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Refonder la linguistique

D 26 mars 2017     H 07:52     A Louÿs Jacques     C 0 messages


Il s’agit d’établir une nouvelle conception du langage humain. Nous nous transmettons des énoncés, verbaux et non verbaux. Ils signifient quelque chose, pour les interlocuteurs que nous sommes. Nous élaborons des signes de différentes façons dans nos constructions sociales et langagières. Nous construisons symboliquement, à partir de là, un signifié et une signification de façon complexe. Nous nuançons nos affirmations linguistiques, en même temps que nous les produisons. Tout cela résulte de l’utilisation d’une logique propre, qui n’est pas celle envisagée par les linguistes d’aujourd’hui.

 Quelques rappels de termes et d’histoire

La linguistique se crée sous l’influence des travaux du professeur suisse Ferdinand de Saussure et de son cours de linguistique générale, au début du 20e siècle. Cette science définit des éléments essentiels du langage humain, dont les différentes langues sont des exemples concrets. Une signification, chez Saussure, c’est le rapport réciproque entre le « signifié » (l’idée) et le « signifiant » (le son), au sein du « signe », ici verbal. Une langue est conçue comme un ensemble systémique de « signes », dont il distingue deux éléments importants, le « signifié » et le « signifiant ». Ce sont des manières de mieux articuler les notions de « concept », le sens véhiculé par ces signes langagiers et celle « d’image acoustique » que l’on peut recueillir de ces signes :

« Nous proposons de conserver le mot signe pour désigner le total, et de remplacer concept et image acoustique respectivement par signifié et signifiant ; ces derniers termes ont l’avantage de marquer l’opposition qui les sépare soit entre eux, soit du total dont ils font partie. [...] Le signe linguistique ainsi défini possède deux caractères primordiaux. [...] Le lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire, ou encore, puisque nous entendons par signe le total résultant de l’association d’un signifiant à un signifié, nous pouvons dire plus simplement : le signe linguistique est arbitraire…

Wikipédia : Signifiant et signifié, d’après un schéma de Saussure

En pratique, une langue est faite de « syntagmes », c’est à dire de groupes de signes, que les locuteurs ont l’habitude de faire tenir ensemble et d’énoncer en suivant des règles de syntaxe. Le signe proprement dit se retrouve, lui, divisé en « signifiant » et « signifié ». Le courant structuraliste doit beaucoup à cette systématisation linguistique issue du signe. La sémiologie étudie les signes plus en général, qu’ils soient verbaux ou non verbaux (gestuels, graphiques…). La sémantique s’intéresse plus spécialement aux signes en ce qu’ils peuvent signifier, quelle signification ils veulent transmettre. La notion de « signifié » est le problème central de la sémantique. Tandis que le « signifiant », lui, est plutôt considéré dans la syntaxe et la forme gestuelle, sonore ou graphique de l’énoncé du langage. Nous avons tous fait nos apprentissages enfantins en grammaire et en analyse logique. Nous nous sommes tous amusés de l’exception des onomatopées, qui imitent le bruit d’un animal ou d’un phénomène sonore. C’était pour nous faire remarquer, qu’en général, les relations entre « signifiant » et « signifié » sont bel et bien arbitraires. Remarquons que cela fournit une conception dualiste très aristotélicienne du signe. Dans cette description, le signe s’y retrouve d’emblée écartelé par cet arbitraire constitutif entre « signifiant » et « signifié ». On ne peut comprendre clairement, à partir de là, comment le concept ou « signifié » peut être compris par l’interlocuteur.

Par la suite, le professeur américain Noam Chomsky pose le problème de l’origine innée du langage, vu que l’on retrouve les mêmes éléments fondamentaux dans les différentes langues humaines, passées et présentes. Dès les années 1950, par sa grammaire générative et son « Programme minimaliste », il fait le pont entre la linguistique, la psychologie et la neurobiologie humaine. Il veut établir le chemin vers la « langue interne », celle que nous remuons dans nos têtes de locuteurs humains. C’est l’origine d’un changement de paradigme. On voit bien le succès du cognitivisme qui en découle aujourd’hui, énorme masse de travaux qui truste la recherche académique et ses financements. Cette recherche rejoint les avancées actuelles du deep learning en informatique. Il s’agit de tout réduire en clichés et en conditionnements programmables. Devant des dysfonctionnements apparents, il suffit d’élaborer des reconditionnements plus adaptés. Toute une part du psychisme, sous son angle corporel, est censé en tirer profit.

Toutefois, l’automate informatique bute sur le problème de la signification, car il ne décolle pas d’un fonctionnement binaire, qui réduit trop la réalité humaine du langage pour l’expliquer vraiment. Il nous faut quitter le confort de ce que l’Université charrie aujourd’hui, en réduisant trop son objet d’étude. Le problème de la conception dualiste, c’est de faire du signifié une « réaction » cognitive, qui serait la même entre interlocuteurs, car obtenue par un même conditionnement. La volonté de produire un signifié pour l’autre et de pouvoir jouer sur les équivoques de ce signifié est alors perdue. Or, c’est oublier qu’il y a plus de flou que cela dans une signification langagière. Elle ne se résume pas à la compréhension exacte du signifié en lui-même. Le signifié garde toujours une part intrinsèque d’indétermination. Je vais comprendre un sourire qui m’est adressé comme un sourire, mais suis-je sûr de mon interprétation ? Et quelle est vraiment la signification de ce sourire ? Que puis-je supputer derrière cette manifestation de l’autre envers moi ? Le sourire de la Joconde a fait couler beaucoup d’encre. On parle d’un sourire de bonheur, mais est-on sûr qu’il s’agisse de bonheur ? Et de quel bonheur peut-il être question ? Il n’y a pas vraiment de bonheur-type. Quand je retourne en symétrie horizontale le tableau, j’y vois un sourire un peu moqueur. Il y reste de l’indistinct.

Réduire la signification d’un message à une transmission de signifiés précis et sans nuance d’expression, est un fantasme d’éthologue peu averti ou de partisan de l’homme-machine.

 Changer de logique

Pour mieux comprendre le langage humain, je pars de la logique et, plus particulièrement, de la logique tétravalente, à quatre éléments plutôt qu’à deux éléments, comme dans la logique dualiste. Cette logique tétravalente est moins réductrice du réel que la logique dualiste. Elle est plus « riche » en rabotant moins notre abord de ce réel. Cette logique prend une tournure particulière dans le « symbolique », c’est à dire les organisations sociales et langagières des groupes humains. Etant plus proche du réel, elle permet une utilisation fonctionnelle plus performante des éléments du symbolique et, notamment, du langage. Elle est moins exclusive et admet le principe de contradiction intrinsèque, par la notion de corrélation dans la production du signifié. C’est ce qui est rejeté par la logique dualiste, dans les règles du syllogisme et de la logique formelle moderne. Ces règles nécessitent toujours de poser des « prémisses », des axiomes, des postulats de base invérifiables, en fait supposés conditionnés.

Pour mieux comprendre les articulations des quatre éléments de cette logique tétravalente, voir l’article : Nouvelle écriture de la logique tétravalente

L’important est de considérer que l’utilisation fonctionnelle de la logique tétravalente est innée dans le psychisme humain, ne dépendant pas de la culture ou de l’histoire de chacun, puisque commune à toute humanité qui parle. Il faut aussi considérer qu’il existe une utilisation particulière de cette logique, qui ne dépend pas directement des éléments logiques en eux-mêmes. Il y a un habitus fonctionnel, qui ne s’explique pas seulement par les propositions logiques, qui ne se déduit pas directement d’elles. C’est celui de l’oscillation fonctionnelle entre les quatre propositions logiques. J’ai déjà expliqué la double oscillation entre ces propositions, nécessaire à la fonctionnalité consciente du psychisme. Il faut de l’oscillation qui persiste suffisamment pour que les éléments de cette logique accèdent à la conscience. Il faut aussi que ces oscillations empêchent suffisamment les captations conditionnantes par les pôles logiques eux-mêmes, afin d’éviter les blocages du psychisme. Il y a de l’épigénétique fonctionnel à envisager dans notre milieu de vie humain et pas seulement que du génétique. L’imprégnation mère-enfant des premiers temps de la vie de l’enfant est à prendre en compte de cette manière. La mère danse avec l’enfant psychiquement et l’entraîne dans la danse tétravalente de l’humanité. Les cadres rouges du schéma nous montrent les éléments logiques particulièrement concernés par cette imprégnation. Ces pôles logiques encadrés se mettent à dépendre de règles externes d’élaboration. Ils sont hétéro-organisés. Tandis que les deux autres pôles, non-encadrés, restent auto-organisés, spontanés. Le psychisme permet l’élaboration et la transmission du langage, comme du reste du symbolique humain, en dansant grâce à ces règles et à ces auto-organisations fonctionnelles logiques. Le langage est une application particulière de cette logique, qui fait partie du registre psychique symbolique.

Cette fonctionnalité symbolique, doublement oscillante et tétravalente, surnage chez les humains actuels, sans doute parce qu’elle leur permet une souplesse adaptative face aux affres du réel. Seuls les groupes humains capables d’utiliser ainsi cette logique tétravalente symbolique ont survécu, à ce qu’il me semble, vu que les organisations sociales et les langues humaines utilisent toutes aujourd’hui des bases logiques tétravalentes. Les éléments essentiels du langage sont, dans la syntaxe, le sujet, le verbe, l’objet et le complément. Les manières de réaliser ces éléments et de les utiliser nous montrent les raffinements syntaxiques extrêmes des langues. Du coup, leur inter-compréhension est difficile et leur traduction périlleuse, si l’on n’en revient pas à ces éléments tétravalents constitutifs communs et à leurs fondements inconscients et pré-conscients. Voir l’article : Inconscients, traductions, reformulations.

Cette approche logique différente permet d’envisager autrement que dans le cadre de la linguistique saussurienne, les relations entre « signe », « signifiant », « signifié ». On n’oublie plus ce qui échappe au signifié, dans l’énonciation même du message de signes et de sa compréhension, c’est à dire sa signification. Cela nous permet, notamment, de mieux comprendre comment se construit le sens des phrases émises, couramment, par un « locuteur » humain individuel, comment notre « interlocuteur » va pouvoir partager avec nous une même signification et la com-prendre, la prendre pour lui, l’adopter et, surtout, en saisir les insuffisances, les non-dits, les réserves, les nuances au même moment.

Le monde symbolique humain, dont fait partie le langage, est ainsi considéré comme bel et bien structuré, grâce à une structure souple, oscillatoire, non figée, évolutive, inventive, adaptative, modulée, qui ne se réduit pas aux structures nécessairement figées de l’anthropologie structuraliste, collant trop à la logique dualiste.

 Donner du sens et retenir du sens

Pour ce qui est des éléments symboliques de base et de leurs relations tétravalentes, je renvoie le lecteur intéressé par les détails à des articles précédents, présents sur ce site. En résumé, la logique tétravalente permet des oscillations langagières entre ce qui donne du sens, les métonymies et ce qui retient du sens, les métaphores. On communique du sens par un énoncé, mais, dans le même jet, on recèle du sens.

Le langage se construit avec deux formes principales de métonymies, qui donnent du sens aux émissions langagières, grâce à des « signes » et des corrélations symboliques. Cela se retrouve dans la syntaxe avec le « sujet », pour la méronymie et dans « l’objet » de la phrase, pour l’holonymie.

Le langage se construit aussi avec deux formes principales de métaphores, qui retiennent du sens dans ce que se disent les locuteurs. Cela concerne d’abord le « verbe » (au sens large) de la syntaxe, pour l’antonymie. Le verbe est l’élément syntaxique qui peut se conjuguer sous une forme positive et négative, en indiquant ainsi des jeux d’opposition. Plus généralement, les signifiants des langues sont décomposés en jeux d’opposition qui permettent de les distinguer au mieux.

Dans ce qui retient du sens, on peut aussi considérer la synonymie. Il s’agit déjà du « complément », c’est à dire de tout ce qui module, dans la syntaxe, ce que voudrait dire le sujet, comme les adverbes. Nous utilisons encore à ces fins la mélodie du langage, la « prosodie », avec ses accents locaux particuliers, qui nous rattachent à un groupe humain singulier et qui fait aussi apparaître les intonations émotionnelles.

Les oscillations fonctionnelles se passent entre métonymies d’un côté et métaphores de l’autre. Cela oscille sans cesse entre ce qui donne du sens et ce qui retient du sens, dans le même énoncé syntaxique, avec les sujets, verbes, objets et compléments. On peut parler du langage comme fait d’oscillations métaphorico-métonymiques. Les deux oscillations principales sont marquées par les deux petites doubles flèches ; à gauche les métonymies, à droite les métaphores ; au-dessus, ce qui est hétéro-organisé, en-dessous, ce qui reste auto-organisé :

Dans cette conception, les relations entre « signifiant » et « signifié » ne sont plus d’avers et d’envers de la même pièce du « signe », comme dans la linguistique saussurienne. Ce sont des relations oscillatoires préférentielles symboliques, qui découlent de l’utilisation d’une logique tétravalente par les interlocuteurs humains. S’intéresser à cela n’est pas simplement le faire pour le plaisir de l’étude. C’est aussi mieux envisager les traitements des désordres langagiers. Si l’on ne comprend pas le langage humain, grâce à ces nouvelles clés épistémologiques, comment vouloir soigner efficacement les « troubles du langage » d’une personne humaine ? Sans parler de la compréhension et du traitement des troubles symboliques des sociétés humaines.

 Le flou logique du signifié

Pour ce qui est des rapports entre acquis (épigénétique) et inné (génétique) dans les langues humaines, on peut avancer, sans trop de risque, que l’ordre chronologique des éléments des énoncés,- ceux de la syntaxe : sujet, verbe, objet et complément, est plus une habitude fonctionnelle épigénétique que la conséquence d’un déterminisme génétique biologique. Il y a des règles d’énonciation caractérisant chaque langue. En français, on place habituellement les éléments d’une phrase type, appelée « déclarative », selon l’ordre « sujet / verbe / objet / complément ». Dans le travail de typologie des linguistes, qui classent les langues humaines selon l’ordre des éléments de base qui les constituent, ce n’est pas le cas le plus courant. Le premier ordre, en fréquence, serait l’ordre SOV.

Fréquence de distribution de l’ordre des mots dans les langues
Ordre Résultat en français Proportion Exemples
SOV il la pomme mange 45 % japonais, latin, tamoul
SVO il mange la pomme 42 % français, chinois, russe
VSO mange il la pomme 9 % irlandais, arabe, zapotèque
VOS mange la pomme il 3 % malgache, baure
OVS la pomme mange il 1 % apalai, hixkaryana
OSV la pomme il mange 0 % warao
Les proportions sont données d’après l’étude de 402 langues de Russell S. Tomlin

L’encyclopédie Wikipédia nous résume dans ce tableau cette « typologie syntaxique » des langues et l’explique dans quelques articles facilement accessibles. Cette typologie syntaxique classe les langues en utilisant les éléments SOV, c’est à dire les permutations possibles entre le sujet, le verbe et l’objet d’une phrase correcte. Même si les linguistes ne tiennent pas assez compte du complément, cela nous donne déjà un aperçu précieux de la pratique syntaxique des langues humaines.

Comme il n’y a pas de réelle correspondance entre des groupes biologiquement apparentés et des langues particulières, la typologie syntaxique d’une langue est à mettre essentiellement sur le compte de l’acquis et de la culture [1]. Chaque langue suit un modèle préféré et peut se servir des transformations de l’ordre du modèle déclaratif, pour créer des effets particuliers. En français, mettre volontairement le verbe au départ de la phrase, à la place du sujet déclaratif, donne un ton « affirmatif » : « Regarde ceci ! ». Créer un passage de l’ordre SVO à l’ordre VSO, donne une interrogation : « Comprends-tu cette langue ? ». La prosodie peut être détournée partiellement dans une langue pour souligner la règle syntaxique utilisée. Par exemple, en français, on élève la voix en fin de phrase interrogative. Les langues tonales détournent beaucoup plus cette prosodie, pour prononcer les syllabes elles-mêmes. La prosodie libre, spontanée, auto-organisée y reste existante, mais elle concerne alors des syntagmes ou des phrases plus amples.

C’est dans la tournure des phrases interrogatives que l’on peut reconnaître au mieux la construction du signifié. Un signifié, c’est l’utilisation d’un nom commun comme signe, pour indiquer un objet en particulier. Je vais parler du chien, pour désigner mon brave toutou. Je peux parler de lui comme de l’animal, du klebs, de l’ami etc. Les signifiés possibles forment ainsi une constellation métonymique (holonymie), qui tourne autour du centre, l’objet, pour le désigner. C’est une action logique de corrélation, qui reste une adresse à l’interlocuteur, pour qu’il s’interroge sur le choix du signe du locuteur parmi tous les possibles. Le signifié est une action spontanée d’interrogation et non un « concept » passif, comme dans la linguistique saussurienne.

Par contre, ce sont les signifiants qui sont « distingués » cognitivement et précisément dans des segmentations et des récursivités. Cette réflexion est une déconstruction savante, une analyse.

Cela nous donne une nouvelle façon de comprendre la formation d’un signifié. Le signe est transmis de façon hétéro-réglée par les règles syntaxiques d’une langue quelconque. L’analyse des signifiants est aussi cognitivement réglée, par l’apprentissage cognitif de l’écoute de cette langue. Mais, c’est une action spontanée de corrélation langagière qui crée le signifié. On y met en relation spontanément le signe émis régulièrement vers l’autre et les signifiants reconnus par chacun, dans la déconstruction savante de ce signe. On y conjoint une opposition logique pour créer un effet de flou, dans l’indétermination qu’entraîne la relation signe/signifiants.

L’analyse des signifiants, mise en relation avec le signe compact d’origine, fournit ainsi un signifié, par corrélation spontanée entre le signe et les signifiants analysés. Une corrélation, c’est une action de désignation, qui nous permet de dépasser les limites conceptuelles du binaire saussurien. Un signifié est toujours un enchevêtrement de ce type, qui donne du sens de façon floue, parallèlement à l’émission du signe. C’est le côté actif de la signification, mais qui, toutefois, ne résume pas celle-ci. Le signifié ne donne pas un sens déterminé et spécifique à un signe ou à un syntagme. Il garde l’indétermination de l’opération métonymique d’holonymie : le tout pour la partie, le commun pour le particulier. On y fournit une généralité, pour désigner un objet particulier, qui garde, par là même, une bonne part d’indétermination. Une opération de corrélation entraîne, forcément, une indétermination foncière.

Ce flou spontané du signifié ne fait pas l’affaire des savants de la linguistique universitaire, qui aiment bien les définitions claires et nettes. Or, c’est travestir le fonctionnement du langage humain que de vouloir éclaircir outre-mesure le signifié, que de le croire purement transmissible. C’est là-dessus que vont butter longtemps encore les traducteurs automatiques, tant que l’I.A., l’intelligence artificielle utilisée, n’intégrera pas la logique tétravalente et le côté « logique floue » qu’elle entraîne spontanément, pour fournir un signifié.

 La signification

En plus du flou du signifié, une « signification » associe ce qui donne du sens et ce qui en retient. C’est encore plus mal compris par la linguistique actuelle. Ce qui est appelé le « complément », les éléments syntaxiques modérateurs propres à chaque langage humain, comme les différents adverbes, mériterait vraiment une autre appellation. Ce complément est une opération linguistique à part entière, qui module l’expression du signe, qui inhibe un minimum cette expression. De plus, la prosodie, les accents et mélodies du langage sont parallèles à la déconstruction cognitive des signifiants. Comme nous l’avons vu, les tons des langues peuvent être utilisés volontairement dans la syntaxe pour affirmer, questionner, distinguer etc. Ils peuvent aussi être spontanés, pour nuancer émotionnellement l’émission du signe, en activant le côté inhibiteur de l’émotion chez chacun. Il y a deux systèmes inhibiteurs chez l’humain : le cognitif, qui retient les signes et les analyse, et l’émotionnel, qui modère l’émission du signe, en abstrayant le signe.

On peut réunir les éléments syntaxiques modulateurs et les éléments émotionnels tonals dans un même concept d’inhibition, que l’on peut reconnaître par une faculté d’abstraction provoquée en chacun et même collectivement. Appelons-le par le sigle « A », pour abstract en latin ! Un travail certain serait à faire pour refonder la typologie des langues, en rajoutant le « A » au « SOV » des linguistes modernes. Cela rendrait le tableau des possibles plus fourni :

 SOVA  il la pomme mange lentement 
 SOAV  il la pomme lentement mange 
 SVOA  il mange la pomme lentement 
 SVAO  il mange lentement la pomme 
 SAOV  il lentement la pomme mange 
 SAVO  il lentement mange la pomme 
 VOSA  mange la pomme il lentement 
 VOAS  mange la pomme lentement il 
 VASO  mange lentement il la pomme 
 VAOS  mange lentement la pomme il 
 VSOA  mange il la pomme lentement 
 VSAO  mange il lentement la pomme 
 OSVA  la pomme il mange lentement 
 OSAV  la pomme il lentement mange 
 OVAS  la pomme mange lentement il 
 OVSA  la pomme mange il lentement 
 OAVS  la pomme lentement mange il 
 OASV  la pomme lentement il mange 
 AOVS  lentement la pomme mange il 
 AOSV  lentement la pomme il mange 
 AVSO  lentement mange il la pomme 
 AVOS  lentement mange la pomme il 
 ASOV  lentement il la pomme mange 
 ASVO  lentement il mange la pomme 

En rajoutant des virgules, on peut s’amuser à y retrouver diverses phrases correctes en français.

Si le sujet de la phrase est le sujet de l’énoncé, le « A » nous permet de situer, sur le schéma logique de la tétravalence, le sujet de l’énonciation. Celui-ci s’abstrait un minimum de son énonciation, en modulant l’expression du signe et en se distinguant du signifié, même dans le cas où il s’auto-désigne. Notons qu’alors, il ne se résume pas à son auto-désignation ! Il persiste dans l’échappement. Il reste impuissant à se signifier complètement lui-même, même de façon floue. Cette impuissance résulte notamment de l’émotionnel qui, dans le langage, ne peut jamais, sauf pathologie, être complètement mis de côté.

 Conclusion

On voit qu’avec l’utilisation de la logique tétravalente dans la compréhension du monde symbolique humain et du fonctionnement du langage, les simplifications outrancières de la linguistique post-saussurienne sont falsifiables par trop de réductionnisme. Il y a tout à reprendre scientifiquement, par l’élaboration d’une science symbolique adéquate, qui ne détruise pas l’objet même de son étude par hyper-réduction binaire, mais qui en accepte les côtés foncièrement flous et nuancés. C’est comme cela que, par la suite, on pourra envisager d’intervenir utilement dans les dysfonctionnements du symbolisme humain.

Pour avoir une idée de la pathologie que cela permet d’envisager dans le langage, voir l’article : Parler délirer.


[1Ne pas confondre les liens biologiquement génétiques des groupes humains d’avec les « relations génétiques » des familles de langue de la linguistique comparée.

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