Vous êtes ici : Accueil » ILLUSTRATIONS CLINIQUES : DOCUMENTS ANCIENS ET CONTEMPORAINS » Document clinique : le Comte de Gernande - sadisme et fétichisme du (...)

Document clinique : le Comte de Gernande - sadisme et fétichisme du sang

D 1er décembre 2004     H 12:27     A Donatien Alphonse François de Sade     C 0 messages


Le Marquis Donatien Alphonse François de Sade publia « Justine, ou Les malheurs de la vertu » en 1791 . Après avoir été incarcéré à la Bastille de 1784 à 1789, il est transféré à Charenton d’où il est libéré en 1790 . Il milite alors à la section parisienne des Piques dont il deviendra le président en 1793 .

 
 

 

> Voir l’article théorique : « La nature du fétiche sexuel »

 

 
Pleine de reconnaissance,je m’ étais jetée à genoux, fixant le soleil comme le plus bel ouvrage de la divinité, comme celui qui manifeste le mieux sa grandeur, je tirais de la sublimité de cet astre de nouveaux motifs de prières et d’ actions de grâces, lorsque tout à coup je me sens saisie par deux hommes qui, m’ ayant enveloppé la tête pour m’ empêcher de voir et de crier, me garrottent comme une criminelle et m’ entraînent sans prononcer une parole.

Nous marchons ainsi près de deux heures sans qu’ il mesoit possible de voir quelle route nous tenons, lorsqu’ un de mes conducteurs m’ entendant respirer avec
peine, propose à son camarade de me débarrasser du voile qui gêne ma tête ; il y consent, je respire et j’ aperçois enfin que nous sommes au milieu d’ une forêt dont nous suivons une route assez large, quoique peu fréquentée. Mille funestes idées se présentent alors à mon esprit, je crains d’ être ramenée à leur odieux couvent.

  • Ah ! dis-je à l’ un de mes guides : Monsieur, ne puis-je vous supplier de me dire où je suis conduite ? Ne puis-je vous demander ce qu’ on prétend faire de moi ?
  • Tranquillisez-vous, mon enfant, me dit cet homme, et que les précautions que nous sommes obligés de prendre, ne vous causent aucune frayeur, nous vous menons vers un bon maître ; de fortes considérations l’ engagent à ne prendre de femmes de chambre, pour son épouse, qu’ avec cet appareil de mystère, mais vous y serez bien.
  • Hélas ! Messieurs, répondis-je, si c’ est mon bonheur que vous faites, il est inutile de me contraindre : je suis une pauvre orpheline, bien à plaindre sans doute ; je ne demande qu’ une place, sitôt que vous me la
    donnez, pourquoi craignez-vous que je vous échappe ?
  • Elle a raison, dit l’ un des guides, mettons-la plus à l’ aise, ne contenons simplement que ses mains.

Ils le font, et notre marche se continue. Me voyant tranquille, ils répondent même à mes demandes, et j’ apprends enfin d’ eux, que le maître auquel on me destine, se nomme le comte de Gernande, né à Paris, mais possédant des biens considérables dans cette contrée, et riche en tout de plus de cinq cent mille livres de rente, qu’ il mange seul, me dit un de
mes guides.

  • seul ?
  • oui, c’ est un homme solitaire, un philosophe : jamais il ne voit personne ; en revanche, c’ est un des plus grands gourmands de l’ Europe ; il n’ y a pas un mangeur dans le monde qui soit en état de lui tenir tête. Je ne vous en dis rien, vous le verrez.
  • mais, ces précautions, que signifient-elles, monsieur ?
  • le voici. Notre maître a le malheur d’ avoir une femme à qui la tête a tourné ; il faut la garder à vue, elle ne sort pas de sa chambre, personne ne veut la servir ; nous aurions eu beau vous le proposer, si vous aviez été prévenue, vous n’ auriez jamais accepté. Nous sommes obligés d’ enlever des filles de force, pour exercer ce funeste emploi.
  • comment ! Je serai captive auprès de cette dame ?
  • vraiment oui, voilà pourquoi nous vous tenons de cette manière : vous y serez bien... tranquillisez-vous, parfaitement bien ; à cette gêne
    près, rien ne vous manquera.
  • ah ! Juste ciel ! Quelle contrainte !
  • allons, allons, mon enfant, courage, vous en sortirez un jour, et votre fortune sera faite.

Mon conducteur n’ avait pas fini ces paroles, que nous aperçûmes le château. C’ était un superbe et vaste bâtiment isolé au milieu de la forêt, mais il s’ en
fallait de beaucoup que ce grand édifice fût aussi peuplé qu’ il paraissait fait pour l’ être. Je ne vis un peu de train, un peu d’ affluence que vers les cuisines situées dans des voûtes sous le milieu du corps de logis. Tout le reste était aussi solitaire que la position du château : personne ne prit garde à nous quand nous entrâmes, un de mes guides alla dans les cuisines, l’ autre me présenta au comte. Il était au fond d’ un vaste et superbe appartement, enveloppé dans une robe de chambre de satin des Indes, couché sur une ottomane et ayant près de lui deux jeunes gens si
indécemment, ou plutôt si ridiculement vêtus, coiffés avec tant d’ élégance et tant d’ art, que je les pris d’ abord pour des filles ; un peu plus d’ examen me les fit enfin reconnaître pour deux garçons, dont l’ un pouvait avoir quinze ans, et l’ autre seize. Ils me
parurent d’ une figure charmante, mais dans un tel état de mollesse et d’ abattement, que je crus d’ abord qu’ ils étaient malades.

  • voilà une fille, monseigneur, dit mon guide, elle
    nous paraît être ce qui vous convient : elle est
    douce, elle est honnête, et ne demande qu’ à se
    placer ; nous espérons que vous en serez content.
  • c’ est bon, dit le comte en me regardant à peine :
    vous fermerez les portes en vous retirant,
    Saint-Louis, et vous direz que personne n’ entre que
    je ne sonne.

Ensuite, le comte se leva, et vint m’ examiner.
Pendant qu’ il me détaille, je puis vous le peindre :
la singularité du portrait mérite un instant vos
regards. Monsieur De Gernande était alors un homme
de cinquante ans, ayant près de six pieds de haut, et
d’ une monstrueuse grosseur. Rien n’ est effrayant comme
sa figure, la longueur de son nez, l’ épaisse
obscurité de ses sourcils, ses yeux noirs et méchants,
sa grande bouche mal meublée, son front ténébreux et
chauve, le son de sa voix effrayant et rauque, ses bras et ses mains énormes ; tout contribue à en
faire un individu gigantesque, dont l’ abord inspire
beaucoup plus de peur que d’ assurance. Nous verrons
bientôt si le moral et les actions de cette espèce de
centaure répondaient à son effrayante caricature.

Après un examen des plus brusques et des plus
cavaliers, le comte me demanda mon âge.

  • Vingt-trois ans, monsieur, répondis-je.

Et il joignit à cette première demande quelques
questions sur mon personnel. Je le mis au fait de tout
ce qui me concernait. Je n’ oubliai même pas la
flétrissure que j’ avais reçue de Rodin, et quand je
lui eus peint ma misère, quand je lui eus prouvé que
le malheur m’ avait constamment poursuivie :

  • tant mieux, me dit durement le vilain homme, tant
    mieux, vous en serez plus souple chez moi ; c’ est un
    très petit inconvénient que le malheur poursuive cette
    race abjecte du peuple que la nature condamne à ramper
    près de nous sur le même sol : elle en est plus active
    et moins insolente, elle en remplit bien mieux ses
    devoirs envers nous.
  • mais, monsieur, je vous ai dit ma naissance, elle
    n’ est point abjecte.
  • oui, oui, je connais tout cela, on se fait toujours
    passer pour tout plein de choses quand on n’ est rien,
    ou dans la misère. Il faut bien que les illusions de
    l’ orgueil viennent consoler des torts de la fortune,
    c’ est ensuite à nous de croire ce qui nous plaît de
    ces naissances abattues par les coups du sort, tout
    cela m’ est égal, au reste, je vous trouve sous l’ air,
    et à peu près sous le costume d’ une servante, je vous
    prendrai donc sur ce pied, si vous le trouvez bon. Cependant, continua cet homme dur, il ne
    tient qu’ à vous d’ être heureuse ; de la patience, de
    la discrétion, et dans quelques années je vous
    renverrai d’ ici, en état de vous passer du service.

Alors il prit mes bras l’ un après l’ autre, et
retroussant mes manches jusqu’ au coude, il les
examina avec attention en me demandant combien de fois
j’ avais été saignée.

  • deux fois, monsieur, lui dis-je, assez surprise de
    cette question, et je lui citai les époques en le
    remettant aux circonstances de ma vie où cela avait
    eu lieu.

Il appuie ses doigts sur les veines comme
lorsqu’ on veut les gonfler pour procéder à cette
opération, et quand elles sont au point où il les
désire, il y applique sa bouche en les suçant. Dès
lors, je ne doutai plus que le libertinage ne se
mêlât encore aux procédés de ce vilain homme, et les
tourments de l’ inquiétude se réveillèrent dans mon
cœur.

  • il faut que je sache comment vous êtes faite,
    continua le comte, en me fixant d’ un air qui me fit
    trembler : il ne faut aucun défaut corporel pour la
    place que vous avez à remplir ; montrez donc tout ce
    que vous portez.

Je me défendis ; mais le comte disposant à la colère
tous les muscles de son effrayante figure, m’ annonce
durement qu’ il ne me conseille pas de jouer la prude
avec lui, parce qu’ il a des moyens sûrs de mettre les
femmes à la raison.

  • ce que vous m’ avez raconté, me dit-il, n’ annonce pas
    une très haute vertu, ainsi vos résistances seraient
    aussi déplacées que ridicules.

à ces mots, il fait un signe à ses jeunes garçons, qui, s’ approchant aussitôt de moi, travaillent à me
déshabiller. Avec des individus aussi faibles, aussi
énervés que ceux qui m’ entourent, la défense n’ est pas
assurément difficile ; mais de quoi servirait-elle ?
L’ anthropophage qui me les lançait, m’ aurait, s’ il eût
voulu, pulvérisé d’ un coup de poing. Je compris donc
qu’ il fallait céder : je fus déshabillée en un
instant ; à peine cela est-il fait, que je m’ aperçois
que j’ excite encore plus les ris de ces deux
Ganymèdes.

  • mon ami, disait le plus jeune à l’ autre, la belle
    chose qu’ une fille... mais quel dommage que ça soit
    vide là.
  • oh ! Disait l’ autre, il n’ y a rien de plus infâme
    que ce vide, je ne toucherais pas une femme quand il
    s’ agirait de ma fortune.

Et pendant que mon devant était aussi ridiculement le
sujet de leurs sarcasmes, le comte, intime partisan du
derrière (malheureusement, hélas ! Comme tous les
libertins), examinait le mien avec la plus grande
attention, il le maniait durement, le pétrissait avec
force ; et prenant des pincées de chair dans ses cinq
doigts, il les amollissait jusqu’ à les meurtrir.
Ensuite il me fit faire quelques pas en avant, et
revenir vers lui à reculons, afin de ne pas perdre de
vue la perspective qu’ il s’ était offerte. Quand
j’ étais de retour vers lui, il me faisait courber,
tenir droite, serrer, écarter. Souvent il s’ agenouillait
devant cette partie qui l’ occupait seule. Il y
appliquait des baisers en plusieurs endroits
différents, plusieurs même sur l’ orifice le plus
secret ; mais tous ces baisers étaient l’ image de la
succion, il n’ en faisait pas un qui n’ eût cette action pour
but. Il avait l’ air de téter chacune des parties où se
portaient ses lèvres : ce fut pendant cet examen qu’ il
me demanda beaucoup de détails sur ce qui m’ avait été
fait au couvent de sainte-Marie-des-bois, et sans
prendre garde que je l’ échauffais doublement par ces
récits, j’ eus la candeur de les lui faire tous avec
naïveté. Il fit approcher un de ses jeunes gens, et le
plaçant à côté de moi, il lâcha le noeud coulant d’ un
gros flot de ruban rose, qui retenait une culotte de
gaze blanche, et mit à découvert tous les attraits
voilés par ce vêtement. Après quelques légères
caresses sur le même autel où le comte sacrifiait avec
moi, il changea tout à coup d’ objet, et se mit à sucer
cet enfant à la partie qui caractérisait son sexe. Il
continuait à me toucher : soit habitude chez le jeune
homme, soit adresse de la part de ce satyre, en très
peu de minutes, la nature vaincue fit couler dans la
bouche de l’ un ce qu’ elle lançait du membre de
l’ autre. Voilà comme ce libertin épuisait ces
malheureux enfants qu’ il avait chez lui, dont nous
verrons bientôt le nombre ; c’ est ainsi qu’ il les
énervait, et voilà la raison de l’ état de langueur où
je les avais trouvés. Voyons maintenant comme il s’ y
prenait pour mettre les femmes dans le même état, et
quelle était la véritable raison de la retraite où il
tenait la sienne.

L’ hommage que m’ avait rendu le comte avait été long,
mais pas la moindre infidélité au temple qu’ il s’ était
choisi : ni ses mains, ni ses regards, ni ses baisers,
ni ses désirs ne s’ en écartèrent un instant ; après avoir également sucé l’ autre jeune homme, en
avoir recueilli, dévoré de même la semence :

  • venez, me dit-il, en m’ attirant dans un cabinet
    voisin, sans me laisser reprendre mes vêtements ;
    venez, je vais vous faire voir de quoi il s’ agit.

Je ne pus dissimuler mon trouble, il fut affreux ;
mais il n’ y avait pas moyen de faire prendre une autre
face à mon sort, il fallait avaler jusqu’ à la lie le
calice qui m’ était présenté.

Deux autres jeunes gens de seize ans, tout aussi
beaux, tout aussi énervés que les deux premiers que
nous avions laissés dans le salon, travaillaient à de
la tapisserie dans ce cabinet. Ils se levèrent quand
nous entrâmes.

  • Narcisse, dit le comte à l’ un d’ eux, voilà la
    nouvelle femme de chambre de la comtesse, il faut que
    je l’ éprouve ; donne-moi mes lancettes.

Narcisse ouvre une armoire, et en sort aussitôt tout
ce qu’ il faut pour saigner. Je vous laisse à penser ce
que je devins ; mon bourreau vit mon embarras, il n’ en
fit que rire.

  • place-la, Zéphire, dit M De Gernande à l’ autre
    jeune homme.

Et cet enfant s’ approchant de moi, me dit en souriant :

  • n’ ayez pas peur, mademoiselle, ça ne peut que vous
    faire le plus grand bien. Placez-vous ainsi.

Il s’ agissait d’ être légèrement appuyée sur les
genoux, au bord d’ un tabouret mis au milieu de la
chambre, les bras soutenus par deux rubans noirs
attachés au plafond.


A peine suis-je en posture, que le comte s’ approche de moi la lancette à la main ; il respirait à peine,
ses yeux étaient étincelants, sa figure faisait peur ;
il bande mes deux bras, et en moins d’ un clin d’ oeil
il les pique tous deux. Il fait un cri accompagné de
deux ou trois blasphèmes, dès qu’ il voit le sang, il
va s’ asseoir à six pas, vis-à-vis de moi. Le léger
vêtement dont il est couvert se déploie bientôt :
Zéphire se met à genoux entre ses jambes, il le
suce ; et Narcisse, les deux pieds sur le fauteuil de
son maître, lui présente à téter le même objet qu’ il
offre lui-même à pomper à l’ autre. Gernande
empoignait les reins de Zéphire, il le serrait, il le
comprimait contre lui, mais le quittait néanmoins pour
jeter ses yeux enflammés sur moi. Cependant mon sang
s’ échappait à grands flots, et retombait dans deux
jattes blanches placées au-dessous de mes bras. Je me
sentis bientôt affaiblir.

  • monsieur, monsieur, m’ écriai-je : ayez pitié de moi,
    je m’ évanouis.

Et je chancelai ; arrêtée par les rubans, je ne pus
tomber ; mais mes bras variant, et ma tête flottant
sur mes épaules, mon visage fut inondé de sang. Le
comte était dans l’ ivresse... je ne vis pourtant pas
la fin de son opération, je m’ évanouis avant qu’ il ne
touchât au but ; peut-être ne devait-il l’ atteindre
qu’ en me voyant dans cet état, peut-être son extase
suprême dépendait-elle de ce tableau de mort ? Quoi
qu’ il en fût, quand je repris mes sens, je me trouvai
dans un excellent lit, et deux vieilles femmes auprès
de moi. Dès qu’ elles me virent les yeux ouverts, elles
me présentèrent un bouillon, et de trois heures en
trois heures d’ excellents potages jusqu’ au surlendemain. à cette époque, M De Gernande me fit
dire de me lever, et de venir lui parler dans le même
salon où il m’ avait reçue en arrivant. On m’ y
conduisit : j’ étais un peu faible encore, mais
d’ ailleurs assez bien portante ; j’ arrivai.

  • Thérèse, me dit le comte, en me faisant asseoir,
    je renouvellerai peu souvent avec vous de semblables
    épreuves, votre personne m’ est utile pour d’ autres
    objets ; mais il était essentiel que je vous fisse
    connaître mes goûts, et la manière dont vous finirez
    un jour dans cette maison, si vous me trahissez, si
    malheureusement vous vous laissez suborner par la
    femme auprès de laquelle vous allez être mise.
    Cette femme est la mienne, Thérèse, et ce titre est
    sans doute le plus funeste qu’ elle puisse avoir,
    puisqu’ il l’ oblige à se prêter à la passion bizarre
    dont vous venez d’ être la victime ; n’ imaginez pas que
    je la traite ainsi par vengeance, par mépris, par
    aucun sentiment de haine ; c’ est la seule histoire des
    passions. Rien n’ égale le plaisir que j’ éprouve à
    répandre le sang... je suis dans l’ ivresse quand il
    coule ; je n’ ai jamais joui de cette femme d’ une autre
    manière. Il y a trois ans que je l’ ai épousée, et
    qu’ elle subit exactement tous les quatre jours le
    traitement que vous avez éprouvé. Sa grande jeunesse
    (elle n’ a pas vingt ans), les soins particuliers qu’ on
    en a, tout cela la soutient ; et comme on répare en
    elle en raison de ce qu’ on la contraint à perdre, elle
    s’ est assez bien portée depuis cette époque. Avec une
    sujétion semblable vous sentez bien que je ne puis ni
    la laisser sortir, ni la laisser voir à personne. Je
    la fais donc passer pour folle, et sa mère, seule parente qui lui reste, demeurant dans son
    château à six lieues d’ ici, en est tellement
    convaincue, qu’ elle n’ ose pas même la venir voir. La
    comtesse implore bien souvent sa grâce, il n’ est rien
    qu’ elle ne fasse pour m’ attendrir ; mais elle n’ y
    réussira jamais. Ma luxure a dicté son arrêt, il est
    invariable, elle ira de cette manière tant qu’ elle
    pourra : rien ne lui manquera pendant sa vie, et comme
    j’ aime à l’ épuiser, je la soutiendrai le plus
    longtemps possible ; quand elle n’ y pourra plus tenir,
    à la bonne heure. C’ est ma quatrième ; j’ en aurai
    bientôt une cinquième, rien ne m’ inquiète aussi peu
    que le sort d’ une femme ; il y en a tant dans le
    monde, et il est si doux d’ en changer.
    Quoi qu’ il en soit, Thérèse, votre emploi est de la
    soigner : elle perd régulièrement deux palettes de
    sang tous les quatre jours, elle ne s’ évanouit plus
    maintenant ; l’ habitude lui prête des forces, son
    épuisement dure vingt-quatre heures, elle est bien les
    trois autres jours. Mais vous comprenez facilement que
    cette vie lui déplaît, il n’ y a rien qu’ elle ne fasse
    pour s’ en délivrer, rien qu’ elle n’ entreprenne pour
    faire savoir son véritable état à sa mère : elle a
    déjà séduit deux de ses femmes, dont les manœuvres
    ont été découvertes assez à temps pour en rompre le
    succès : elle a été la cause de la perte de ces deux
    malheureuses, elle s’ en repent aujourd’ hui, et
    reconnaissant l’ invariabilité de son sort, elle prend
    son parti, et promet de ne plus chercher à séduire
    les gens dont je l’ entourerai. Mais ce secret, ce que
    l’ on devient si l’ on me trahit, tout cela, Thérèse,
    m’ engage à ne placer près d’ elle que des personnes enlevées comme vous l’ avez été, afin d’ éviter par là
    les poursuites. Ne vous ayant prise chez personne,
    n’ ayant à répondre de vous à qui que ce soit, je suis
    plus à même de vous punir, si vous le méritez, d’ une
    manière qui, quoiqu’ elle vous ravisse le jour, ne
    puisse néanmoins m’ attirer à moi, ni recherches, ni
    aucune sorte de mauvaises affaires. De ce moment, vous
    n’ êtes donc plus de ce monde, puisque vous en pouvez
    disparaître au plus léger acte de ma volonté : tel est
    votre sort, mon enfant, vous le voyez ; heureuse si
    vous vous conduisez bien, morte si vous cherchiez à
    me trahir. Dans tout autre cas, je vous demanderais
    votre réponse : je n’ en ai nul besoin dans la
    situation où vous voilà ; je vous tiens, il faut
    m’ obéir, Thérèse... passons chez ma femme.

N’ ayant rien à objecter à un discours aussi précis, je
suivis mon maître : nous traversâmes une longue
galerie, aussi sombre, aussi solitaire que le reste de
ce château ; une porte s’ ouvre, nous entrons dans une
antichambre où je reconnais les deux vieilles qui
m’ avaient servie pendant ma défaillance. Elles se
levèrent et nous introduisirent dans un appartement
superbe où nous trouvâmes la malheureuse comtesse
brodant au tambour sur une chaise longue ; elle se
leva quand elle aperçut son mari :

  • asseyez-vous, lui dit le comte, je vous permets de
    m’ écouter ainsi. Voilà, enfin, une femme de chambre
    que je vous ai trouvée, madame, continua-t-il,
    j’ espère que vous vous souviendrez du sort que vous
    avez fait éprouver aux autres, et que vous ne chercherez pas à plonger celle-ci dans les mêmes malheurs.
  • cela serait inutile, dis-je alors, pleine d’ envie de
    servir cette infortunée et voulant déguiser mes
    desseins ; oui, madame, j’ ose le certifier devant vous,
    cela serait inutile, vous ne me direz pas une parole
    que je ne le rende aussitôt à monsieur votre époux, et
    certainement, je ne risquerai pas ma vie pour vous
    servir.
  • je n’ entreprendrai rien, qui puisse vous mettre dans
    ce cas-là, mademoiselle, dit cette pauvre femme, qui
    ne comprenait pas encore les motifs qui me faisaient
    parler ainsi, soyez tranquille : je ne vous demande
    que vos soins.
  • ils seront à vous tout entiers, madame,
    répondis-je, mais rien au-delà.

Et le comte enchanté de moi me serra la main en me
disant à l’ oreille : " bien, Thérèse, ta fortune est
faite, si tu te conduis comme tu le dis " . Ensuite le
comte me montra ma chambre attenant à celle de la
comtesse, et il me fit observer que l’ ensemble de cet
appartement fermé par d’ excellentes portes, et entouré
de doubles grilles à toutes ses ouvertures, ne
laissait aucun espoir d’ évasion.

  • voilà bien une terrasse, poursuivit M. De
    Gernande, en me menant dans un petit jardin qui se
    trouvait de plain-pied à cet appartement, mais sa
    hauteur ne vous donne pas, je pense, envie d’ en
    mesurer les murs ; la comtesse peut y venir respirer
    le frais tant qu’ elle veut, vous lui tiendrez
    compagnie... adieu.

Je revins auprès de ma maîtresse, et comme nous nous examinâmes d’ abord toutes les deux sans parler,
je la saisis assez bien dans ce premier instant pour
pouvoir la peindre.

Madame De Gernande, âgée de dix-neuf ans et demi,
avait la plus belle taille, la plus noble, la plus
majestueuse qu’ il fût possible de voir, pas un de ses
gestes, pas un de ses mouvements qui ne fût une grâce,
pas un de ses regards qui ne fût un sentiment : ses
yeux étaient du plus beau noir, quoiqu’ elle fût
blonde, rien n’ égalait leur expression ; mais une
sorte de langueur, suite de ses infortunes, en en
adoucissant l’ éclat, les rendait mille fois plus
intéressants ; elle avait la peau très blanche, et les
plus beaux cheveux, la bouche très petite, trop
peut-être, j’ eusse été peu surprise qu’ on lui eût
trouvé ce défaut. C’ était une jolie rose pas assez
épanouie : mais les dents d’ une fraîcheur... les
lèvres d’ un incarnat... on eût dit que l’ amour l’ eût
colorée des teintes empruntées à la déesse des fleurs :
son nez était aquilin, étroit, serré du haut, et
couronné de deux sourcils d’ ébène, le menton
parfaitement joli, un visage, en un mot, du plus bel
ovale, dans l’ ensemble duquel il régnait une sorte
d’ agrément, de naïveté, de candeur, qui eussent bien
plutôt fait prendre cette figure enchanteresse pour
celle d’ un ange que pour la physionomie d’ une
mortelle. Ses bras, sa gorge, sa croupe, étaient d’ un
éclat... d’ une rondeur faits pour servir de modèle
aux artistes ; une mousse légère et noire couvrait le
temple de Vénus, soutenu par deux cuisses moulées ;
et ce qui m’ étonna, malgré ses malheurs, rien
n’ altérait son embonpoint : ses fesses rondes et
potelées étaient aussi charnues, aussi grasses, aussi fermes, que si sa
taille eût été plus marquée et qu’ elle eût toujours
vécu au sein du bonheur. Il y avait pourtant sur tout
cela d’ affreux vestiges du libertinage de son époux,
mais, je le répète, rien d’ altéré... l’ image d’ un beau
lis où l’ abeille a fait quelques taches. à tant de
dons, Madame De Gernande joignait un caractère
doux, un esprit romanesque et tendre, un cœur d’ une
sensibilité ! ... instruite, des talents... un art
naturel pour la séduction contre lequel il ne pouvait
y avoir que son infâme époux qui pût résister, un son
de voix charmant et beaucoup de piété : telle était la
malheureuse épouse du comte de Gernande, telle était
la créature angélique contre laquelle il avait
comploté ; il semblait que plus elle inspirait de
choses, plus elle enflammait sa férocité, et que
l’ affluence des dons qu’ elle avait reçus de la nature,
ne devenait que des motifs de plus aux cruautés de ce
scélérat.

  • quel jour avez-vous été saignée, madame ? Lui
    dis-je, afin de lui faire voir que j’ étais au fait de
    tout.
  • il y a trois jours, me dit-elle, et c’ est demain...
    puis avec un soupir : oui, demain... mademoiselle,
    demain... vous serez témoin de cette belle scène.
  • et madame ne s’ affaiblit point ?
  • oh ! Juste ciel ! Je n’ ai pas vingt ans, et je suis
    sûre qu’ on n’ est pas plus faible à soixante-dix. Mais
    cela finira, je me flatte, il est parfaitement
    impossible que je vive longtemps ainsi : j’ irai
    retrouver mon père, j’ irai chercher dans les bras de
    l’ être suprême un repos que les hommes m’ ont aussi
    cruellement refusé dans le monde.

Ces mots me fendirent le cœur : voulant soutenir mon
personnage, je déguisai mon trouble, mais je me
promis bien intérieurement dès lors, de perdre plutôt
mille fois la vie, s’ il le fallait, que de ne pas
arracher à l’ infortune cette malheureuse victime de la
débauche d’ un monstre.

C’ était l’ instant du dîner de la comtesse. Les deux
vieilles vinrent m’ avertir de la faire passer dans son
cabinet : je l’ en prévins ; elle était accoutumée à
tout cela, elle sortit aussitôt, et les deux vieilles,
aidées des deux valets qui m’ avaient arrêtée,
servirent un repas somptueux sur une table où mon
couvert fut placé en face de celui de ma maîtresse.
Les valets se retirèrent, et les deux vieilles me
prévinrent qu’ elles ne bougeraient pas de l’ antichambre
afin d’ être à portée de recevoir les ordres de madame
sur ce qu’ elle pourrait désirer. J’ avertis la
comtesse, elle se plaça, et m’ invita d’ en faire de
même avec un air d’ amitié, d’ affabilité, qui acheva de
me gagner l’ âme. Il y avait au moins vingt plats sur
la table.

  • relativement à cette partie-ci, vous voyez qu’ on a
    soin de moi, mademoiselle, me dit-elle.
  • oui, madame, répondis-je et je sais que la volonté
    de m le comte est que rien ne vous manque.
  • oh ! Oui, mais comme les motifs de ces attentions ne
    sont que des cruautés, elles me touchent peu.

Madame De Gernande épuisée, et vivement sollicitée
par la nature à des réparations perpétuelles, mangea beaucoup. Elle désira des perdreaux et un
caneton de Rouen qui lui furent aussitôt apportés.
Après le repas, elle alla prendre l’ air sur la
terrasse, mais en me donnant la main : il lui eût été
impossible de faire dix pas sans ce secours. Ce fut
dans ce moment qu’ elle me fit voir toutes les parties
de son corps que je viens de vous peindre ; elle me
montra ses bras, ils étaient pleins de cicatrices.

  • ah ! Il n’ en reste pas là, me dit-elle, il n’ y a pas
    un endroit de mon malheureux individu dont il ne se
    plaise à voir couler le sang.

Et elle me fit voir ses pieds, son cou, le bas de son
sein et plusieurs autres parties charnues également
couvertes de cicatrices. Je m’ en tins le premier jour
à quelques plaintes légères, et nous nous couchâmes.

Le lendemain était le jour fatal de la comtesse.
Monsieur De Gernande, qui ne procédait à cette
opération qu’ au sortir de son dîner, toujours fait
avant celui de sa femme, me fit dire de venir me
mettre à table avec lui ; ce fut là, madame, que je
vis cet ogre opérer d’ une manière si effrayante, que
j’ eus, malgré mes yeux, de la peine à le concevoir.
Quatre valets parmi lesquels les deux qui m’ avaient
conduite au château, servaient cet étonnant repas. Il
mérite d’ être détaillé : je vais le faire sans
exagération ; on n’ avait sûrement rien mis de plus
pour moi. Ce que je vis était donc l’ histoire de tous
les jours.

On servit deux potages, l’ un de pâte au safran,
l’ autre une bisque au coulis de jambon : au milieu un aloyau de bœuf à l’ anglaise, huit hors-d’ œuvre,
cinq grosses entrées, cinq déguisées et plus légères,
une hure de sanglier au milieu de huit plats de rôti,
qu’ on releva par deux services d’ entremets, et seize
plats de fruits ; des glaces, six sortes de vins,
quatre espèces de liqueurs et du café. Monsieur De
Gernande entama tous les plats, quelques-uns furent
entièrement vidés par lui : il but douze bouteilles de
vin, quatre de Bourgogne, en commençant, quatre de
Champagne au rôti ; le tokai, le mulseau,
l’ hermitage et le madère furent avalés au fruit. Il
termina par deux bouteilles de liqueurs des isles, et
dix tasses de café.

Aussi frais en sortant de là, que s’ il fût venu de
s’ éveiller, Monsieur De Gernande me dit :

  • allons saigner ta maîtresse ; tu me diras, je te
    prie, si je m’ y prends aussi bien avec elle qu’ avec
    toi.

Deux jeunes garçons que je n’ avais pas encore vus, du
même âge que les précédents, nous attendaient à la
porte de l’ appartement de la comtesse : ce fut là que
le comte m’ apprit qu’ il en avait douze que l’ on lui
changeait tous les ans. Ceux-ci me parurent encore
plus jolis qu’ aucun de ceux que j’ eusse vus
précédemment : ils étaient moins énervés que les
autres ; nous entrâmes... toutes les cérémonies que je
vais vous détailler ici, madame, étaient celles
exigées par le comte : elles s’ observaient
régulièrement tous les jours, on n’ y changeait au plus
que le local des saignées.

La comtesse, simplement entourée d’ une robe de mousselineflottante, se mit à genoux dès que le
comte entra.

  • êtes-vous prête ? Lui demanda son époux.
  • à tout, monsieur, répondit-elle humblement : vous
    savez bien que je suis votre victime, et qu’ il ne
    tient qu’ à vous d’ ordonner.

Alors Monsieur De Gernande me dit de déshabiller
sa femme et de la lui conduire. Quelque répugnance que
j’ éprouvasse à toutes ces horreurs, vous le savez,
madame, je n’ avais d’ autre parti que la plus entière
résignation. Ne me regardez jamais, je vous en
conjure, que comme une esclave dans tout ce que j’ ai
raconté, et tout ce qui me reste à vous dire : je ne
me prêtais que lorsque je ne pouvais faire autrement,
mais je n’ agissais de bon gré dans quoi que ce pût
être.

J’ enlevai donc la simarre de ma maîtresse, et la
conduisis nue auprès de son époux, déjà placé dans un
grand fauteuil : au fait du cérémonial, elle s’ éleva
sur ce fauteuil, et alla d’ elle-même lui présenter à
baiser cette partie favorite qu’ il avait tant fêtée
dans moi, et qui me paraissait l’ affecter également
avec tous les êtres et avec tous les sexes.

  • écartez donc, madame, lui dit brutalement le
    comte...

et il fêta longtemps ce qu’ il désirait voir en
faisant prendre successivement différentes positions,
il entr’ ouvrait, il resserrait ; du bout du doigt, ou
de la langue, il chatouillait l’ étroit orifice ; et
bientôt entraîné par la férocité de ses passions, il
prenait une pincée de chair, la comprimait et
l’ égratignait. à mesure que la légère blessure était
faite, sa bouche se portait aussitôt sur elle. Pendant ces cruels
préliminaires, je contenais sa malheureuse victime, et
les deux jeunes garçons tout nus se relayaient auprès
de lui ; à genoux tour à tour entre ses jambes, ils se
servaient de leur bouche pour l’ exciter. Ce fut alors
que je vis, non sans une étonnante surprise, que ce
géant, cette espèce de monstre, dont le seul aspect
effrayait, était cependant à peine un homme ; la plus
mince, la plus légère excroissance de chair, ou, pour
que la comparaison soit plus juste, ce qu’ on verrait
à un enfant de trois ans était au plus ce qu’ on
apercevait chez cet individu si énorme et si corpulé
de partout ailleurs ; mais ses sensations n’ en
étaient pas moins vives, et chaque vibration du
plaisir était en lui une attaque de spasme.

Après cette première séance, il s’ étendit sur le canapé, et
voulut que sa femme, à cheval sur lui, continuât
d’ avoir le derrière posé sur son visage, pendant
qu’ avec sa bouche, elle lui rendrait, par le moyen de
la succion, les mêmes services qu’ il venait de
recevoir des jeunes ganymèdes, lesquels étaient avec
les mains excités de droite et de gauche par lui ; les
miennes travaillaient pendant ce temps-là sur son
derrière : je le chatouillais, je le polluais dans
tous les sens ; cette attitude employée plus d’ un
quart d’ heure ne produisant encore rien, il fallut la
changer ; j’ étendis la comtesse, par l’ ordre de son
mari, sur une chaise longue, couchée sur le dos, ses
cuisses dans le plus grand écartement. La vue de ce
qu’ elle entr’ ouvrait alors mit le comte dans une
espèce de rage, il considère... ses regards lancent
des feux, il blasphème ; il se jette comme un furieux sur sa femme, la pique de sa lancette en cinq
ou six endroits du corps ; mais toutes ces plaies
étaient légères, à peine en sortait-il une ou deux
gouttes de sang. Ces premières cruautés cessèrent
enfin pour faire place à d’ autres.

Le comte se
rassoit, il laisse un instant respirer sa femme ; et
s’ occupant de ses deux mignons, il les obligeait à se
sucer mutuellement, ou bien il les arrangeait de
manière que dans le temps qu’ il en suçait un, un autre
le suçait, et que celui qu’ il suçait revenait de sa
bouche rendre le même service à celui dont il était
sucé : le comte recevait beaucoup, mais il ne donnait
rien. Sa satiété, son impuissance était telle, que les
plus grands efforts ne parvenaient même pas à le tirer
de son engourdissement : il paraissait ressentir des
titillations très violentes, mais rien ne se
manifestait ; quelquefois il m’ ordonnait de sucer
moi-même ses gitons, et de venir aussitôt rapporter
dans sa bouche l’ encens que je recueillerais. Enfin il
les lance l’ un après l’ autre vers la malheureuse
comtesse. Ces jeunes gens l’ approchent, ils
l’ insultent, ils poussent l’ insolence jusqu’ à la battre, jusqu’ à la souffleter, et plus ils la
molestent, plus ils sont loués, plus ils sont
encouragés par le comte.

Gernande alors s’ occupait avec moi, j’ étais devant
lui, mes reins à hauteur de son visage, et il rendait
hommage à son dieu, mais il ne me molesta point ; je
ne sais pourquoi il ne tourmenta non plus ses
ganymèdes, il n’ en voulait qu’ à la seule comtesse.
Peut-être l’ honneur de lui appartenir devenait-il un
titre pour être maltraitée par lui ; peut-être
n’ était-il vraiment ému de cruauté, qu’ en raison des
liens qui prêtaient de la force aux outrages. On peut tout
supposer dans de telles têtes, et parier presque
toujours que ce qui aura le plus l’ air du crime, sera
ce qui les enflammera davantage. Il nous place enfin,
ses jeunes gens et moi, aux côtés de sa femme,
entremêlés les uns avec les autres : ici un homme, là
une femme, et tous les quatre lui présentant le
derrière ; il examine d’ abord en face un peu dans
l’ éloignement, puis il se rapproche, il touche, il
compare, il caresse ; les jeunes gens et moi n’ avions
rien à souffrir, mais chaque fois qu’ il arrivait à sa
femme, il la tracassait, la vexait d’ une ou d’ autre
manière. La scène change encore : il fait mettre à
plat ventre la comtesse sur un canapé, et prenant
chacun des jeunes gens l’ un après l’ autre, il les
introduit lui-même dans la route étroite offerte par
l’ attitude de Madame De Gernande : il leur permet
de s’ y échauffer, mais ce n’ est que dans sa bouche que
le sacrifice doit se consommer ; il les suce
également à mesure qu’ ils sortent. Pendant que l’ un
agit, il se fait sucer par l’ autre, et sa langue
s’ égare au trône de volupté que lui présente l’ agent.

Cet acte est long, le comte s’ en irrite, il se relève,
et veut que je remplace la comtesse, je le supplie
instamment de ne point l’ exiger, il n’ y a pas moyen.
Il place sa femme sur le dos le long du canapé, me
fait coller sur elle, les reins tournés vers lui, et
là, il ordonne à ses mignons de me sonder par la route
défendue : il me les présente, ils ne s’ introduisent
que guidés par ses mains ; il faut qu’ alors j’ excite
la comtesse de mes doigts, et que je la baise sur la
bouche : pour lui son offrande est la même ; comme chacun de ses mignons ne peut agir qu’ en lui
montrant un des plus doux objets de son culte, il en
profite de son mieux, et ainsi qu’ avec la comtesse, il
faut que celui qui me perfore, après quelques allées
et venues, aille faire couler dans sa bouche l’ encens
allumé pour moi. Quand les jeunes gens ont fini, il se
colle sur mes reins, et semble vouloir les remplacer.

  • efforts superflus, s’ écrie-t-il... ce n’ est pas là
    ce qu’ il me faut... au fait... au fait... quelque
    piteux que paraisse mon état..., je n’ y tiens plus...
    allons, comtesse, vos bras !

Il la saisit alors avec férocité, il la place comme il
avait fait de moi, les bras soutenus au plancher par
deux rubans noirs : je suis chargée du soin de poser
les bandes ; il visite les ligatures : ne les
trouvant pas assez comprimées, il les resserre, afin,
dit-il, que le sang sorte avec plus de force : il
tâte les veines, et les pique toutes deux presque en
même temps. Le sang jaillit très loin : il s’ extasie ;
et retournant se placer en face, pendant que ces deux
fontaines coulent, il me fait mettre à genoux entre
ses jambes, afin que je le suce ; il en fait autant
à chacun de ses gitons, tour à tour sans cesser de
porter ses yeux sur ces jets de sang qui l’ enflamment.
Pour moi, sûre que l’ instant où la crise qu’ il espère
aura lieu sera l’ époque de la cessation des tourments
de la comtesse, je mets tous mes soins à déterminer
cette crise, et je deviens, ainsi que vous le voyez,
madame, catin par bienfaisance, et libertine par
vertu. Il arrive enfin ce dénouement si attendu, je
n’ en connaissais ni les dangers ni la violence ; la dernière fois qu’ il avait eu lieu,
j’ étais évanouie... oh ! Madame, quel égarement !
Gernande était près de dix minutes dans le délire, en
se débattant comme un homme qui tombe d’ épilepsie, et
poussant des cris qui se seraient entendus d’ une
lieue : ses jurements étaient excessifs, et frappant
tout ce qui l’ entourait, il faisait des efforts
effrayants. Les deux mignons sont culbutés, il veut se
précipiter sur sa femme, je le contiens : j’ achève de
le pomper, le besoin qu’ il a de moi fait qu’ il me
respecte ; je le mets enfin à la raison, en le
dégageant de ce fluide embrasé, dont la chaleur, dont
l’ épaisseur, et surtout l’ abondance, le mettent en un
tel état de frénésie, que je croyais qu’ il allait
expirer ; sept ou huit cuillers eussent à peine
contenu la dose, et la plus épaisse bouillie en
peindrait mal la consistance ; avec cela point
d’ érection, l’ apparence même de l’ épuisement : voilà
de ces contrariétés qu’ expliqueront mieux que moi les
gens de l’ art. Le comte mangeait excessivement, et ne
dissipait ainsi que chaque fois qu’ il saignait sa
femme, c’ est-à-dire, tous les quatre jours. était-ce
là la cause de ce phénomène ? Je l’ ignore, et n’ osant
pas rendre raison de ce que je n’ entends pas, je me
contenterai de dire ce que j’ ai vu.

Cependant je vole à la comtesse, j’ étanche son sang,
je la délie et la pose sur un canapé dans un grand
état de faiblesse ; mais le comte, sans s’ en
inquiéter, sans daigner jeter même un regard sur cette
malheureuse victime de sa rage, sort brusquement avec
ses mignons, me laissant mettre ordre à tout comme je
le voudrai.


Popularité :
7854 lecteurs au 01/12/2013

Un message, un commentaire ?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Rechercher

Rubriques

 

Dernières brèves