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5/ Le corps sexué : clinique de l’androgynie

D 27 décembre 2014     H 08:07     A Louÿs Jacques     C 0 messages



 Introduction


 

Un sujet encore peu envisagé, est celui de la clinique de l’androgynie [1]. L’androgynie est une des possibilités normales de se construire un « corps sexué ». Elle est aussi importante et valable que les autres manières de réussir cette élaboration psychique, les manières « masculines », « féminines » et « neutralistes ».

Wikipédia : Androgynie - Le terme vient du grec ancien anèr (andros au génitif), homme, et gunè, femme. En latin, le grec ancien ἀνδρόγυνος, a donné le terme androgynus, utilisé comme mot savant en français. Les deux termes d’hermaphrodisme et d’androgynie ont été souvent confondus ou pris pour des synonymes. Nous les séparons complètement ici pour souligner combien l’androgynie est une construction psychique. La personne hermaphrodite a un corps portant des attributs mâles et femelles, en même temps. Cela résulte souvent de malformations diverses, assez rares. Ici, il s’agit de la manière de se construire une sexuation psychique. Ce n’est pas du tout pareil. Généralement, la personne androgyne a un corps biologique habituel, mâle ou femelle. Il se construit une identité sexuée plus complexe que celle qui découlerait de sa biologie corporelle.

A cause de cette confusion, l’androgynie est méconnue comme position psychique. Seuls les ethnologues l’ont abordée comme une coutume singulière d’ethnies exotiques, par exemple celle de la bispiritualité [2]. Toutefois, la personne androgyne est un peu plus apparente aujourd’hui, en Occident. Elle profite d’un certain flottement déconstructiviste de la société, qui tarde à élaborer sa reconstruction idéologique tétravalente. Cette manière de se construire un corps sexué trouve des plages de liberté, où elle peut se manifester sans trop de danger.

Pour reconnaître sa réalité, nous devons nous dégager suffisamment des idéologies normatives binaires, où il y a des « hommes », des « femmes », mais aussi des personnes qualifiées de « trans- », qui ne collent pas à la sexuation apparente de leur corps biologique. Ces personnes « trans- » revendiquent une sexuation autre, considérée de ce fait comme transgressive par les binaires. Les intolérances sociales et politiques persistantes à ce propos, nous montrent les attachements encore grands à ce mode de pensée négationniste et souvent violent. Déjà, ne pas considérer les « trans- » comme des délinquants ou des malades, à soumettre ou à « guérir », est un progrès d’ouverture dans nos sociétés occidentales, même en psychiatrie où l’on continue de discuter de « déni de la réalité biologique » et de « dysphorie de genre » [3]. Introduire l’existence réelle des « androgynes », en ne les confondant pas avec les « trans- », permet de changer vraiment de modèle idéal imposé. C’est quitter un idéal binaire trop réducteur, de type aristotélicien.

Remarquons, enfin, la confusion souvent marquée de l’androgynie avec la sexuation « neutraliste » ! La mode des poupées Barbies, ou le succès du chanteur Michael Jackson, ont souvent été attribué à leur aspect qualifié « d’androgyne ». Il s’agit évidemment de « neutralisme », où les traits sexués restent volontairement peu marqués ou dégradés. Cette confusion est toujours dommageable, par exemple à propos de la clinique de l’anorexie.

 

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 Une clinique de l’androgynie


 

L’androgynie se remarque souvent à l’adolescence, comme une phase de transition pour des « trans- ». Etre un garçon efféminé, une fille « garçon manqué », peut marquer un moment de transition et de ruse, avant que la personne adolescente n’ose affirmer complètement le choix d’être « trans- ». Cela peut évoluer pour de bon vers une androgynie plus affirmée. La clinique de l’androgynie nous montre la réalité de cette posture d’affirmation moïque sexuée, par ses possibles difficultés de réalisation.

La clinique de l’androgynie peut déjà découler des obstacles, rencontrés par les personnes androgynes, pour être acceptées dans une société encore percluse de logique binaire. Anne-Charlotte Gautier, illustratrice et auteur de BD, nous en parle, avec humour et pertinence :

 

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Toutefois, la clinique de l’androgynie, comme pour toute clinique fonctionnelle, peut résulter de causes multiples, internes et externes à la personne considérée, et pas seulement à cause des intolérances sociales. Cette clinique nous montre une dysharmonie de fonctionnement des renvois, les uns aux autres, de pôles psychiques logiquement opposés. Ce sont ceux qui servent à construire cette identité corporelle sexuée. Les raisons peuvent être propres à cette construction. Elles peuvent venir de difficultés de différents registres psychiques, qui contaminent, par extension, cette construction, comme pour les causes sociales. C’est à comprendre au cas par cas.

Notons que cette clinique ne concerne pas les pratiques sexuelles des personnes androgynes, qui ne sont pas typiques. De même, cela ne parle pas du sex appeal que les personnes androgynes peuvent exercer sur les autres, souvent par attrait fétichiste [4]. C’est un sujet différent.

 

 

La séquence clinique suivante nous montre les difficultés, voire les échecs fonctionnels de la position androgyne :
- fixation à un pôle fonctionnel ; il s’agit du « moi sexué », ou du « moi intime », ou du « moi idéal sexué », ou du pôle de la « pudeur » ; il y a oubli corollaire de l’investissement du pôle logiquement le plus opposé ; les oppositions préférentielles sont marquées par les flèches obliques du schéma ;
- échec de cette fixation intenable, à plus ou moins brève échéance ; peut alors surgir, en un symptôme aigu insupportable, le pôle opposé au premier et qui avait été refoulé ;
- essai de revenir à la fixation du pôle de départ pour empêcher à tout prix le retour du symptôme, par un moyen de défense plus ou moins efficace et prolongé ;
- effondrement final, dans la chronicité douloureuse du symptôme et de ses conséquences délétères.

Cette séquence clinique n’est pas toujours complète. Elle ne doit pas évoluer fatalement vers un effondrement final. Cela peut en rester à un trouble provisoire ou à des modes de défense solidifiés. Nous allons voir successivement quatre grands tableaux cliniques découlant de cette séquence logique. Il n’y a pas de sens particulier à les exposer dans cet ordre. C’est une simple énumération pratique :
- I - L’androgynie hyper-séductrice et le symptôme de pudeur forcée
- II - L’androgynie hors-concours et la crise de séduction grotesque
- III - L’excès de caméléonisme et la crise de culpabilité irrépressible
- IV - La réflexion analytique exacerbée et le symptôme de lâchage désolant

 


 I - L’androgynie hyper-séductrice et le symptôme de pudeur forcée


 

  1 / L’androgynie performative et hyper-séductrice : 

 

 

La personne androgyne construit habituellement son « moi sexué », en refusant de négliger les éléments corporels qui ne vont pas dans l’affirmation d’une identité sexuelle simple, masculine ou féminine. Elle considère que chaque possibilité de sexuation corporelle est incomplète en elle-même et que cette incomplétude mérite d’être mise en valeur de cette façon. C’est sa façon d’affirmer un « manque » corporel sexué. Si la personne est de constitution biologique plutôt « mâle », elle va favoriser, dans son apparence, les traits généralement reconnus comme appartenant aux « femelles ». Inversement, si elle est née avec un corps de type « femelle », ce sont les traits rattachés généralement aux « mâles », qui vont être soulignés pour brouiller l’apparence sexuée. C’est cette façon de marquer, par cette équivoque, une nouvelle sexuation mixte de son corps, à parts égales autant que possible, qui va être le témoin de son désir de cette solution de vie.

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Cette personne androgyne peut forcer cette posture d’affirmation « moïque » au-delà du nécessaire. Son plaisir intense de fixation à ce propos, va être, pour l’entourage, d’accentuer au maximum traits féminins et traits masculins co-existants. Elle peut jouer à créer une difficulté maximale de distinguer la sexuation biologique du corps de la personne. Elle va s’ingénier à brouiller les pistes autant que possible, avec une grande application, selon le génie de chacune. Le trouble de l’autre devant la co-existence de traits sexués si opposés ou sa difficulté à distinguer la sexuation de départ de son vis à vis, va la contenter énormément. Elle va consacrer une grande partie de sa vie à cette action posturale d’affirmation de soi. Cela lui fait dénier toute pudeur équilibrante. Elle va s’obnubiler, mettre toute son énergie et sa passion, à affirmer, de façon outrancière, cette identité androgyne et à la faire reconnaître. Cela peut se faire par des moyens différents, certains plus ou moins brutaux et sommaires, d’autres d’un raffinement extrême, voire un mix compliqué. Cela devient son occupation principale, par une action performative d’hyper-séduction. Il faut voir son action comme la nécessité de réaliser une « performance », avec l’accentuation anglo-saxonne du terme. Cela nécessite, de sa part, un perpétuel renouvellement.

Il s’agit d’inventer pour cela un style propre, riche, refusant les clichés habituels du brouillage de la sexuation corporelle. Il s’agit de se décarcasser sans cesse pour renouveler ce style et bluffer l’entourage. Les travestis, drag queens et drag kings, peuvent développer un style de vêtements et de parures excentriques, sous prétexte d’une tactique pour se faire accepter dans l’industrie du divertissement ou pour pimenter l’industrie du sexe. Les travestis peuvent amplifier, par la chimie ou la chirurgie, leurs traits féminins ou masculins. Ce n’est pas pour changer de sexe apparent, comme pour les « trans- ». C’est pour souligner au maximum l’équivoque de leur sexuation. Les créateurs de mode vont inventer pour cela des solutions de vêtements nouvelles et inattendues, que cela soit dans le « cuir » ou le dandysme raffiné.

 

 

L’utilisation de traits corporels, visant toutes les sensorialités des témoins de l’entourage, peut sembler encore trop sommaire à la personne, pour affirmer intensément son « moi sexué » androgyne. L’attitude peut être beaucoup plus élaborée. Dans un précédent article, nous avons vu que pour réaliser l’affirmation masculine de ce « moi sexué », la personne prend une place d’autorité dans l’ambiant, celle qu’elle juge devoir lui revenir, de force si nécessaire. Tandis que pour l’affirmation féminine, il s’agit plutôt de trouver la place adéquate qui lui est prédestinée, celle qui l’attend et qui lui est réservée, même si l’ambiant ne sait pas au préalable que c’est pour elle. La personne androgyne va mêler habilement les deux stratégies, par l’effet d’une séduction créative intense. Il lui faut « inventer » une place nouvelle pour elle-même et ses capacités d’affirmation de son autonomie sexuée. Partout où une création sera possible, dans l’apparence offerte à l’ambiant, la personne androgyne pourra exister et s’épanouir. Elle développera une personnalité originale inouïe, avec des talents remarquables de séduction vis à vis de l’ambiant. Elle peut même ne pas beaucoup s’occuper de son apparence sexuée proprement dite, pour jouer sur une attitude plus générale. Il s’agit de devenir « leader » dans un domaine, par un mélange ultra-efficace de force et d’opportunisme. Toute son action positive, tout son plaisir de vie, vise à se montrer comme un chef de file égotiste, capable de soigner son affirmation moïque avec un talent inégalé. Elle se transforme en « marque » elle-même, avec intelligence. Cela peut concerner le milieu artistique et du spectacle, aussi bien que la politique, la philosophie et tout domaine où une création peut exister. La personne androgyne devient un « personnage », avec une stature unique. Elle se remarque par une cour de personnes séduites et cherchant à l’imiter (avec un temps de retard). Elle peut participer à des fêtes et des émissions en son honneur, ou les organiser elle-même. L’important est qu’elle en demeure l’attraction principale.

 

  2 / Les défaillances du symptôme de pudeur forcée : 

 

 

L’oubli de la pudeur, chez cette personne androgyne hyper-séductrice, va pouvoir être la source de moments de passages à vide particulièrement difficiles. Le grand plaisir de la construction séductrice disparaît. La statue du « commandeur » envoie subitement Dom Juan aux enfers. Cela va commencer par une absence de renouvellement. Pour séduire, il faut émerveiller sans cesse les témoins. Rien de plus éphémère que l’émerveillement ! Rien de plus fatigant, pour celle qui est prise dans cette démarche de création obligée ! Déjà, chaque ré-aménagement de style peut échouer et ne pas être compris. Une personne concurrente peut l’éclipser complètement. La personne androgyne peut subir les affres de la maladie et du vieillissement, qui diminuent les forces de chacun à se renouveler. Une décompensation d’autres registres psychiques de la personne peut se mettre à déborder sur cette construction moïque sexuée. Elle va flageoler dans un symptôme insupportable pour elle.

A un moment donné ou à un autre, la démarche de l’androgynie performative va s’enrayer. La désillusion de l’ambiant est souvent aussi rapide qu’avait pu être son illusion. La chute survient de façon catastrophique pour la personne. Elle perd son génie et devient affreusement banale, forcée de retourner dans la communion informelle des humains de base. Elle va être ravagée, dévastée émotionnellement par le ratage de ce qui fait l’essence de sa personnalité et de sa vie. Elle devient, à son corps défendant, d’une pudeur forcenée, quitte à prétendre se cloîtrer volontairement chez elle. Elle peut même émigrer éperdument dans un pays lointain, désert social où elle va végéter. Cela fait un contraste absolu entre la vedette qu’elle était devenue et cette période d’inhibition complète, par retrait de la vue des autres. Ce symptôme de pudeur forcée va la meurtrir considérablement.

Cela peut durer le temps d’une éclipse. Elle va chercher à rebondir héroïquement, dans le développement d’un moyen de défense radical, grâce auquel elle espère ne plus jamais connaître de tels effondrements. Elle va se jeter à corps perdu dans un moyen de sortir d’une telle traversée du désert, en prenant tous les risques, y compris des risques physiques. Pour sortir du tunnel, il lui faudra retrouver une performance encore plus époustouflante, à n’importe quel prix. Elle se fera aider, si besoin, par les si nombreux ré-éducateurs de la performance. Un des signes de ce rebondissement peut être la présence ruineuse d’un coach à la mode, inspiré et envahissant. Il s’agit toujours de resurgir encore plus glorieusement qu’avant, quitte à perdre sa santé ou à se ruiner.

 

 

Par contre, la répétition du symptôme fera craindre sa chronicité en marche. Le ressort est cassé. Le passage à vide devient permanent. La personnalité si séductrice retourne à l’oubli complet. Elle perd sa capacité de repartir en avant et stagne dans une misère affective importante. Si l’on ne connaît pas l’histoire de sa déchéance, on parlera de peur chronique ou de dépression chronique, sans comprendre vraiment les ressorts de cette inhibition forcée.

 


 II - L’androgynie hors-concours et la crise de séduction grotesque


 

Nous abordons maintenant le tableau clinique contraire du précédent. La fixation plaisante est maximale au niveau du pôle de la pudeur. C’est l’aspect des symptômes correspondants, qui permet de relier cette inhibition émotionnelle tenace à la clinique de l’androgynie.

 

  1/ L’androgynie hors-concours par une réserve foncière :

 

 

La personne concernée est entièrement occupée à un repli émotionnel sur ce qui échappe à toute sexuation corporelle. L’apparence, l’habillement ne sert pas à atténuer sa sexuation, mais à faire comme si cela ne la pré-occupait pas. Ce n’est pas de la dissimulation, mais de la naïveté assumée afin de ne plus avoir à se pré-occuper du problème : garder un air trop puéril, devenir vite d’apparence beaucoup plus âgée, rester angélique et hors de tout risque de rivalité. La personne est une réserve de pudeur, qu’on ne peut se risquer à ébranler. Elle se veut naturelle, non déformée par des traits abusifs de sexuation corporelle. Elle va fuir toute situation où elle aurait nécessité d’apparaitre corporellement sexuée. Son comportement d’évitement est un retrait assumé. Cela ne la concerne tout simplement pas. Elle reste prise par le plaisir de rester hors-concours. Elle partage, en une communion informelle, son attitude de retrait avec ceux qui se placent, comme elle, hors de l’affirmation moïque sexuée. Elle ne supporte pas du tout les séducteurs et va les dénoncer.

 

  2/ La crise de séduction grotesque : 

 

 

Ce sont, chez ces personnes si pudiques et réservées, que des symptômes insupportables vont apparaître. Ce sont des impulsions de séduction de l’autre, actions subites malencontreuses et horrifiantes pour elles. Comme pour tout symptôme, cela force le psychisme en restant un ratage. Cela ne peut marcher pour le ré-équilibrer fonctionnellement. La personne vit ces impulsivités à son corps défendant.

Ce sont surtout des crises de séduction grotesque. La personne va se mettre à présenter de brusques moments d’hyper-séduction grinçante, glaçante ou d’un mauvais comique. Cela apparaîtra à l’entourage comme de l’humour outrancier ou des agressions manipulatrices. Cet entourage se retrouve d’autant plus bousculé que la personne en question est, d’habitude, bien loin de cela. Cela peut donner un soudain travestissement incongru et vulgaire, par une attitude de séduction outrancière, d’un narcissisme odieux. Ou cela apparaîtra tout à coup comme des prétentions risibles de devenir un chef de fil créatif.

La personne peut lutter contre ces impulsions, de façon pénible et pendant longtemps. Elle peut essayer de les camoufler sous des prétextes de comique clownesque ou de moquerie laborieuse. Cela constituera des « obsessions-impulsions » singulières, qui peuvent devenir envahissantes par l’amplification émotionnelle, nécessaire à les retenir. Ce moyen de défense sera plus ou moins efficace. Il peut arriver que cela déborde la personne, après l’effondrement de ses moyens de défense émotionnels. Elle se transforme durablement en pitre pathétique ou en joker agressif. Ce n’est pas de la discordance, comme on pourrait trop vite le croire. C’est de la chronicisation d’un symptôme calamiteux de sexuation androgyne.

 

 


 III - L’excès de caméléonisme et la crise de culpabilité irrépressible :


 

Nous revenons maintenant à l’autre sorte possible d’affirmation androgyne, celle de la dissimulation du « moi intime » et de ses charmes excessifs.

 

  1/ L’excès de caméléonisme androgyne : 

 

 

C’est dans sa chambre, avant de partir de chez elle ou à son retour, que la personne androgyne va se « déguiser » secrètement avec des éléments de tenue corporelle, afin d’essayer tous les styles d’androgynie possible pour elle. Ce n’est pas destiné à l’entourage. Cela reste une action cachée et prenante, comme un grand plaisir personnel. Elle essaie toutes les solutions possibles à ce sujet. Il n’y a pas besoin d’un effet de séduction à obtenir, comme pour les affirmations exagérées du « moi androgyne ». La construction va être d’une fantaisie totale et déchaînée. Il s’agit d’explorer toutes les possibilités virtuelles de l’androgynie pour soi-même. Cela peut être aussi extravagant que possible, qu’importe, puisque c’est destiné à rester secret. Son conjoint éventuel peut ne pas être au courant, si ses ruses dissimulatrices sont suffisantes. Ce conjoint peut, parfois, se révéler tolérant, si cela reste caché dans l’intimité d’une maison. Toutefois, ce comportement d’exploration fantaisiste débridée peut prendre une ampleur telle, qu’il sera source de symptômes.

 

 

Cela peut se traduire aussi par du caméléonisme plus social, où la personne saisit toutes les occasions sociales de passer inaperçue, tout en ayant une apparence androgyne obligée. Elle va se mettre obstinément dans des situations où l’on doit forcément revêtir un uniforme masculin ou une tenue de travail mâle obligatoire, même si on est de biologie femelle, ou inversement. Cela peut être un prétexte de prostitution fétichiste ou la sélection de rôles de théâtre, où l’acteur doit toujours incarner un personnage de l’autre sexe. Cela peut être un rôle de mannequin polyvalent, capable d’un rôle masculin aussi bien que féminin, ou de séducteur obligé en affaire et en création artistique, qui doit se montrer conventionnellement original, pour réussir sa promotion professionnelle. La personne passe, comme cela, inaperçue comme réellement androgyne, puisque c’est ce que l’ambiant attend d’elle comme apparence. Elle ne pousse pas la singularité comme dans le premier tableau clinique, mais elle reste d’une outrance « standard », socialisée en quelque sorte, limitée au rôle qu’elle assume, en suivant la mode attendue.

Privilégier toutes les occasions de maintenir une double identité de corps sexué, nous montre là-aussi la personne androgyne prise par sa passion de la fantaisie débridée et du caméléonisme, au détriment de toute critique morale qu’elle pourrait se tenir. Sa vie devient consacrée au plaisir d’une telle dissimulation, sans qu’elle ait à se poser des questions sur sa légitimité à le faire et sur sa façon de le réaliser.

 

  2/ La crise de culpabilité irrépressible : 

 

 

Les symptômes correspondant surgiront logiquement comme des affres de doute et de culpabilisation, incapables d’être réprimées. Les crises de culpabilité irrépressible seront incompréhensibles pour l’entourage, qui justifiait le comportement de cette personne de vouloir rester cachée, par des conditions de morale ambiante ou par nécessité de réussite professionnelle et sociale.

La personne androgyne présente normalement un « moi idéal » particulier, dont il nous faut un peu plus parler. C’est celui d’une capacité perspicace d’analyse, notamment d’analyse fonctionnelle appliquée à sa propre personne. Wikipédia : Analyse fonctionnelle - L’analyse fonctionnelle est une démarche qui « consiste à rechercher et à caractériser les fonctions offertes par un produit pour satisfaire les besoins de son utilisateur. » La démarche est généralement conduite en mode projet et peut être utilisée pour créer (conception) ou améliorer (reconception) un produit.. L’important est que cela permette une reconception. Il faut, sans cesse, à la personne androgyne, analyser si l’équilibre des traits sexués qu’elle veut se donner, est atteint ou non, afin d’en améliorer la construction spéculaire cognitive. Elle est son propre produit à analyser.

Sous la forme d’un symptôme, cette capacité d’analyse devient un criticisme évaluateur personnel infernal. Elle se retrouve décortiquée par elle-même jusque dans le moindre détail et sans pitié. Aucune reconstruction n’est capable d’atteindre son but. La reconception devient diabolique. Cela peut se chroniciser dans des auto-condamnations sans appel. Le symptôme de doute de soi devient fait de ruminations incessantes de culpabilités acerbes et irrémédiables envers sa légitimité à se poser comme androgyne. C’est un symptôme de légitimation permanente, comme conscience morale absolument souffrante, dont la douleur est à faire forcément partager aux proches.

 


 IV - : La réflexion analytique exacerbée et le symptôme de lâchage désolant :


 

 

  1/ La réflexion analytique exacerbée : 

 

 

Le « moi idéal » d’une personne androgyne pose la légitimité de ses postures secrètes ou affirmées d’androgynie corporelle. Cela lui permet de juger de son niveau de réalisation, comme si elle se voyait par le dehors, dans un miroir objectif ou par une sorte de réflexion spéculaire intériorisée. Elle développe singulièrement ses capacités d’analyse fonctionnelle, afin d’arriver à critiquer et à améliorer la création posturale obtenue. Un idéal à atteindre va s’y élaborer, avec un plaisir intense de cogitation, d’autant plus grand qu’il repousse à plus tard la réalisation effective de l’androgynie. Il peut devenir trop captant au détriment, principalement, du pôle logiquement opposé.

Etre psychiquement capable d’analyse imaginaire, c’est définir des règles qui permettent de décomposer une image représentative en ses éléments constitutifs. Au niveau corporel, le corps étant une construction représentative imaginaire, cela provoque la décomposition d’une image corporelle globale, idéale, en ses parties constitutives, pour mieux les ré-assembler en une nouvelle image unitaire sexuée plus satisfaisante. Cette analyse peut aussi bien aller piocher dans les autres registres du psychisme, pour conforter ce démembrement reconstructif, notamment dans le registre symbolique (socio-langagier). Le terme de réflexion est souvent utilisé pour expliquer ce genre de pensée spécularisée. Démembrer et reconstituer l’image corporelle sexuée, avec ce qui est possible d’améliorer au passage, est une démarche idéaliste, nécessitant une grande lucidité et le développement de compétences cognitives particulières. La personne absorbée par cette tâche se donne énormément de mal pour « imaginer » l’androgynie, bien qu’elle reste peu active pour agir en ce sens. Elle va se sur-occuper à cela, tel un Narcisse critique et perfectionniste, qui se consacre à sa démarche améliorante à l’infini. Cela devient une passion réflexive, au détriment de toute réalisation effective. Elle reste inhibée pour réaliser, concrètement, les possibilités intimes et secrètes d’un tel corps sexué. Elle peut aussi utiliser cette analyse exacerbée comme un moyen de défense, qu’elle espère radical, contre une irruption, déjà produite, du symptôme de lâchage désolant. La personne va développer, à l’infini, ses facultés de rétention cognitive imaginaire, car elle y trouvera un grand contentement et un évitement de la souffrance du symptôme.

Bien sûr, cette cogitation sur-multipliée sera fragile. Peut se développer une persécution extérieure, l’inhibition spéculaire de la personne androgyne étant considérée par l’entourage comme vraiment trop de paresse. Cela peut venir de l’intérieur même de la personne, qui vieillit, qui devient malade et perd ses forces procrastinantes. Cela peut survenir par le dépassement des forces de la personne surmenée, dans un effondrement du système cognitif de la personne par surcharge, par trop d’intelligence ! Tout cela pourra se cumuler. Le collapse du système cognitif idéaliste se montrera par l’apparition d’un symptôme de lâchage, absolument désolant pour elle.

 

  2/ Le symptôme de lâchage désolant : 

 

 

Ces personnes si cogitantes sont peu capables, dans leur idéalisme forcené, de passer à l’acte et de créer une multiplicité secrète de postures cachées. C’est au niveau de ce genre d’action qu’un symptôme va apparaître, à leur grand malheur. Plus il y a de tension de rétention, plus le symptôme de perte va être impérieux et fort. La personne androgyne présente des lachâges odieux, qu’elle ne pourra contrôler sur le moment, même si elle mettra toute son énergie à les déguiser ou à essayer de revenir à une rétention imaginaire idéale sans faille.

Cela se traduira par des tics incoercibles qu’elle ne pourra retenir, malgré les modes de défense qu’elle peut s’efforcer de cogiter intensément. Les tics sont des lâchages impérieux et bien involontaires. Comme tout symptôme, ils échappent au contrôle de la personne, même si elle les sent venir.

Ce n’est pas du tout de la séduction grotesque impulsive. C’est ce qui doit rester caché dans le secret de sa chambre ou par du caméléonisme inapparent. Citons le symptôme de klazomanie [5], où la personne se met à pousser un mixte de grognements brutaux « mâles » et de gémissements « femelles » atroces ! Si la personne est en tenue habituellement féminine, ce pourra être des gestes déplacés qualifiés de masculins qui complèteront le tableau, comme des pointages de couteau, des bombements d’épaule, des clins d’oeil inconvenants aux passants ou aux clients, ou des gestes d’invite encore plus vulgaires. Si elle est en tenue généralement masculine, ce pourra être des gestes déplacés qualifiés de féminins qui se révèleront brusquement, comme des cassages de vaisselle, des pointage de poitrine, des gestes frivoles ou des mises en valeur du fessier. Cela entraînera chez la personne un état de conscience morale affreusement blessée.

Elle essaiera de camoufler ces gestes, en les déguisant en gestes plus élaborés et plus banaux. Elle deviendra de plus en plus réflexive dans le développement de stratégies de rétention, qu’elle espère efficaces. Cela pourra échouer en devenant chronique, à son grand malheur. Les causes en seront les mêmes que pour les tableaux précédents.

En conclusion, au-delà de sa clinique, seul un idéal logique tétravalent permet de comprendre cette sexuation psychique androgyne et de battre en brèche les abus de pouvoir la concernant. Considérer l’androgynie en elle-même, a, de ce fait, une certaine importance par les temps qui courent. La tyrannie n’a jamais dit son dernier mot. Les foules en crise cherchent toujours fanatiquement un tyran « sauveur », un pervers qui puisse les rassurer à courte vue et leur montrer des boucs émissaires à martyriser. On peut craindre la récidive de soubresauts particulièrement intolérants à ce propos, vu la crise écologique majeure qui se profile. Il nous faut donc avancer très vite sur de tels sujet, si l’on veut que l’avenir ne soit pas trop sombre. Même si ce texte reste du déchiffrage bien perfectible, j’espère qu’il permettra d’aller dans ce sens. La hardiesse de l’exploration est le chemin de l’espérance.

 

> Poursuivons et terminons ces descriptions cliniques par la clinique du neutralisme.


 


[2Wikipédia : La bispiritualité, aussi connue sous le nom de berdache, bardache ou être aux deux esprits (agokwa, « comme une femme », en Ojibwé), constitue un terme générique utilisé par certaines nations amérindiennes pour décrire des individus non conformes aux normes de genre de leur communauté.

[5Klazomanie - du grec κλάζω (« klazo »)— crier ; terme employé en anglais, à introduire en français

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