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Le caractère désespéré

D 26 août 2017     H 14:23     A Louÿs Jacques     C 0 messages


Le désespoir se définit par le fait qu’une personne n’attend rien de bon d’une situation, ni de l’avenir. Il y a des personnes foncièrement désespérées, qui n’ont aucune espérance. C’est leur caractère, leur façon habituelle d’être au monde. Rien ne peut les raisonner, ni les faire changer d’avis. Ce n’est pas une réflexion aboutie sur les duretés de la vie ou les épreuves déjà subies et à subir. C’est affectif, c’est une émotion de fond immuable. Le désespoir caractérise leur présence habituelle à la réalité. Comment comprendre cette fixation affective ?

Il faut partir des fonctionnalités psychiques les plus anciennes dans la vie d’une personne, celles de la dyade-mère enfant. Ce registre psychique est très important au début de la vie de chacun, par la présence d’une mère ou d’un substitut capable. En cas de maltraitance ou d’abandon, après un temps de lutte, l’enfant sombre dans le désespoir, position affective de repli complet. Il ne peut/veut plus se battre et peut en mourir. Il échappe alors, radicalement, à sa condition insupportable ! Dans la vie future, s’il n’est pas mort, il privilégie les relations issues de cette dyade, les relations de couple, peu ou pas sexuées. C’est dans ce genre de relations d’attachement, qu’il maintient sa tonalité affective de désespoir. C’est comme s’il était toujours en train de continuer à échapper à l’insupportable de relations d’attachement, toujours considérées insuffisantes, dysfonctionnelles. Il reste ainsi fixé aux échecs des relations de sa petite enfance. Le désespéré n’est pas seul, il existe avec son partenaire de dyade, même s’il s’agit de vivre l’échec de cette relation particulière. Il faut se rappeler de cela, si l’on veut aborder le désespoir du désespéré de façon réellement clinique.

 Les oscillations fonctionnelles principales des relations d’attachement :

Les relations d’attachement, quand elles se mettent en route, sont des relations où l’on a le souci actif de l’autre. Ce ne sont pas des relations insouciantes. Chacun s’y efforce de « ménager » l’autre. C’est une relation mutuelle de « care », comme on dit aujourd’hui, en assimilant un terme anglais plus riche que notre syntagme français de « prendre soin de l’autre ». C’est une relation de soins réciproques, où chacun entretient, protège et développe la vie de l’autre. La mère protège l’enfant, mais l’enfant protège sa mère, dans la mesure de ses moyens, par exemple en synchronisant son sommeil sur celui de sa mère, plus largement en acceptant docilement l’éducation. C’est une relation où l’on espère la réussite de ce soutien mutuel. Cela reste pessimiste, car l’autre n’est pas considéré comme pouvant se débrouiller seul et soi-même non plus, de surcroit on ne peut compter sur un groupe plus large. Il y a la nécessité de continuer à fonctionner en équipe à deux de soutien mutuel, pour pouvoir s’en sortir un minimum dans la vie. Pour perdurer, il faut une maîtrise réciproque de ce lien vital, un attachement qui soit sécurisant.

Le désespoir est une position affective où l’on considère que ce travail d’équipe ne peut qu’échouer ; il n’est et ne sera jamais suffisant ; la maîtrise dyadique n’est pas à la hauteur de ce qu’elle devrait être. Ce n’est pas le pessimisme simple des relations d’attachement, qui sont à considérer comme toujours menacées et à soutenir sans fin. Le désespoir, c’est l’horreur absolue, la tristesse complète, le comble de la peur résultant de l’impossibilité de garder un espoir minimal. Il n’y a pas perte de la force de se battre ensemble, il y a abattement d’emblée et ne pouvant que se poursuivre. Il y a insécurité foncière.

 Symptôme de désespérance et désespoir primaire

Il ne faut pas confondre ce désespoir avec les crises de désespérance. Ces dernières surviennent dans une relation d’attachement réciproque habituelle, qui explose par épuisement ou coups du sort. Les crises de désespérance sont des symptômes, qui résultent des échecs momentanés de l’équipe duelle, habituellement performante. Ici, dans le désespoir, nous sommes dans la tonalité de fond, c’est un trait et non un symptôme. Si, bien sûr, le symptôme se répète et finit par s’installer durablement, la chronicisation de cette désespérance aboutit au même tableau clinique que celui du désespoir, mais de façon secondaire. Le désespoir, lui, comme fixation caractérielle, est primaire. Ces distinctions sont utiles au thérapeute, qui veut aborder la personne pour recréer une relation d’aide. S’il veut refaire fonctionner le « care » avec la personne en désespoir, il aura plus de chance d’y arriver, s’il s’agit d’un désespoir secondaire que primaire. Dans ce dernier cas, il devra supporter, un peu stoïquement, que son patient déclare sans nuance ses efforts de liaison toujours nuls et insuffisants. C’est à ce prix qu’une relation dyadique pourra s’installer tout de même, qu’une danse commune, si boiteuse soit-elle, pourra perdurer, au prix d’un dénigrement persistant de la relation. Une relation...qui perdure, d’échouer.

Si l’on veut forcer le désespéré à faire partie d’une dyade un peu trop autoritaire, il devra enfler son désespoir pour compenser ; ce désespoir prendra l’aspect de la mélancolie, voire le mènera au suicide passif, genre anorexie totale ou atteinte d’un train au milieu d’une voie de chemin de fer, afin de radicaliser son échappement à l’extrême. Attention psychothérapeute, de ne pas aggraver l’état de votre patient, en voulant être trop « prenant » !

 Les fixations affectives analogues des autres registres psychiques

Il ne faut pas confondre ce désespoir affectif de fond avec les affects des positions d’échappement analogues des autres registres psychiques. Ces dernières peuvent tout à fait être présentes, dans un trouble plus global que celui des strictes relations dyadiques, dans un tableau (multiple) de « dépression ». Elles peuvent aussi s’en distinguer, car issues d’autres registres et dépendantes de leurs problématiques propres.

1/ La culpabilité : cet affect se rattache aux difficultés du développement du narcissisme, de l’investissement de soi-même et de la danse corporelle qui en résulte. La culpabilité est celle de ne pouvoir jamais s’affirmer corporellement dans la construction active d’un « moi » autonome et de ne pouvoir jamais en être vraiment fier. On observe souvent désespoir et culpabilité ensemble, comme traits de fond mêlés, mais cela ne veut pas dire que ce soit la même chose : c’est une résonance entre deux registres psychiques distincts, celui des relations dyadiques d’attachement et celui de la construction narcissique. Le désespoir peut se rencontrer sans culpabilité et inversement. Même si les descriptions des états dépressifs associent souvent ces affects, il est intéressant de les distinguer.

2/ La honte : la honte est un sentiment collectif de fond pour une foule restant à l’écart des efforts intenses d’une chefferie à l’oeuvre dans les difficultés de la vie. Il y a la honte de l’incapable, de celui qui n’est pas solidaire de ceux qui agissent. Il y a empathie sur cet affect commun de honte. La honte ne s’accompagne pas forcément de désespoir et l’inverse non plus. La personne désespérée peut être en apparence relativement bien intégrée dans son monde symbolique socio-langagier et ne pas partager de honte commune particulière.

3/ Enfin, le désespoir n’est pas l’affect de celui qui fuit les relations sexuées pour préférer un partage affectif hors-sexualité, dans des câlins réciproques d’amour chaste, plutôt que dans des manifestations de désir. Même si le désespéré peut ne pas croire à l’existence du désir, se sentant sans aucune « envie » sexuelle, son attachement à l’autre n’est pas dans une recherche d’un amour chaste, mais dans celle d’un partenaire d’attachement particulier, puisque toujours déclaré incapable d’un réel couplage.

 Les symptômes du caractère désespéré

D’être bloqué ainsi en affect de désespoir, le désespéré de fond surmène ses capacités affectives, qui peuvent céder par surtension ou baisse de performance. Ce sont les efforts actifs d’attachement à l’autre qui vont ressortir en symptômes d’attachement impulsifs, esclavagistes, « pseudo-secures », comme des velléités d’un espoir fou jamais crédible. La personne va présenter, comme symptômes involontaires, des attachements inconsidérés à des personnes exploiteuses, qui vont en profiter sans vergogne ou la traiter sans pitié. Elle ne peut s’empêcher de se donner à l’ogre, qui va les déposséder de tout et la dépouiller. Elle est passionnée de dénoncer sans fin la nullité d’un autre, mais ne peut s’empêcher de coller impulsivement à lui, en acceptant tous les prix à payer de ce collage. Pensons, par exemple, à ces désespérés qui vont aller se soigner chez les charlatans les plus ahurissants, sous prétexte d’un éventuel espoir toujours plus calamiteux. Ils sont comme des naufragés, qui espèrent soudainement échouer sur une plage, alors que celle-ci est une plage dénudée, sans même un brin d’herbe.

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