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Illustration clinique : le psychiatre chez la voyante

D 23 décembre 2016     H 10:28     A Louÿs Jacques     C 0 messages


> Ce texte est une illustration de l’article : Nouveautés sur le signifié (à paraître)

S’il veut se placer dans une optique de recherche, le psychiatre a intérêt à tenir le plus grand compte de l’inexplicable et à ne pas se rabattre trop vite sur des explications déjà toutes faites. Je vais raconter, pour illustrer cela, une séance de médiumnité qui a réuni une voyante à la retraite et votre serviteur. Cette voyante, que nous appellerons Alexie, est une dame de la cinquantaine qui ne fait pas son âge. Pour me remercier d’une intervention et sentant mon intérêt, elle me propose de pratiquer pour moi une séance de voyance, bien qu’elle ne pratique plus depuis quelques années. Des amis chrétiens lui avaient fait la leçon sur les dures paroles de l’évangile à propos de la voyance et sa foi lui avait fait arrêter une activité bien développée. Mais, elle voulait me faire une fleur gratuitement, en quelque sorte.

Nous nous retrouvons dans sa cuisine un beau matin et elle prend son paquet de cartes de tarot, me disant qu’elle peut bien se passer d’elles, mais que ça l’aide à se concentrer. Elle me fait prendre neuf cartes au hasard (et huit à la fin, comme reste du paquet). A chaque tirage, elle commente les assemblages de carte qu’elle a retournées devant elle sur sa table. Elle commence avec des détails de ma biographie. “Vous avez deux frères ; l’un est plus âgé de quatre et est très troublé dans sa tête” (mon frère aîné venait de perdre sa femme mais je ne pipe mot) ; “l’autre est plus jeune de quatre ans aussi et est à l’étranger dans le... (elle hésite)...la culture” (en fait, il est dans le “culturel”, dans un Centre Culturel Français en Allemagne). Et, ainsi de suite, elle me parle de ma vie, me donne des conseils sur ma future maison à la campagne avec beaucoup de terrain autours (un vieux rêve de ma part), sur l’argent qui rentre bien mais sort beaucoup (hélas…) et sur ma tendance à trop manger le soir (rehélas...). Bref, c’est sympathique, c’est presque entièrement juste et je lui fais remarquer, à la fin qu’elle se situe avec ses réflexions dans un monde féminin, voire maternel et que je suis sensible à cet aspect de sa personnalité. Que pourrait-elle me dire du côté masculin ?

Elle arrête le tarot et prend un pendule, qu’elle fait vibrer au-dessus d’un papier où s’inscrit un cercle de lettres. Elle me donne un crayon et du papier et me dit d’écrire les lettres qu’elle me dicte. Elle plonge en transe : “ça se bouscule” me dit-elle, et elle se met à énoncer des lettres à une surprenante rapidité. J’essaie de suivre tant bien que mal son rythme et saute des énoncés, tellement ça va vite. A chaque fois, elle émerge de sa transe et me demande ce qu’il y a d’écrit sur mon papier. Je lui déchiffre au fur et à mesure ce que je peux lire comme reconstitution de phrases, à partir des alignements de lettre que j’ai pu effectuer. Ces trois lettres se réfèrent à trois personnes venues posséder Alexie : mon grand-père paternel, ma grand-mère paternelle et mon “guide”. On peut considérer que nous nous trouvons bien dans la sphère masculine et paternelle, cette fois-ci. Je vais retranscrire maintenant le contenu de ces énoncés. Sont placés entre parenthèses les mots reconstitués et vraisemblables et je laisse les fautes d’orthographe.

 1) La possession par le grand-père :

Je suis ton grand-père ; je suis né (à)
Valentigney ; je suis heureux de dialoguer avec toi ; je suis fier de toi ; sois assuré que c’est un (message) de l’(au-delà) ; je suis sur la terre (te) (purifications) ; aies confiance en toi ; tu es (quelqu’un) (qui) aide beaucoup les autres ; assures (ton) aide (de)... ; je suis à (côté) de toi ; continues dans cette voie que (tu) t’es (choisie) ; je remercie mon interprète.

Mon grand-père est bien de Valentigney, petite ville du Doubs d’où est originaire ma famille paternelle. Alexie hésite pour l’énonciation de ce nom propre, se reprend et dit finalement le nom correct, ce que j’ai retranscrit sur la feuille par le passage à la ligne en-dessous. Le reste du message va dans le sens de faire croire à un message de l’au-delà et me félicite de ma vocation de médecin, ce qui est très gentil. J’aimais bien mon grand-père. La fin du message touchera aussi Alexie par la pensée de remerciement pour elle, qui se situe alors, en effet, comme interprète, mais interprète de quoi ? (nous en discuterons par après).

Un amusement : la confusion des T et des D, confusion typique de l’accent alsacien d’Alexie et pas de l’accent franc-comtois de mon grand-père...(voir par exemple : la terre “te” purifications, au lieu de la terre “de” purifications)

 2) La possession par la grand-mère :

Je suis ta (grand-mère) (de) Montécheroux ; je ne (me suis) pas autant occupé de (toi) (autant) que je voulais ; tu comprends, j’ai pas vu le passé ; il (y) a (des) (circonstances ?) (qu’on)...ne (contrôle) pas ; je veille sur toi... ; (n’aies)... ; continues ton acte d’(amour) envers les autres ; tu es très utile et tu (seras) (récompensé) tu verras par la suite.

Nouveau nom propre : celui de Montécheroux, énoncé sans hésitations cette fois et qui est celui d’un tout petit village du Doubs d’où je savais vaguement que j’avais des racines ; mais j’avais oublié lesquelles, d’où mon étonnement à ce message de ma “grand-mère de Montécheroux” ; j’avais oublié consciemment son endroit de naissance ; la suite est encore plus curieuse, car elle fait resurgir une vieille nostalgie en moi et je crois que je n’avais jamais parlé de celle-ci à personne : ma grand-mère était en effet distante et froide envers moi, ce qui m’avait fait mal au cœur dans mon enfance ; je n’avais d’ailleurs pas vraiment pleuré à son décès par vieille rancune enfouie ! Les conseils qui suivent dans le message sont aussi sympathiques. Reste une énigme totale : sa phrase explicative de son désintérêt pour moi à propos de sa non-vision du “passé”.

 3) la possession du guide :

« Je suis ton guide ; tu (acompliras) une grande œuvre qui (parcourra) le (monde) entier ; il y aura des succès ; malgré (cela) reste humble.

Encore un amusement : la faute d’orthographe du “guide” sur le mot accompliras dans le document original (retranscrit : acompliras)

Cet énoncé accentue l’arrière-plan métaphysique où se situe Alexie, à propos de la transe où elle est possédée par un esprit, cette fois-ci : ce “guide”, à propos de qui l’on peut évoquer la figure de l’ange-gardien. Le message est encore très sympathique avec ses prédictions sur ma “grande œuvre”, mais ne rate pas le bon conseil de rester “humble” tout de même. Ce que je ne manquerai pas de faire, commentais-je à Alexie.

Certes, je ne partage pas les croyances d’Alexie sur l’au-delà. L’interprétation qu’elle présente du monde des esprits à l’occasion de ces transes se rattache à une tradition bien établie, le spiritisme et je n’ai pas à y revenir ; je conçois qu’on puisse se contenter d’y voir une communication avec l’au-delà par un médium assez doué, mais cela ne fait pas avancer la recherche. Dans ce cas, devant de tels énoncés, je ne peux pas ne pas être frappé par la double manipulation qui s’y opère : Alexie est possédé par le monde de l’esprit qui me concerne et elle me suggère aussi un cadre de pensée religieux. Elle partage mon esprit suffisamment pour en extraire des données intimes et refoulées de ma part, données qui excluent d’ailleurs une tricherie très élaborée qu’elle aurait pu réaliser, en se renseignant sur mon état civil, car personne n’aurait pu lui raconter mon problème relationnel avec ma grand-mère. Elle partage donc mon préconscient dans cette séance et son don est celui de la reconstitution consciente effectuée à cette occasion. Même si c’est moi qui reconstitue les phrases à la fin, le produit qu’elle livre est presque fini, dans cette suite de lettres dictées ; je n’ai pas un grand effort à faire pour finir la reconstitution. Qu’elle passe par les éléments des images des cartes ou par les lettres du pendule, elle part des représentations élémentaires de choses ou de mots pour reconstruire des images ou des mots. Elle tire du refoulé des signifiants, des signifiés et, finalement des signes, sous cette forme d’écriture reconstituée. Comment arrive-t-elle à faire ça à une telle vitesse ? Comment arrive-t-elle à partager à ce point l’esprit de l’autre ? Cela reste un mystère bien stimulant pour qui fait profession de psy. Je disais double manipulation, car elle n’est pas une interprète passive : elle mêle aussi ses croyances (et ses fautes d’orthographe) à ses messages, qui vont bien dans le sens de ce qu’elle croit être la vérité, à savoir le monde “des” esprits et non le monde “de” l’esprit. C’est d’ailleurs cette croyance qui lui a fait arrêter ses prestations rémunérées, alors qu’on faisait littéralement le siège de sa maison pour quêter un flash de sa part.

Le monde de l’esprit est bien plus mystérieux qu’on l’imagine. S’en tenir à des explications traditionnelles ne fait guère avancer la science, même si cela peut permettre d’apaiser l’angoisse. C’est certainement en gardant son esprit de curiosité et d’étonnement ouvert que l’on arrivera bien un jour à trouver la clef de l’énigme.

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