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Pourquoi des actes délirants meurtriers ?

D 14 novembre 2015     H 13:39     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 

 

Le raffinement du psychisme humain, le plus élaboré des êtres vivants terrestres, est de traiter, en parallèle, les équilibres des différentes relations humaines. Ces relations sont celles :
- du commensalisme général du vivant, où la vie protège la vie, comme dans la création d’un enfant,
- de la relation narcissique à soi-même, où l’on s’élabore comme individu singulier,
- de la relation symbolique aux autres, par le langage et l’organisation sociale correspondante,
- de la relation sexuée avec l’autre, chez qui l’on crée un manque attirant et qui, du coup, nous attire irrésistiblement.

C’est la façon de l’humain de danser dans la vie, d’une superbe et fragile danse jouissive et créatrice. Une belle vie.

Des actes meurtriers existent pourtant, qui gâchent toute cette jouissance et la remplacent par l’horreur la plus noire. Citons l’infanticide secret, le parricide ou ses équivalents, le suicide passif ou actif, réclamé honteusement comme un droit de mort, la guerre jusqu’au génocide atroce, le meurtre crapuleux du violeur ou justifié comme passionnel, le terrorisme assumé comme tel, avec l’arrogance la plus odieuse possible. La souffrance humaine, à ce sujet, est extrêmement grave, autant que la mémoire de la race puisse remonter. Est-ce normal ? Est-ce le prix à payer au bonheur humain ? Est-ce un effet du libre-arbitre ? Est-ce de la maladie, le comble de l’aliénation ? Une action meurtrière de groupe serait-elle moins délirante ? Quelle est réellement la responsabilité humaine de l’acte meurtrier ? Qu’est-ce qui fait que l’humain agit ainsi à un moment donné ? Essayons d’avancer un peu sur ce sujet.

 

 Position du problème

 

Il s’agit bien de l’acte meurtrier ruminé, préparé par une réflexion biaisée justificatrice. Cette réflexion préparatrice, classiquement, « ne peut pas être changée par des contre-arguments convaincants ou par la preuve du contraire » chez une personne qui devient, comme cela, délirante [1]. Elle va agir de façon « aigüe »ou de manière plus récurrente. Ses actes sont généralement accompagnés d’une quasi-absence de ressenti affectif. L’affect s’effondre chez le meurtrier. C’est un point clinique important à remarquer. L’oscillation psychique entre un accélérateur vers le dehors, l’acte structuré, et un frein vis à vis de ce dehors, l’émotion paralysante, se déséquilibre complètement dans la régulation homéostatique normale du psychisme, dans son jeu normal d’équilibre des contraires. Il n’y a plus de retenue, il n’y a plus que l’acte déchaîné. La bascule se trouve quand les derniers résidus émotionnels disparaissent, par surtension émotionnelle massive et par effondrement consécutif du sytème émotionnel. Surgit alors une agression, qui peut être incroyablement meurtrière. Elle vise à anéantir l’autre en lui-même, tout autre, y compris l’autre soi-même, selon le registre ou les registres psychiques en question. La réflexion cognitive biaisée justifie l’acte épouvantable, mais c’est l’évanouissement du frein émotionnel à un moment donné, qui crée les conditions du surgissement de l’acte meurtrier. La réflexion délirante est secondaire en ce qu’elle ne fait que justifier et non provoquer une envie de meurtre. Nous sommes dans ce que l’on peut appeler une « perversion-psychose ».

Cela peut s’étendre, d’ailleurs, à plusieurs registres psychiques : un acte meurtrier de foule par suicide ou suivi d’un suicide, par exemple, comme dans le terrorisme islamique, qui a déjà tant endeuillé la France. La stupéfaction horrifiée devant ce genre d’agression est notre réaction émotive normale, si nous ne sommes pas nous-mêmes aliénés, par identification projective malencontreuse, à cet acte fou, dans une pseudo-compréhension.

 Le mécanisme de l’acte délirant meurtrier

 

Comment comprendre l’élaboration des raisons folles, qui ont préparé le moment meurtrier ? Celui-ci va être précédé d’obsession-impulsions, de moments d’envie d’agir, mais où le frein émotionnel va réprimer encore ces impulsions. Au lieu de critiquer cognitivement ses envies de meurtre qui montent, la personne en question va utiliser ses capacités de réflexion pour justifier un acte meurtrier possible, puis réalisé. Elle élabore un délire justificatif ad hoc. Elle va chercher à convaincre ses proches de la justesse morale de cette action, afin de les faire participer, si possible, à ce qu’elle préconise. Cela renforce la légitimité folle qu’elle élabore. Elle peut se rattacher à l’organisation sociale ou au courant de pensée, qui préconisent le mieux de tels actes. Le délire est alors collectivisé, avec, à la tête, un chef fou, qui sert de symbole de rassemblement. La personne peut tout aussi bien élaborer un délire cognitif personnel et isolé, qui lui enlèvera, de la même façon, tout frein cognitif, toute retenue morale à ce genre d’action.

Cette élaboration délirante n’est toutefois pas suffisante. Il faut le moment d’effondrement émotionnel, pour qu’il y ait la bascule de l’acte meurtrier. A chaque cas, il faut rechercher le moment d’acmé émotionnelle, qui aboutit, chez le meurtrier, à l’effondrement émotionnel et à la perte de toute limite dans l’acte préalablement justifié. Cette crise émotionnelle débordante surgit quand une volonté de domination absolue se trouve contrariée. En contre-coup, l’émotion est d’une intensité telle que cela déborde les capacités émotionnelles peu résiliantes de la personne. L’acte resurgit alors de façon meurtrière, en fonction du registre psychique le plus en question dans cette volonté de domination.

C’est là où l’on peut agir en psychopathologie. Discuter avec quelqu’un de délirant ou pris dans une organisation délirante, pour le « raisonner », ne peut être efficace. C’est pensée contre pensée, système moral contre système moral. C’est du temps perdu et de la naïveté. Le meurtrier raisonne à faire pitié. Il nous faut prendre son mal en pitié, lui qui ne connaît plus la pitié. Ce n’est que par le soutien à la résurrection, chez le meurtrier ou le tenté au meurtre, de l’émotion inhibitrice, qu’un moyen d’action peut être envisagé. C’est cela qui peut, éventuellement, le détourner de ses buts funestes ou, tout du moins, l’empêcher de les continuer. Que cela soit chez le suicidaire, le terroriste, le jaloux passionnel, c’est le retour à une émotion partagée, qui peut aboutir à ralentir ou à arrêter, chez celui-là, un tel engrenage vers l’insupportable.

 

 La recherche clinique

 

Remarquons que ce sujet de l’acte meurtrier et de son traitement psychique est peu traité. Il semble si douloureux d’y penser, que la sidération affective et cognitive l’emporte généralement. Soit on considère que le suicide n’est pas un meurtre, ce qui évacue le problème. Soit on considère que le crime passionnel amène des circonstances atténuantes et on se demande bien pourquoi ? Soit on considère que c’est à la police d’agir, à l’armée de se mobiliser, à la justice de punir, de façon punitive plus que préventive.

Le manque général d’intérêt clinique à ce propos, nous montre justement que cette aliénation n’est pas particulièrement évitée dans nos sociétés. La pulsion de mort rôde avec force, ce qui nous fait trop souvent chercher à « comprendre », de façon complaisante, les « raisons » envisageables de tels comportements. Nous sommes, en ce cas, dans le comportementalisme, qui est une démarche foncièrement interprétative et qui ne nous protège pas du tout des partages de délire à ce sujet ! Entrer dans le délire de l’autre ne permet surtout pas de le résoudre. Il nous faut être plus scientifique, en replaçant cet acte dans une fonctionnalité plus générale du psychisme humain. C’est une façon sensée d’avoir pitié.

Notons que les financements pour la recherche en psychopathologie sont toujours dérisoires vis à vis de l’ampleur des souffrances existantes, alors que cela nécessiterait de lever des fonds au moins aussi importants, sinon plus, que pour les grands projets en physique ! Il ne faudrait pas, notamment, limiter la recherche actuelle au seul cerveau individuel, de façon hyper-réductrice, mais l’étendre à tous les registres du psychisme humain. Chaque registre psychique peut être la source d’une décompensation psychopathologie en « perversion-psychose ». Plusieurs registres peuvent se déséquilibrer conjointement, comme je l’ai déjà signalé. Les moyens humains de massacre deviennent, aujourd’hui, démesurés. C’est un effet latéral affreux du développement de la techno-science. Pourtant, c’est par un surcroît de science que nous arriverons à corriger ce biais désastreux.

 


 

> Pour plus de développements, lire les articles :
- La perversion-psychose dans le registre social du psychisme : passages à l’acte agressifs paranoïaques, attentats, massacres, génocides, guerres totales, “suicides” collectifs...
- Clinique de la perversion-psychose : les crimes sexuels impulsifs

 

 


[1Wikipédia : délire 

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