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Document clinique : L’érotomanie de M... qui ne raisonne pas en amour

D 1er mars 2004     H 12:16     A Jean Etienne Esquirol     C 0 messages


 

> Ce texte est une illustration de l’article : La perversion-psychose dans le registre social du psychisme : passages à l’acte agressifs paranoïaques, attentats, massacres, génocides, guerres totales, “suicides” collectifs...

 


Jean Etienne Esquirol

 

Le cas de M... est exposé dans le deuxième tome de l’ouvrage célèbre de E. Esquirol : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal » ( pages 37 à 39 de l’édition de 1838 )

 

M..., âgé de 36 ans, est d’un tempérament nerveux, d’un caractère mélancolique, d’une petite taille ; ses cheveux sont noirs, sa physionomie est peu agréable ; natif du Midi, M... occupe à Bayonne une place médiocre dans un bureau ; étant à Toulouse, il a eu quelque querelle pour une femme dont il se croyait aimé . Il obtient un congé, se rend à Paris pour solliciter de l’avancement . Il va au spectacle et se prend de passion pour une des plus jolies actrices de Feydeau, et se croit aimé ; dès lors, il fait toutes les tentatives possibles pour arriver jusqu’à l’objet de sa passion ; il se présente chez cette dame, il ne quitte pas la porte par laquelle les acteurs entrent au spectacle, espérant entrer avec eux, ou obtenir un regard au passage de celle qu’il adore . Les acteurs, le mari de l’actrice bafouent ce malheureux, le repoussent, l’injurient, et le maltraitent . Chaque fois que Mad... joue, M... se rend au spectacle, se place au quatrième vis-à-vis la scène, et lorsque l’actrice paraît, il secoue un mouchoir blanc pour se faire remarquer ; sa face alors est colorée, ses yeux sont rouges et brillants ; il prétend que l’actrice le reconnaît et lui témoigne son contentement par le jeu de sa physionomie, par le ton de sa voix et par l’expression passionnée de son chant . Par le temps le plus rigoureux, M... s’établit sur les bornes qui sont en face ou à côté de la porte de la maison qu’habite Mad... ; il s’attache à ses pas, la suit dans les promenades, lorsqu’elle va à la campagne, il poursuit à pied la voiture ; un jour, il est arrêté aux Tuileries pour avoir soulevé, avec sa canne, la robe de cette dame . Quelquefois et pendant la nuit, il prend un fiacre à l’heure, s’établit en face de la maison de Mad..., monte sur l’impériale, espérant voir l’objet de sa passion au travers des croisées ; malgré les injures, les coups que ce malheureux reçoit au théâtre et dans la rue, malgré les mauvais traitements de toute sorte, rien ne peut détruire ses illusions . Les dédains et le refus de lui parler sont des précautions prises par la jeune actrice pour mieux cacher son amour . Les coups dont on l’assomme sont souvent des gestes de jalousie de la part de ses rivaux .

Après une altercation très violente avec le mari de cette dame, que notre insensé prétend n’être pas mariée, il est conduit dans une maison de santé où je fus chargé de constater son état mental. Le délire érotique ne fut pas difficile à reconnaître ; sur tout autre objet, le malade raisonnait très bien, sa tenue était soignée ; sa conversation suivie ; je lui représentai qu’il courait risque de perdre sa place, s’il ne se rendait promptement à Bayonne...
« 

  • Mon congé, me dit-il, n’est pas expiré
  • Mais, disais je encore, comment pouvez vous aller au spectacle n’ayant que 900 francs de rente ?
  • Je ne fais pas d’autre dépense, ma nourriture ne me coûte presque rien ; je ne vais au théâtre que lorsque mademoiselle joue, et j’y emploie toutes mes économies
  • Comment pouvez-vous croire qu’on vous aime, vous n’avez rien pour séduire, surtout une actrice, votre physique n’est pas beau, vous n’avez aucun rang dans le monde, vous êtes sans fortune
  • Tout cela est vrai, mais l’amour ne raisonne pas, et l’on m’a trop fait comprendre que j’étais aimé pour en douter. »

Quelques semaines après, revoyant le malade, il m’avoua que Mademoiselle habitait la maison, qu’il l’entendait, mais que, par le même système de jalousie, on empêchait qu’elle lui parlât .

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