques, dans leurs coinçages et leurs décoinçages.

Si un des pôles “résiste” de trop, comme moyen de défense psychique, il va empêcher l’utilisation psychique des autres et, d’abord, de son plus grand opposé fonctionnel, d’où l’intérêt de dégager celui-ci. La guérison sera la reprise de la fonction dialectique de ce pôle opposé.

Si le décoinçage se fait forcé et contraint, douloureux et pénible, il sera à l’origine de l’apparition du symptôme psychique (voir les différents exemples donnés sur ce site). Le symptôme sera donc l’apparition pénible, oh combien, d’un pôle du tétralemme psychique, dans une espèce de guérison fonctionnelle anormale de celui-ci. La vraie guérison passera par la reprise fonctionnelle effective de ce pôle psychique.

 


 Conclusion


 

Le chercheur, concerné par le symptôme psychique, ne pourra plus ignorer ces écritures logiques du tétralemme, sous peine de rester coincé et frustré dans le dilemme aristotélicien (comme on le voit si bien à l’heure actuelle dans le « cognitivisme ») et de perdre l’objet même de sa recherche. La clinique du fonctionnement psychique permet de dégager les preuves de la validité scientifique de ce modèle tétravalent. Il suffit de s’apercevoir de la réalité du symptôme psychique et des modes de défense, pour qu’un pan entier de la réalité devienne compréhensible. Celui qui sera assez sensible à la douleur et à la détresse humaine, lui qui partage la condition
humaine, trouvera, dans ce chemin, de quoi atténuer sa propre souffrance et sa propre détresse.

 


Popularité :
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[2

« L’Inde pense t’elle ? - PUF - collection « sciences modernisés philosophies » - Paris - 1994 - p.285

[3Je regrette profondément qu’un mouvement si intéressant comme celui de la Charte de la Transdisciplinarité emploie des termes tels que « niveaux » et « logiques différentes » : La reconnaissance de l’existence de différents niveaux de réalité, régis par des logiques différentes, est inhérente à l’attitude transdisciplinaire. Toute tentative de réduire la réalité à un seul niveau régi par une seule logique ne se situe pas dans le champ de la transdisciplinarité.

[4C’est une ambition que M. Alfred Korzybski (prononcer « Kahshibski ») avec sa logique du “Non-Aristotelian Systems and General Semantics” et son vulgarisateur, l’auteur de science-fiction A. E. van Vogt, ont du avoir l’intuition.

[6Aristote restait ainsi plus proche de la magie que de la science comme l’est resté M. Karl Popper avec sa notion de falsification (possibilité de rendre « faux ») typiquement aristotélicienne et louée encore aujourd’hui par un si grand nombre de philosophes des sciences

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