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Illustration clinique : à Rome, le génie religieux du Solidus, la monnaie « solide » et du symbole chrétien de la Trinité égalitaire

D 8 août 2011     H 09:03     A Louÿs Jacques     C 0 messages


> Cet article est une illustration de l’article : 5 ) Tricheries morales des « métaphysiciens » sur la monnaie

 

Comme il est toujours délicat d’exposer, aux vues de la planète, la clinique de petits groupes ou de familles, je vais insister sur le génie d’un marché religieux, spectaculaire par son importance, entre les romains du Bas-Empire et les « métaphysiciens » chrétiens. Le lecteur peut facilement se documenter à son sujet, s’il souhaite approfondir le sujet.

 


 La crise du dogme débilitant


 


Rappelons que nous nous situons dans une vibration psychique particulière qui est celle de la vie religieuse, oscillant entre « adoration » et « foi ». Une même foi permet une adoration réciproque se concrétisant dans des échanges adéquats, ceux du marché religieux. Cette foi doit rester souple, empirique et limitée aux conditions du marché. Une foi trop rigide devient un « dogme ».

Il y a un intérêt des « métaphysiciens » de se tourner vers les « physiciens » pour proposer des marchés religieux, qui sont des marchés d’échanges entre biens matériels et données informatives, comme je l’ai précisé dans l’article : Remarques sur les notions de valeur d’usage et valeur d’échange dans les marchés religieux. Ces lignées temporelles métaphysiciennes peuvent rencontrer, elles-aussi, des problèmes de fonctionnement insolubles. Nous suivrons le cas où les lignées deviennent trop peu égalitaires, mais beaucoup trop concurrentielles. C’est la source de la crise du dogme débilitant. La concurrence est trop forte. Cela tend à éteindre les palettes d’interprétation que réalisent les différentes écoles d’une lignée.

Une école devient ainsi paradigmatique et normative, c’est à dire dogmatique. Elle veut s’imposer comme la seule réellement valable au fil du temps. Elle veut être la seule qui interprète de façon juste le passé et le présent. Elle se propose comme la seule qui possède des solutions valables pour l’avenir. Elle marginalise les autres écoles au sein du groupe. Elle veut les faire disparaître comme des souvenirs historiques à dépasser, ou comme des abords trop partiels qu’il faut savoir intégrer dans une conception plus vaste. Elle peut même considérer les autres écoles comme des impasses dont il faut se méfier à l’avenir. Elle veut imposer un système de représentation et un savoir incontestable.

Cette école dominante, voire monopolistique, menace la survie même de la lignée et marginalise les autres types d’écoles « métaphysiciennes » de cette lignée. Celles-ci seront considérées sans réelle efficacité possible ou vraiment obsolètes, peut-être utiles en leur temps mais dépassées pour les épreuves à venir. Ceux qui tiennent, encore et malgré tout, à ces autres corpus de savoir et de prédictibilité, sont poussés à devenir des originaux peu crédibles. Ils peuvent se résoudre à faire sécession dans un conflit insurmontable, pour créer une lignée propre. La lignée métaphysicienne va être en voie de sécession. Elle est appauvrie dans tous les cas, car sa créativité est intrinsèquement atteinte. Dans cette extinction des recours possibles, il n’y a plus qu’un genre de réponse adaptative possible, celle de l’école dogmatique, ce qui limite les chances mêmes de survie de la lignée. Un grand choix d’inspirations de réponses possibles est perdu, face à l’imprévisible.

Toute matrice disciplinaire métaphysique est, ainsi, une voie vers l’affaiblissement. Il ne s’agit pas, dans l’adversité, de changer de paradigme, mais de revenir à une meilleure égalité des chances d’écoles concurrentes, pour réaliser une mutation d’ensemble adéquate. Ce problème de monopole va rencontrer une actualité cuisante, quand un effort d’adaptation important est nécessaire et que les résultats paraissent, pour une fois, bien incertains, voire nuls. L’inventivité adaptative ne surgit plus, alors que le groupe continue à suivre la ligne de conduite du dogme en cours. La crise en résultant est une crise de confiance majeure envers l’école dominante. Il y a risque de rupture de la continuité temporelle. Il y a angoisse de perte de l’avenir, tension extrême sur l’avenir par les menaces pesant sur le présent. Il y a perte de la confiance à vivre sereinement le présent. C’est une crise que la lignée temporelle ne va pas pouvoir résoudre par ses propres forces, car les autres écoles ne sont plus que l’ombre d’elle-mêmes. Elles n’arrivent plus à être crédibles. Il faut créer une nouvelle situation qui permette d’affaiblir ce risque de sécession en cours. Il faut une manœuvre qui remette en question cette vision dogmatique, celle qui a montré si douloureusement ses limites.

En résumé, si l’idéal des territoriaux est, au fond, de soutenir un conformisme rassurant, l’idéal des « métaphysiciens » est, au contraire, de pouvoir garder un certain non-conformisme permanent, garant des capacités d’invention face à l’imprévu [1].

 


 

C’est là que surgit l’utilité d’établir un « marché » avec des « physiciens ». Les membres les plus lucides du présent de la lignée métaphysicienne vont se rappeler l’existence passée et l’intérêt de tels marchés religieux. Cela permettra de ne pas laisser trop de place à l’école dominante et, au mieux, de la faire se dissoudre ou revenir à une place normale d’égalité des chances. Ils ont gardé les rites efficaces pour créer une confiance morale réciproque avec les groupes de « physiciens ». Ils vont pouvoir proposer ces marchés à leurs groupes respectifs pour arriver à résoudre la crise. Ce marché sera aussi censé améliorer le fonctionnement du groupe « physicien », en lui proposant une alliance qui sera juste pour les deux parties, à réactualiser autant que nécessaire. Ce sera sa moralité essentielle, d’être bénéfique aux deux parties alliées, sauf tricherie morale dommageable.

 


 L'établissement d'un marché religieux correcteur


 

L’établissement d’un « marché religieux », au sens large de ce terme, tel que nous l’avons défini dans de précédents articles, va être l’occasion, pour un groupe de « métaphysiciens » trop déséquilibré et concurrentiel, de remettre à l’honneur ses écoles diverses face à une formation demandeuse d’échanges. Ce groupe va essayer d’éviter les risques douloureux de perte de créativité, en établissant une nouvelle égalité des chances, nécessaire à sa survie même.

L’école trop dominante sera d’accord pour améliorer sa présentation de vente. Elle va, dans son arrogance, proposer un pseudo-choix aux membres de la formation territoriale, en pensant que, de toute façon, le dernier mot lui reviendra, avec quelques mesures d’ajustement, si nécessaire. Elle va considérer la religion comme une « version rudimentaire et populaire de la métaphysique », utile un temps, mais à ne pas survaloriser. Tandis que les membres des écoles trop minoritaires et décrédibilisées, penseront qu’une bonne opportunité se présente à eux pour redresser la tête. Cela sera, peut être, la chance d’être choisi de nouveau comme partenaires privilégiés des territoriaux ou, du moins, d’une partie d’entre eux. Ils seront donc les plus « religieux », les plus partisans de l’alliance.

La situation est différente si la formation territoriale, prête à une alliance de ce type, est en voie d’appauvrissement ou, au contraire, souffre de trop d’abondance. L’utilisation de la monnaie ne sera pas la même.

Si la formation demandeuse est en voie d’appauvrissement et de crise de ressources, c’est peu intéressant pour les « métaphysiciens » dans ce cas de manque d’égalité métaphysicienne. Les « physiciens », membres de cette formation appauvrie, se précipiteront plutôt sur l’école qui leur semblera la plus crédible d’emblée, c’est à dire l’école la plus forte. Cela ne résoudra pas les problèmes du groupe de « métaphysiciens », mais risque plutôt de les aggraver, en confortant la place de l’école dominante et en faisant périr la formation. Que l’on pense aujourd’hui aux recettes économiques du FMI, accusées de guérir un pays malade économiquement, en l’étranglant et en le tuant. C’est plutôt d’assurances que la formation pauvre aura besoin. Nous verrons ce problème développé dans un prochain article.

Le cas le plus intéressant sera celui où la formation est prospère. Cette formation physicienne, pleine de richesses, se retrouve tiraillée par des tensions dangereuses entre factions rivales. Cela résulte de l’affaiblissement des nécessités de redistributions clientélistes, y compris entre les principaux membres de l’oligarchie au pouvoir. Les factions physiciennes ont intérêt à nouer alliance avec des « métaphysiciens », qui vont leur apporter de nombreuses façons de s’appauvrir et de gaspiller leurs richesses, afin de rétablir une cohésion d’ensemble. Elles vont essayer d’éviter les affrontements déchirants entre factions, avec le risque d’éclatement final. Elles vont être très intéressées par un groupe métaphysicien allié, qui sera soucieux de remettre en valeur ses diverses écoles, y compris les plus rares. Elle pourra, dans sa recherche de dépenses plus ou moins utiles, voire de gaspillage, les utiliser toutes, au nom d’une saine concurrence luxueuse et dépensière. Cela permettra aux métaphysiciens de mettre de nouveau toutes ses écoles sur un pied d’égalité, afin de comparer le résultat concret de leurs apports en informations. Ils pourront même proposer les écoles les plus utopiques, celles qui nécessiteront le plus de moyens, pour prouver qu’elles détiennent des informations valables.

Si tout se passe bien, la menace de solution de continuité pour les « métaphysiciens » se résoudra de façon heureuse. L’école dominante sera replacée dans un ensemble plus vaste où elle ne sera pas dévalorisée, mais remise à sa place, voire dissoute comme trop dangereuse. Un exemple bien connu à ce propos : sur quelques décennies, le passage du dieu identitaire des romains (Jupiter) au christianisme et la création parallèle d’une nouvelle monnaie d’or par Constantin : le Solidus, qui devait effectivement se révéler « solide » pour dix siècles de transactions, les siècles byzantins. Il y a établissement d’une foi commune, celle du christianisme, qui devient religion officielle de l’Empire. L’école trinitaire arienne, un temps dominante, finit par y perdre la partie, au profit de l’école trinitaire égalitaire. La « foi » en l’égalité fondamentale des croyants permet de mettre sur un même plan d’égalité les différentes écoles métaphysiciennes chrétiennes, en absorbant les écoles gnostiques et grecques et en les mettant à égalité avec le monothéisme, issu du judaïsme ancien. Cela s’accompagne aussi de l’établissement de la foi en une monnaie solide et stable, qui permet d’améliorer l’égalité des chances des citoyens de l’Empire, y compris des femmes et des esclaves et, surtout, qui empêche les manipulations des puissants dans des dévaluations sans fin. La conjugaison des deux dans une « foi » en un marché unique, permet ainsi d’assimiler citoyens et croyants dans une même égalité foncière. Développons un peu ce point capital de l’histoire.

 

 


 Le passage du dieu identitaire des romains (Jupiter) au christianisme au IVe siècle


 

Les romains, en installant la statue de Jupiter dans le temple des juifs, avant de finir par raser ce temple par punition des soulèvements juifs, ont bien fait le rapprochement entre Jahvé et Jov-pitar, le père Jov (Jupiter). En chassant les juifs non-collaborateurs de Jérusalem, il les dispersent dans tout l’Empire et les chrétiens avec. Le judaïsme légaliste est en crise majeure de quasi-disparition. Il lui faut muter pour s’adapter à son éparpillement.


Deux écoles principales se font jour. Il y a celle qui renforce encore le légalisme mosaïque, afin qu’il concerne chaque geste quotidien de la vie collective du juif. Ce sera la naissance du judaïsme rabbinique. La métaphysique y deviendra presque ésotérique, souterraine, comme pour Shimon bar Yohaï, s’enfermant dans une caverne pour échapper aux romains ou séjournant dans les villes, de façon clandestine. C’est lui qui aurait dicté le Sefer Ha Zohar, le « Livre de la Splendeur », qui est l’un des ouvrages majeurs de la Kabbale juive.

 

L’autre école va insister sur la conversion préalable des cœurs, poursuivant le mouvement baptiste de Jean-Baptiste. Il soutiendra la nécessité de suivre l’esprit de la Loi, encore plus que la lettre de la Loi, développant l’enseignement de Jésus de Nazareth. Ce sera la naissance du christianisme qui va évoluer vers une sécession de fait du judaïsme, tout en donnant naissance à de nombreuses écoles concurrentes. Chacune va vouloir devenir l’école principale, en excommuniant les plus fragiles. L’effort des « trinitaires » va être de limiter les controverses, en mettant les écoles les plus distinctes sur un même pied d’égalité, comme attachée chacune à un aspect du divin, qui reste unique.

 


Avec le développement du christianisme, le Dieu-père ne disparaît pas, mais se retrouve englobé progressivement dans une structure plus riche, la Trinité. La Trinité est une formule de la tétravalence en construction, en attente de la résurrection d’ensemble des chrétiens dans un corps glorieux, divinisé. L’Eglise est vouée à occuper le quatrième pôle logique de cette tétravalence, celui de l’adoration. Sans cette conception, la résurrection corporelle d’ensemble, promise aux chrétiens, n’est guère compréhensible. L’adoration est forcément collective et ne sera pleinement réalisée qu’à « la fin des temps », pour que la lignée soit complète. Son avantage est de mettre sur un pied d’égalité toutes les nombreuses tendances chrétiennes concurrentes. Celles-ci privilégient chacune trop un aspect de la divinité, en le réduisant à un « aspect », mais perdent la vue d’ensemble.

 


 

C’est Théophile, septième évêque de l’Église d’Antioche vers 169, la ville où les disciples de Jésus reçoivent pour la première fois le nom de « chrétiens », qui a, le premier semble t’il, utilisé le terme de Trinité, en assimilant Jésus au Verbe éternel gnostique [2] : « Le quatrième jour, Dieu créa les corps lumineux. (...) Les trois jours qui précédèrent les corps lumineux sont l’image de la Trinité, c’est-à-dire de Dieu, de son Verbe et de son Esprit, et le quatrième est l’image de l’homme, qui a besoin de la lumière, pour que Dieu, le Verbe, l’Esprit, l’homme lui-même lui soient manifestés ; c’est pour cela que les corps lumineux furent créés le quatrième jour. » Il est remarquable que la tétravalence spirituelle, telle qu’elle est formalisée sur ce site, soit explicitement mise en valeur dans ce texte avec l’humanité toute entière comme adoratrice, à l’image des astres du ciel (notamment la lune).

L’adoption du christianisme et de la Trinité chrétienne par l’Empire résout le problème des deux parties. Les chrétiens y gagnent de garder les ancêtres de l’ancienne alliance mosaïque, tout en proposant une nouvelle alliance plus riche, avec une Loi adaptative, qui sache de plus intégrer les écoles métaphysiciennes grecques et romaines et placer la culpabilité individuelle, au cœur de chaque pécheur. Ils résolvent, pour leur compte, le problème de la pré-éminence des éléments clés de leur religion, qui nourrissent la concurrence des écoles. Celles-ci privilégient, soit le Dieu-père des judéo-chrétiens, soit le Jésus Messie crucifié devenu le Verbe éternel des gnostiques, soit l’Esprit-saint inspirant les chrétiens d’origine non-juive, qui ne sont plus circoncis. La formule qui est trouvée, met sur un même pied d’égalité les différentes « personnes » divines participants d’une même substance (ousia) collective. Une personne, c’est un « masque », qui montre une affirmation autant qu’il cache ce qu’il y a derrière [3]. L’Eglise, elle-même, comme quatrième terme de la tétravalence spirituelle, se pose en attente du « Royaume de Dieu » et de sa spiritualisation définitive, grâce à l’adoption d’un même symbole unitaire.

Les romains, eux, cherchent à résoudre les crises terribles de l’immense formation impériale, déchirée sans cesse par les factions rivales et dont la monnaie dévalue continuellement. Il s’agit d’y ramener plus de solidarité et de cohérence, en imitant la structure des églises chrétiennes : un bon berger pasteur, adoubé par ses pairs et responsable d’un peuple local où chacun est responsable et ne peut plus se réfugier derrière un péché originel, pour ne pas être concerné par la loi morale du social. Ainsi, l’empereur devient le grand berger bienveillant de son peuple unifié. L’amour du prochain, fait à l’image du Dieu unique, rejoint l’amour du divin. Une nouvelle solidarité unificatrice peut s’installer dans cet immense empire d’une inégalité inimaginable, avec ses cohortes d’esclaves et d’attachés à leurs terres au point d’être vendus avec elle. Un véritable humanisme se fait jour, qui montre l’Empire à l’école des métaphysiciens, afin que chacun soit responsabilisé. N’oublions pas que dans une logique formationnelle, celle du péché originel, personne n’est vraiment responsable puisque la Loi est collective. C’est aux puissants de maintenir l’ordre de force. Maintenant, la responsabilité individuelle devient progressivement exigée et un certain humanisme se fait jour. Wikipédia - Constantin Ier : « Afin de favoriser les chrétiens, il abroge les lois d’Auguste sur le célibat, impose le repos dominical, autorise l’affranchissement des esclaves par déclaration dans les églises (333), interdit (325) que l’on sépare les familles lors des ventes, autorise l’Église à recevoir des legs et accorde le droit aux plaideurs de choisir entre le tribunal civil et la médiation de l’évêque. De plus, il promulgue des lois contre la prostitution des servantes d’auberges, contre les enlèvements, et sur l’humanisation des prisons (326). Enfin de nombreuses lois sont créées afin de lutter contre les relations extra-maritales, là encore pour renforcer le poids du mariage et des cérémonies religieuses chrétiennes autour de ce sacrement. Ainsi, en 329, une loi punit l’adultère d’une femme avec son esclave ; en 331, une autre restreint le droit au divorce. En 336, une loi pénalise les naissances illégitimes. »

L’abandon de l’Aureus, la monnaie d’or si dévaluée, et le passage au Solidus, est un point remarquable de cette mutation. Le Solidus devient une monnaie d’or fiable, d’une durée de vie qui sera incroyable, tellement il inspire confiance, à travers les vicissitudes des décombres de l’Empire romain unique. Les monnaies d’argent et de cuivre peuvent continuer à se dévaluer, le Solidus devient le pivot d’une nouvelle « foi ». Pour le réaliser, Constantin Ier récupère le trésor de guerre de son grand rival, l’Empereur d’Orient Lisinius, vaincu dans la lutte pour le pouvoir. Il confisque aussi l’or des temples non-chrétiens pour le mettre à son service et dévaluer l’attrait de ces cultes. Transformer les trésors en pièces capables d’être possédées par n’importe quel citoyen de l’Empire, les démocratise et renforce l’égalité des chances de ces citoyens. Constantin abandonne, par là, le culte de Sol invictus, devenu le patron officiel de l’Empire, qui avait déjà le 25 décembre comme fête officielle. Ce dieu syncrétique était resté beaucoup trop aristocratique et militaire pour concerner tout le peuple et servir de « foi » commune. Constantin adhère lui-même au christianisme, mais prudemment, sans se faire formellement baptiser, sinon peu avant sa mort, par un évêque arien, doctrine trinitaire, mais qui n’abolit pas les hiérarchies dans la Trinité.

 

Voir, sur Wikipédia, l’article : Solidus

 

Les écoles du christianisme en compétition sont vraiment nombreuses. Ce sont les trinitaires égalitaires, qui vont finir par gagner la partie, malgré le succès, tout d’abord, de l’arianisme chez les empereurs. L’arianisme, de l’Evêque Arius, défend un trinitarisme hiérarchisé, qui plait certainement aux élites romaines, qui ne veulent tout de même pas partager la même substance de principe que la plèbe. Wikipédia - arianisme : « L’arianisme défend la position selon laquelle la divinité du Très-Haut est supérieure à celle de son fils fait homme... Les ariens professent donc une absence de consubstantialité ». Pour un pouvoir totalitaire, qui avait déjà divinisé les empereurs après leur mort, mettre l’empereur symboliquement à la place du fils de Dieu, le sacrer comme dieu inférieur de son vivant-même, à l’instar de Jésus le Nazaréen, permet de garder la notion d’une hiérarchie stricte. Le bi-céphalisme de l’Empire, entre Orient et Occident, tendait déjà à pousser l’Empire à se morceler en deux parties égales, chaque co-empereur sacrant le co-empereur de l’autre partie, mais entrant en guerre avec lui dès que possible, pour lui rafler son pouvoir. Prétendre trois personnes égales, rajoutait un danger de plus. Plus de solidarité, d’accord, mais sans perdre l’autre pilier fondamental de l’ordre des formations, c’est à dire une inégalité foncière.

La mort idiote de l’empereur Valens en 378, empereur arien en lutte contre des Goths ariens réfugiés et honteusement dépouillés, marque un tournant-clé de l’antiquité. L’avénement de l’empereur Théodose Ier aboutit au succès complet des trinitaires égalitaires, ceux qui accordent une même substance aux trois personnes de la Trinité. En 380, Théodose Ier publie l’édit de Thessalonique, qui fait du Christianisme trinitaire, la religion officielle de l’Empire : « Tous les peuples doivent se rallier à la foi transmise aux Romains par l’apôtre Pierre, celle que reconnaissent Damase et Pierre d’Alexandrie, c’est-à-dire la Sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. ». Il convoque ensuite le Concile de Constantinople pour réconcilier les ariens avec les trinitaires égalitaires, mais la manœuvre échoue. Les Pères y confortent, en fait, le Symbole de Nicée, la formule qui accorde déjà une égale majesté aux trois personnes divines, en développant mieux la part de l’Esprit-saint.


L’évêque arien de la capitale impériale, Constantinople, pourtant majoritaire dans sa capitale, est remplacé par Grégoire de Nazianze, trinitaire égalitaire. Grégoire étend encore la notion de responsabilité égalitaire des citoyens de façon très progressiste. Wikipédia - Grégoire_de_Nazianze : « Il prêche pour que tous les chrétiens puissent être baptisés quel que soit leur âge. Au cours d’une homélie concernant le mariage, Grégoire de Nazianze plaide pour des changements de la législation de l’adultère. L’adultère condamne alors uniquement les femmes, et Grégoire de Nazianze demande que le régime soit le même pour les hommes. De même il demande que l’autorité parentale ne soit pas uniquement réservée à l’homme, mais qu’elle soit reconnue également aux femmes. »

 


 

Il ne faut pas croire que la victoire des égalitaires contre les tendances séparatistes des écoles chrétiennes, se fasse facilement. Le premier Concile de Nicée, convoqué par Constantin Ier, avait déjà fixé la doctrine trinitaire en 325 et condamné Arius et son école. Mais les empereurs vont, évidemment, préférer la doctrine de ce dernier. Durant le IVe siècle, c’est l’opiniâtreté de l’Evêque Athanase d’Alexandrie, à travers ses déportations et destitutions successives dues à Constantin Ier, qui aboutit à consolider l’école chrétienne de la Trinité. En 381, le premier Concile de Constantinople, non seulement conforte l’égalité de Jésus, assimilé au Verbe éternel, d’avec son Père, mais il développe encore l’importance de l’Esprit-Saint, le souffle divin, comme troisième personne divine. Le compromis égalitaire stipule bien : « Une seule ousia en trois hypostases ». Le mot ousia est le mot grec inventé pour qualifier le « pain de vie » dans la formule centrale de la prière enseignée par Jésus, celle du Notre Père : « Donne-nous aujourd’hui notre pain supersubstantiel (epiousos) ». La religion chrétienne devient vraiment distincte du monothéisme juif. Le quatrième pôle de la spiritualité tétravalente, celui de l’adoration commune, prend, lui aussi, de plus en plus de consistance dans cette officialisation. Le peuple chrétien, comme Eglise unie, est maintenant l’allié privilégié de la Nouvelle alliance, appelé à devenir, à la « fin des temps », l’adorant divinisé du pôle logique, encore non-complètement occupé de la formule tétravalente du divin, celle qui assure le ciment dernier des personnes divines. Toutefois, comme cela peut sembler trop lointain, cette place tend, jusqu’à aujourd’hui, à être occupée épisodiquement par Marie. La mère de Jésus est déclarée impératrice du ciel, première des adoratrices de l’Esprit. Le Concile d’Ephèse, en 431, la déclare « mère de Dieu ». On lui rend un culte supérieur à celui des anges et des saints, même si l’adoration, strictement dite, reste réservée au divin. Elle reste, comme l’Eglise, en voie de divination, adorante privilégiée, qui montre la voie aux autres croyants.

 


 

Précisons que l’égalitarisme trinitaire ne se veut pas anti-hiérarchique, en ce qui concerne l’autorité au sein de la formation impériale, mais il donne un modèle permettant de lutter contre l’éclatement de l’Empire en factions irréductibles, en conscientisant le moindre de ses membres. Personne, et surtout pas les dirigeants, ne peut plus se réfugier derrière un péché originel dont il n’est en rien responsable. L’égalité de droit des membres de l’Empire était déjà assurée depuis 212, quand l’Edit de Caracalla faisait de chacun un citoyen romain, sauf pour les si nombreux esclaves, évidemment. Le pourrissement moral des habitants de l’Empire si riche, l’amène toutefois à courir de plus en plus de risque de morcellement. La concussion est telle que l’économie n’y devient soutenable que par l’utilisation massive de cohortes d’esclaves, que l’on va chercher chez les barbares ou chez les citoyens incapables de payer leurs dettes. La morale chrétienne nicéenne va donc mettre progressivement sur un pied d’égalité morale les plus puissants des dirigeants, comme le citoyen romain de base, y compris la femme et même l’esclave, dont le sort devient progressivement adouci. La Charité augmente l’égalité métaphysicienne des romains, comme elle facilite la solidarité formationnelle, en poussant à la réconciliation des antagonistes. L’égalité pousse à la solidarité et la mutation est réussie.

Toutefois, cette mutation d’ensemble ne fut pas complètement concluante. Théodose Ier fut le dernier empereur de cet Empire romain unique. Les deux branches occidentales (de langue latine) et orientales (de langue progressivement grecque), qui avaient déjà tendance à s’éloigner de plus en plus auparavant, se séparèrent pour de bon à sa mort. Les évolutions des deux parties, bien différentes, nous montrent le destin glorieux d’un marché religieux correcteur, ayant réussi à Byzance. Les romains orientaux assurent une lutte éprouvante, pendant des siècles, contre l’Empire perse qui va finir par les affaiblir mortellement. Cet empire reste, malheureusement , despotique, même s’il s’agit d’un despotisme éclairé et il reste incapable d’évoluer vers une réelle démocratie. Les moines « métaphysiciens » sont obligés d’aller au « désert » ou dans des réserves, comme celle du Mont Athos, pour garder un minimum d’autonomie et de capacités de recherche. Cela finit par miner suffisamment cet Empire byzantin pour qu’il soit incapable de s’adapter aux bouleversements incessants de son environnement. Vient la conquête musulmane, dont le succès final marquera le retour au légalisme collectif, à la primauté du juridique et la création de nouvelles monnaies. Ce seront toutefois les croisés occidentaux, plus attirés par le reste des richesses byzantines que par le souci de venir en aide aux chrétiens d’Orient, qui donneront le coup de grâce à cet empire.

 


 

 

 


 L'échec du marché religieux correcteur dans la partie occidentale de l'Empire


 

Par contre, l’écroulement de Rome nous montre le grand échec de ce marché correcteur pour la formation occidentale de l’Empire. L’égalité renforcée n’a pas le temps de produire assez d’effets correcteurs, sinon pour introduire l’égalité des peuples germaniques. Mais ceux-ci, de révoltes en invasions, au lieu de sauver l’Empire, vont le morceler en factions irréductibles.

En fait, quelque chose va soudainement changer le destin de cette formation trop riche au départ. A partir de là, l’Occident s’enfonce dans une crise économique grave et un appauvrissement progressif. Les causes écologiques de ce véritable et colossal désastre, ont longtemps été sous-estimées par les historiens, notamment le changement crucial du climat à partir du IIIè siècle. Il se produit alors un refroidissement générateur de sécheresse, d’instabilité et d’appauvrissement, qui aggrave les tendances à la dislocation de cette moitié d’Empire. Le Figaro du 19/01/11 : « L’époque romaine était marquée par un climat majoritairement humide et chaud et relativement stable », explique Ulf Büngten, chercheur au Swiss Federal Research Institute de Zurich (Suisse) qui ajoute : « Le déclin de l’Empire romain d’Occident s’accompagne d’un climat nettement plus froid et plus instable à partir de 250 après J.-C....la phase de fortes fluctuations météorologiques a duré un peu plus de 300 ans et, note le communiqué de l’institut suisse, coïncide avec la catastrophe socio-économique des invasions barbares ». Des barbares « qui ont profité du fait que le Rhin avait gelé ».

Vandales, Suèves, Alains et Burgondes envahissent l’Empire. Rome est pillé par les Wisigoths dès 410. Déforestation, érosion, migrations, épidémies dévastatrices de peste, invasions de barbares fuyant des dominations cruelles, tout cela crée une augmentation sans fin des dépenses militaires, alors que les impôts ne rentrent plus. L’Empire s’enfonce dans un système de terreur larvée, afin de pressurer encore plus les campagnes. La corruption galope. Déflation et retour au troc caractérisent ce genre d’évolution formationnelle en voie d’apauvrissement. L’alliance passée avec l’Eglise catholique d’Occident accentue le caractère dogmatique de celle-ci, qui prend finalement la place des autorités défaillantes, pour assurer un minimum de gouvernance. Mais, elle ne peut trouver le ressort mutatif, l’invention métaphysicienne qui permettrait de résoudre la crise terrible de cette formation impériale en déclin.

 


 

Les conquêtes arabes au VIIe siècle aggravent encore la situation économique, en coupant les restes de la partie occidentale, du sud de la méditérranée. La victoire de Charles Martel empêche un écroulement politique total, mais cela plonge l’Europe occidentale dans une misère accrue. Nous nous retrouvons dans le cas typique d’une formation en voie d’appauvrissement final. Le système financier finit par s’effondrer complètement. La monnaie va même presque disparaître au Haut Moyen-Age, ainsi que les grands échanges commerciaux. La féodalité se met en place du Ve au VIIe siècle et systématise, sous Charlemagne, le retour complet au clientélisme formationnel. Plutôt que d’assurer une unité politique, elle montre surtout la tendance à l’écroulement des formations. Chacun essaie de tirer son épingle du jeu de son côté. Les invasions Viking du Xe siècle accentuent encore le chaos. La frappe de l’or ne reprend véritablement en Occident qu’au XIIe siècle, quand la prospérité revient enfin.

 



PS : Pour ramener à l’actualité, une citation d’un dossier du Nouvel Observateur daté du 18 au 24 août 2011, sur la chute de l’Empire romain : « Aujourd’hui, l’évocation d’un péplum terminal, avec Gladiator en funèbre héros, flanque un vrai coup de blues. Normal, lorsque déclin, décroissance ou déclassement sont nos mots-valises pour dire l’entrée de l’Occident dans le XXIe siècle. A reculons.
Il faut bien le reconnaître : l’Union européenne et les Etats-Unis ont la très mauvaise mine des bas-empires et des fins de cycle. Ces deux derniers « empires d’occident » ne souffrent-ils pas d’un cancer financier curieusement analogue à celui de la Rome du Ve siècle ?
 » (Guillaume Malaurie). C’est une vraie question et je l’évoquerai dans mon prochain article.

 


Popularité :
3464 lecteurs au 21/12/2014


[1Par exemple, considérer que Spinoza et Bergson ont tous les deux raison sur la nature de l’esprit ; quelle surprise en philosophie !

[2Les trois « Traités à Autolycus » de St Théophile d’Antioche, traduction française de Genoude, 1838. LIVRE SECOND. XV.

[3Wikipédia : « ... l’hypostase (grecque) comme la personne (latin : persona) désignent ...le masque revêtu par l’acteur du théâtre antique pour signifier son rôle » Il ne s’agit toutefois pas de retourner à la notion « d’aspect » du divin, familier aux religions antiques et qu’avaient adoptée les partisans du modalisme

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