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Parler délirer

D 20 mai 2016     H 11:06     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 

Exposé au Colloque CEP (Cercle d’épistémologie en psychiatrie) - Clinique de psychothérapie institutionnelle de La Chesnaie - 30 avril 2016

 

J’ai intitulé mon exposé : « parler délirer ». Je vais commencer par développer le premier verbe : « parler ». Qu’est-ce que parler, vous parler ? Puis, j’en viendrai à « délirer » : qu’est-ce que délirer ? Comment peut-on sortir du sillon commun du langage pour délirer ?

 

 

I ) Première partie : PARLER

 

Commençons par « parler ». Qu’est-ce que parler, vous parler ? Dans toute réflexion épistémologique, se pose le problème du langage humain utilisé pour communiquer. La langue est utilisée pour penser, dans notre forum personnel, dans notre for intérieur, et pour parler aussi entre nous. Cette langue ne nous enferme t’elle pas dans des mots convenus et des tournures de phrases toutes faites ? Les éléments du langage ne sont-ils pas toujours créés par d’autres auparavant ?

Dans la logique aristotélicienne bivalente, à deux termes, c’est on ne peut plus vrai : les mots sont nécessairement vrais ou faux, adéquats ou non-adéquats. La logique bivalente d’Aristote commande les mots à employer. Pas de discussion possible, si l’on veut être précis. Aristote a posé le principe de « non-contradiction », comme une nécessité absolue pour dégager une vérité absolue. La vérité ne peut être contradictoire ; le Vrai, réifié, s’oppose nécessairement au Faux, absolu. Ces deux pôles logiques vrai / faux sont des impératifs catégoriques. Aristote a besoin d’une vérité absolue, pour complaire aux tyrans absolus de son temps, à qui il fait la cour.

On a tout de même un peu amélioré cette conception aujourd’hui, par l’utilisation des statistiques, qui s’appuient sur la science des probabilités. Cela semble introduire une position intermédiaire, une certaine incertitude comme troisième pôle logique, entre la Vérité réifiée et la fausseté absolue. Il y aurait du probable, ce qui semble moins enfermant. C’est une illusion en pratique. L’incertitude des probabilités ne sert qu’à mieux revenir au strict couple vrai / faux, par un tour de passe passe autoritaire. Un chef de file, un paradigme, décide qu’à partir d’un certain degré de probabilité, c’est vrai, un point c’est tout ! C’est prouvé. La seule médecine valable est celle basée sur des preuves. Elle se sert de signes précis, qui caractérisent une affection précise. L’idéologie du vrai réifié se trouve ainsi renforcée.

La logique bivalente d’Aristote doit toujours nous faire déclarer quelqu’un de « malade mental » ou de « pas malade mental », même si on utilise des probabilités. Notre clinique officielle est faite de mots énormes et figeants, comme : délire, somatisation, angoisse, dépression, TDHA. Les mots employés, voire les acronymes, n’y ont quasiment pas de définition discutable. Ce sont des slogans, des cases à remplir. Les définitions cliniques sont élaborées d’avance ; on a juste à les appliquer, comme dans le DSM américain. Ce sont nos impératifs catégoriques, qui nous disent ce qui est licite pour définir une maladie « caractérisée ».

Cela pousse certains d’entre nous au relativisme. Surtout pas de catéchisme ! Erodons les croyances ! Rien n’est alors sûr. La vérité dépend de l’interprétation de chacun. On n’a pas vraiment accès au réel. On n’a que des opinions et des interprétations. Toutes les opinions sont bonnes, y compris celles du délirant. Tout s’explique par l’éducation, par l’époque, par les antécédents familiaux, par les traumatismes infantiles, par l’ethnie dont est issue la personne. La clinique est un leurre. Face à la science autoritaire, qui nous dit quoi penser, le relativisme pousse certains à perdre leur libre esprit scientifique et à se limiter à un flottement désabusé. Pourtant, notre esprit scientifique, c’est de pouvoir dire quand quelqu’un est aliéné, quand il perd son libre-arbitre, en étant envahi de symptômes forcés et involontaires. C’est important, tout de même, comme science.

Entre impératifs catégoriques aristotéliciens, qui nous disent le vrai et le faux et le relativisme désabusé, il existe une autre voie. Cette voie est déjà présente dans la langue que nous utilisons pour parler à la surface de la Terre. A ma connaissance, les langues humaines sont toutes construites selon une autre logique, plus ancienne et moins réduite que la logique bivalente aristotélicienne. Il s’agit de la « logique tétravalente », à quatre pôles logiques. Cela change tout. Cette logique pré-socratique comporte quatre pôles fonctionnels au lieu de deux. Elle ne se limite pas au vrai / faux, au oui / non, au zéro / un. Grâce à cela, les langues ont un degré de liberté possible pour leurs utilisateurs, dans leur structure fonctionnelle même. A mon sens, les langues humaines ont un fonctionnement tétravalent, parce que le fonctionnement psychique humain utilise, lui-même, la logique tétravalente.

Je vais toutefois me limiter à la logique tétravalente des langues. C’est plus facile d’accès que d’utiliser des signes algébriques et des algorithmes logiques. Cela peut donner une compréhension intuitive de ce qu’est cette « logique tétravalente ».

 

 

Les progrès de la typologie des langues humaines nous font admettre, aujourd’hui, qu’elles articulent toutes trois éléments et pas seulement deux. Les langues sont décrites comme basées sur le système « sujet / verbe / objet ». Les linguistes classent toutes les langues, selon l’ordre de ces trois éléments dans la phrase. C’est sur le tableau de Wikipédia ci-dessus. Sur ce tableau, vous avez les différents « ordres des fonctions syntaxiques », rangés selon leur fréquence. Le français est une langue S / V / O, sujet-verbe-objet, comme 42 % des langues, notamment, comme les langues germaniques, alors que le latin est une langue S / O / V, sujet-objet-verbe. On voit ainsi que le français a un fond germanique, par son organisation, avec une superficialité latine, par son vocabulaire.

Que sont ces éléments syntaxiques, les « sujets, verbes, objets » utilisés pour ce genre de classement ? Le génie incroyable des langues humaines arrive à les construire de manière absolument diverse et, parfois, très éloignée de nos habitudes de français. Il faut comprendre la fonction de ces différents éléments syntaxiques, pour les reconnaître dans les différentes langues. Chaque langue a son génie propre pour concrétiser ces fonctions à sa manière. Mais il manque un élément très important dans ce classement officiel, qui est la nature et le rôle du complément. Les linguistes oublient presque un quatrième élément structural, qui est le complément. Or, c’est un problème essentiel pour notre liberté de parler. Je vais donc tenter d’expliquer ces éléments fonctionnels de la syntaxe des langues humaines et le rôle essentiel du complément, sous l’angle de la logique tétravalente.

 

 

  1 ) Le sujet : au quart supérieur gauche de la figure

 

 

Tout d’abord, qu’est ce que le sujet ? Le sujet, c’est une opération langagière de distinction d’un élément pris dans une totalité. On dégage une partie d’un tout réel, en suivant une règle qui l’autorise. C’est une opération ternaire, car elle suit une règle de fonctionnement entre interlocuteurs, qui est la règle de la nomination. En langage technique, c’est une métonymie de type méronymie, c’est à dire une « partie pour le tout ». On ne quitte pas le réel, on ne le nie pas, mais on n’en considère qu’une partie, érigée comme sujet de la phrase dans la syntaxe, comme représentant du réel. Le sujet devient une sorte d’ambassadeur du réel, qui nous propose sa vision et sa compréhension du monde. C’est un représentant du tout. S’intéresser à un sujet humain, maintenir notre curiosité à propos d’un sujet humain, c’est s’intéresser à la réduction du monde qu’il se construit. Il l’affirme déjà dans son nom propre, qu’il porte comme un étendard. C’est son identité symbolique ! C’est en son nom que le reste de la phrase se construit. Par extension, en français, chaque sujet de phrase va pouvoir être ce représentant du réel, pour la phrase où il est placé, comme s’il était un locuteur qui se mettrait à dire des affirmations en son nom. Il y a projection anthromorphique sur le sujet de la phrase.

Les phrases où le sujet est primordial, mis en avant, sont appelées des phrases assertives ou déclaratives. Le sujet émet une assertion, c’est à dire un énoncé considéré ou présenté comme vrai. Il déclare du vrai en son nom. La tournure déclarative de la phrase renforce la pré-éminence du sujet dans cette phrase. Le français est fondamentalement une langue déclarative, une langue qui sert à faire des assertions. Elle met, pour cela, le sujet en tête de la phrase déclarative : S / V / O. Elle se positionne d’abord comme une langue de la vérité du sujet de l’énoncé, comme beaucoup de langues indo-européennes, ainsi que pour le chinois ou le russe. Ce sont des langues où le sujet est sûr de lui. Le sujet y est riche.

 

 

 2 ) Le verbe : au quart supérieur droit de la figure

 

 

Le verbe, c’est autre chose. Il a une autre fonction dans une langue. C’est un mot ou une locution, c’est à dire un syntagme qui représente une négativité supplémentaire. C’est d’abord une négativité vis à vis du sujet, par une réduction supplémentaire de la réduction préalable du sujet. Il « falsifie » le sujet en le dégradant à son tour. C’est aussi ternaire, comme le sujet, car cela suit des règles précises de grammaire, propres à chaque langue. Ce sont les règles de la négation du sujet comme ambassadeur du réel. On ne revient pas au « tout » dont était issu le sujet, comme partie de ce tout, mais on le falsifie dans sa fonction de représentant de ce tout. C’est une seconde réduction du réel, après celle du sujet. Après avoir dégagé une « partie pour le tout », pour constituer un sujet, on va chercher maintenant à réaliser, dans le verbe, une « partie carrément sans tout », détachée du tout, isolée comme élément en soi, distinguée du tout. Les manières de le faire sont très diverses, mais elles se résument à établir des antonymies, c’est dire des espèces de symétrie d’opposés, où l’opposé de la « partie » distinguée, c’est le « tout ». En français, si je dis « Voici mon chien », c’est à dire un chien distingué, cela suppose la locution opposée « Voilà un chien quelconque », c’est à dire tous les autres chiens possibles. On a affaire, techniquement, à une antonymie. L’antonymie est une métaphore du genre « la partie sans tout ». On dégage la partie du tout pour l’isoler de ce tout. Si je vous parle, du verbe « parler », cela veut dire que je ne fais pas tout le reste que je pourrais faire, comme manger, faire la sieste, me promener, regarder un film etc. J’utilise, pour faire cela, les règles grammaticales de la négation, propres à la langue que j’emploie.

La tournure de phrase correspondante au syntagme verbal est dite « impérative » ou « injonctive ». La phrase impérative, plus généralement, a pour but d’obtenir un acte de l’interlocuteur, au détriment de tout le reste. Elle met le verbe en avant et permet de formuler un ordre, une défense, un souhait précis et distingué : « Stop ! ». « Il ne faudrait pas parler quand je parle ». « J’exige que vous m’écoutiez ». L’important, c’est de réaliser, avec le verbe, une partie isolée du tout de l’action, une action séparée de toutes les autres actions possibles par ailleurs. C’est la base de l’idéalisation. L’idéal, en effet, c’est ce qui se distingue radicalement de ce qui n’est pas commun. C’est le distingué, qui est l’injonction. Ce n’est pas vulgaire comme tout le reste. Le verbe fait partie ainsi des moyens logiques d’idéalisation du psychisme.

 

 

 3 ) L’objet : au quart inférieur gauche de la figure

 

 

L’objet, lui, est une autre forme de métonymie que celle du sujet, c’est à dire une autre forme de réduction du réel que celle du sujet. Cette fois-ci, c’est celle de l’holonymie, c’est à dire « du tout pour la partie ». Je peux dire « C’est le chien » et le chien, comme objet, est un nom commun de classe générale, utilisé pour désigner un toutou. On utilise un nom général pour signifier un élément particulier, un « tout pour la partie ». C’est duel, car c’est selon ma fantaisie, entre mon interlocuteur et moi. Je pourrais dire aussi bien un clebs, un animal, un compagnon, une plaie vivante, selon mon envie du moment. L’autre comprendra de quoi je parle. Il y a de la spontanéité entre interlocuteurs dans le choix de l’objet. Ce n’est pas soumis à des règles de syntaxe aussi contraignantes que celles qui régissent la construction du sujet et du verbe. Cet accord à l’amiable de l’objet de la syntaxe est ce qui fait échouer les systèmes de traduction automatique, qui ont besoin d’utiliser des règles précises pour fonctionner. L’ordinateur actuel ne peut pas fonctionner à l’amiable. C’est un instrument encore purement aristotélicien.

On a la chance, en français, d’avoir, grammaticalement, la distinction du nom propre et du nom commun, du nom du sujet et du nom de l’objet. Ce sont deux formes distinctes de métonymies. Cela distingue bien les deux métonymies : on a la « partie pour le tout » du sujet et on a le « tout pour la partie » de l’objet. Le nom propre est d’emblée pour un élément particulier issu d’un tout. C’est l’étendard d’un sujet, régulé par des règles strictes, comme le sont les règles de parenté. Tandis que le nom commun est un nom de classe plus générale, qui renvoie de façon métonymique à un élément particulier, à un objet particulier. On dit le nom « commun », parce qu’il est commun à une classe, afin de désigner avec lui un élément particulier qui fait partie de cette classe. C’est un terme fondamentalement anti-idéal, puisque la partie du tout est représentée par son nom de classe. C’est pour cela qu’il s’oppose le plus au verbe de la syntaxe. Nous venons de voir auparavant que le verbe était une « partie sans tout », source de l’idéal distinctif, régulée par les règles de négativité. L’objet, c’est, au contraire : un « tout pour la partie », métonymie anti-idéale et spontanée, non régulée, livré à ma spontanéité et à notre accord à l’amiable dans une conversation. C’est pour cela qu’ils sont opposés par une petite flèche à deux têtes sur le croquis.

La tournure de phrase qui peut être utilisée pour exprimer au mieux l’objet, c’est la forme interrogative. L’objet interroge toujours, sous couvert d’un nom général, un élément particulier. « De quoi suis-je bien en train de vous parler ? » De tous les objets possibles de mon discours, je m’interroge pour savoir quel en est l’élément particulier sous-entendu.

Je vous ai bien opposé logiquement « verbe » et « objet ». En clinique, la névrose se caractérise par l’envahissement de l’objet par le verbe. Le névrosé est collé au verbe. Il a un parti pris pour le verbe. Il rend tout idéal, c’est à dire tout particulier, tout singulier et lui d’abord, comme être à part. Il tend à rendre tout le « commun », toutes les généralisations, comme des fautes dont il faut douter. Le névrosé envahit l’objet par son doute, par sa négativité verbale. S’il veut se nettoyer les mains, il doute que l’objet de son affaire soit suffisamment propre et idéal. Il va continuer de se laver les mains sans pouvoir s’arrêter, pour être « sûr ! » de l’avoir fait et il peut mettre longtemps pour arrêter de douter. C’est l’objet qui est mis à son tour dans une forme négative, jamais sûre. Le névrosé n’arrive pas à admettre vraiment l’existence de l’objet en soi. Il le colonise avec le verbe. C’est la même chose dans les comptes d’argent, qu’il faut toujours recommencer, sans jamais avoir l’impression que cela tombe juste. Les névrosés sont particulièrement inadaptés dans notre société marchande, où les artéfacts et l’argent sont si importants. Ils vont avoir aussi des tics, où ils ne peuvent s’empêcher de toucher des objets et, à travers eux, des « parties » sous-entendues, avec l’ambiguïté sexuelle sous-entendue des parties en question. Dégager l’objet avec le névrosé, c’est l’aider à arrêter cette colonisation outrancière par le verbe, qui va lui amener un jour l’irruption de symptôme et lui faire demander de l’aide.

En effet, comme pour toute fonction psychique trop refoulée, l’objet de la syntaxe, trop envahi chez le névrosé, va se révolter sous forme de symptôme de lâchages calamiteux. Il y a apparition d’objets incontrôlables, imprévus et insupportables pour eux. Un jour, surgissent, par exemple, des bordées d’injures devant l’autre, ou des lâchages d’urines ou de selles, dès que la personne sort de sa retenue pour aller trivialement en courses. Cela peut être des éjaculations au plus mauvais moment, dans le bus par exemple, ou des jaculations féminines des plus grotesques. L’objet-symptôme devient matériel et un matériel très gênant, car le plus anti-idéal, le plus « chiant » possible !

 

 

 4 ) Le complément : au quart inférieur droit de la figure

 

 

Maintenant, nous pouvons aborder logiquement le complément, dont je vous disais l’importance pour notre libre-arbitre. Le problème de la linguistique contemporaine, c’est que les linguistes actuels ont du mal à faire un classement des langues, qui inclut vraiment le quatrième composant des langues, c‘est à dire le complément : sujet / verbe / objet / complément. Ils connaissent bien le complément, mais ils le traitent… comme un complément, comme un accessoire d’autres éléments de la phrase. Ils ne le considèrent pas comme un élément structurel à part entière de la syntaxe. C’est un syntagme considéré comme accessoire, comme surajouté. Wikipédia dit carrément : « en grammaire, un complément est un syntagme dépendant d’une autre entité dans la phrase ». Ils font toujours du complément un appendice d’un autre élément de la phrase. Ils décrivent le complément du nom, le complément du verbe, le complément de l’adjectif, le complément de l’objet, le complément de la phrase etc. Vous avez tous appris ça à l’école, à moins que l’on vous ait appris à confondre carrément objet et complément, par exemple sous la forme du « complément d’objet direct » ou du « complément d’objet indirect ». Pour être capables de classer le complément pour de bon, c’est à dire à part entière, comme un élément en soi de la phrase, les linguistes seraient obligés de mieux comprendre la fonctionnalité générale des langues humaines. Or, ça dépasse toujours leur entendement qui reste, au fond, aristotélicien depuis 2500 ans.

Le terme même de « complément » est piégeant. Le mot vient du latin complementum « ce qui complète » de complexe « remplir, achever, parfaire ». Cela pousse à le considérer comme une espèce de rajout à la phrase. Il faudrait arriver à trouver une autre dénomination, qui rende mieux compte de sa fonction propre.

Le complément dans la phrase, et non le complément de la phrase, c’est une métaphore du genre « synonymie », c’est à dire un « tout sans partie », cette fois-ci. On y reste campé sur le « tout » des synonymes, où aucun élément particulier ne doit surnager. Tous pareils. Rien ne doit se distinguer, ou, tout au moins, on doit tendre vers cela. On refoule tout ce qui dépasse. C’est le vrai élément syntaxique opposé du « sujet » qui est le dégagement d’un élément particulier pris pour le tout du réel. Ici, dans le complément, le particulier est refoulé catégoriquement, au moins dans l’intention exprimée par le complément. Le complément, c’est d’abord un anti-sujet. C’est sa vraie fonction. Cette opposition est marquée par l’autre petite flèche à deux têtes de la figure. C’est aussi un élément duel, spontané, sans règles précises, comme le sont les règles de nomination pour le sujet.

Le complément est ce qui apporte la correction de la trop grande affirmation, de la trop grande déclaration effectuée dans le réel par le sujet. Le complément n’est pas un simple appendice complémentaire, puisque c’est ce qui permet justement d’échapper à la réduction primaire absolue, à la limitation autoritaire du langage. Pour vous complimenter, je peux vous dire : « Comme auditeurs, vous êtes très attentifs… » L’objet de la phrase, c’est vous, les auditeurs. Le complément, c’est quand je rajoute « très attentifs ». Evidemment, si je rajoute « très attentifs », c’est, en vous flattant, espérer corriger le risque que vous ne le soyez pas tout à fait. Cela corrige la réduction opérée du réel, qui vous sélectionnerait, en logique bivalente, en logique aristotélicienne absolue, comme des auditeurs obligés et entiers. Si je vous nomme « auditeurs », en logique bivalente, vous êtes des auditeurs, obligés de l’être, un point c’est tout. C’est comminatoire. Or, vous échappez à la fermeture du langage en pouvant n’être pas beaucoup, voire pas du tout attentifs, même si vous êtes censés tenir ce rôle d’auditeur actuellement. Grâce au complément, je ne vous coince pas dans le rôle d’auditeur ! Vous restez libres, comme sujets, de rêvasser ou de parler dans votre coin. C’est la correction que donne le complément. Que vous soyez « très attentifs », au fond, c’est un souhait que j’exprime. Cela corrige ma déclaration de sujet déclaratif, disant absolument la vérité.

Le rôle du complément est essentiel pour que la langue, les langues humaines, les tournures de langage, les paroles humaines, ne soient pas fermées sur elles-mêmes. Grâce à lui, persiste toujours un échappement au déclaratif de la phrase et, ce, à l’intérieur même de la phrase. C’est remarquable ! Ici, je rajoute « très attentifs » à auditeurs, mais c’est au sujet, à moi qui vous parle, que cela renvoie en premier, à mon désir que vous soyez attentifs. Le complément renvoie d’abord au sujet pour nuancer son découpage du réel. Le complément est un modulateur, un opposé-correcteur du sujet déclaratif, même s’il est minimisé, en français. Il est minimisé, parce que le français privilégie le sujet déclaratif aristotélicien. Le grec fait cela aussi, naturellement, comme Aristote. Dans les slogans, il n’y a plus du tout de complément. Le sujet y prétend alors une autorité sans faille et sans état d’âme.

Il y a une tournure de phrase typique, qui sert à faire la même chose que le complément, comme syntagme. Ce sont les phrases dites « exclamatives ». C’est plus vaste que ce qu’on entend par une simple exclamation. Ces tournures de phrases dites exclamatives, utilisent principalement, comme équivalent du complément, la prosodie. Ce sont les accents et intonations du langage, c’est à dire les éléments qui trahissent l’émotion. La prosodie entraîne la familiarité immédiate des locuteurs entre eux et le partage collectif d’une communion, dans une même synonymie, dans le même accent et la même accentuation de la phrase, grâce à une même émotion partagée. Cela crée une fraternité s’opposant tout de suite aux dictats. Je vais vous dire : « Merci d’écouter… » (avec un gros soupir), en mettant des points de suspension après « écouter » à l’écrit ou en utilisant un accent particulier à l’oral. Si je vous dis « merci d’écouter… », avec un gros soupir, c’est que, précisément, je vous sens en train de décrocher de votre obligation d’auditeur ! Cela trahit mon inquiétude et ma déception, au cas où vous ne seriez pas tout à fait attentifs et que je raterais complètement mon coup. Si c’était une phrase déclarative, qui met le sujet en avant, je vous dirais : « Je vous demande maintenant de m’écouter », point. Si vous êtes fondamentalement disciplinés, c’est la vérité à suivre. La phrase déclarative est déclarée juste. Si j’y mets plus de prosodie, de nuances dans le ton, cela va trahir mon émotion de sujet de n’être pas aussi sûr de mon fait que ça !

Les pervers aristotéliciens cherchent, à tout prix, à envahir le complément par le sujet, à en faire un appendice strict du sujet, afin de mettre l’émotion à leur service de sujet tout puissant. Ils envahissent l’émotion de l’autre par le sujet, en profitant des capacités de synonymie du complément, de la communion autour du complément, pour s’introduire comme sujet dominant. Ils manipulent toujours l’émotion de l’autre par ce biais du sujet. Par contre, dégager la compréhension du complément et de ses échappements intrinsèques, ne pas en faire un simple appendice sans importance, c’est se mettre en travers de leur mainmise sans vergogne et les aider à devenir moins colonisateurs. Encore faut-il qu’ils nous demandent de l’aide !

Or, les personnes perverses peuvent demander de l’aide, car ce complément envahi et empêché de fonctionner, peut se venger, un jour, par un effet de retour du refoulé, dans le surgissement de symptômes terribles. La personne, qui s’affirmait trop comme sujet, va avoir maintenant l’impression de disparaître sur place, de mourir subitement. Cela s’accompagne d’une tempête émotionnelle énorme, qui la fait courir aux urgences ou appeler le SAMU. C’est ce qu’on appelle une « attaque de panique ». C’est la vengeance du complément.

 

 

II ) Deuxième partie : DELIRER

 

J’en arrive maintenant au deuxième verbe du titre de mon exposé : délirer. Nous pouvons parler entre nous, mais, si quelqu’un délire, de quoi s’agit-il ?

 

 1 ) Les délires proprement dits :

 

Délirer, c’est maintenant facile à comprendre, grâce à la logique tétravalente de la langue. Dans le délire, c’est le complément qui se met à envahir le sujet. Le sujet ne tient pas tout à fait debout chez les délirants, comme outil d’une fonction déclarative. Il ne fait pas le poids face au complément. Si cet envahissement délirant est très soudain, on peut relever assez facilement le moment de la « forclusion du Nom-du-père », selon le concept de Lacan. Cela signifie qu’un élément nominal, normalement régulé en situation tierce par des règles de nomination, défaille brusquement dans sa fonction, d’une manière assez traumatique. La dualité du complément déferle alors dans un tableau clinique que l’on nomme souvent « bouffée délirante aigüe » ou « moment fécond psychotique ». Mais cet envahissement peut être souvent torpide, progressif, à bas bruit et pas forcément d’une manière aussi dramatique.

Le complément envahit le sujet pour faire disparaître la netteté de la réduction qui caractérise, normalement, le sujet de la phrase. Tout à tendance à devenir trop synonyme, dans le délire. Les sujets, eux-mêmes, tendent à être confondus. C’est la base de l’interprétation délirante : d’autres parlent entre eux et le délirant a l’impression qu’on parle de lui. Ou alors, dans l’hallucination délirante, c’est le sujet qui devient un autre. C’est un autre, qui lui parle dans sa propre pensée. On voit les zones motrices de la parole qui s’activent à l’IRM fonctionnelle dans le cerveau du délirant, mais c’est un autre qui lui parle. Le délire s’exprime dans l’explication qui est donnée de l’hallucination : « c’est le voisin qui m’injurie ». C’est alors « le tout sans partie » de l’émotion qui envahit « la partie représentant le tout » du sujet. Ce n’est pas compliqué !

Les délires et hallucinations sont divers, car ils dépendent des émotions qui leur sont associés. Les mélancoliques délirent avec leur tristesse. Les paranoïaques, purs et durs, délirent avec leur agressivité. Les paranoïaques sensitifs délirent avec leur peur innommable et les hallucinés persécutés également. J’ai l’impression, d’ailleurs, que ce genre de délire sensitif est en pleine expansion aujourd’hui, avec toutes les menaces économiques, terroristes, écologiques, qui planent sur l’homme contemporain et qui lui font peur. Les maniaques, par contre, délirent avec leur euphorie et confondent tout ce qui se présente à eux, dans une grande ambiance de synonymie folle : tout est enthousiasmant pour eux.

On peut comprendre simplement les impasses aliénantes des délirants et hallucinés, si l’on comprend cet envahissement du sujet par le complément. Je ne vais pas discuter des causes de cela, qui sont évidement multiples et pas seulement liées à la symbolisation du langage. Tout ce qui atteint les capacités ternaires du sujet peut être en cause, y compris le poids du neurologique, des relations mère-enfant ou des relations érotiques.

Pourquoi une personne délirante peut-elle nous demander de l’aide ? C’est que, pour elle, le sujet si colonisé peut se mettre à ressurgir dans un symptôme affreux. Là, c’est le sujet qui se venge ! Cela donne, par exemple, si la personne est très intériorisée, des impulsions intérieures déchaînées sous l’aspect d’hallucinations injurieuses. Si la personne est plutôt à fleur de peau, le symptôme va se présenter comme des rétorsions sur elle-même, par des automutilations terribles. Si elle est plus extériorisée, elle va avoir des irritabilités et des impulsions agressives telles, que cela lui gâche sa vie relationnelle et lui amène des rétorsions pénibles.

Vous comprendrez que le travail essentiel que l’on peut faire avec le délirant, c’est de l’aider à rétablir la fonction nominale, celle qui permet d’établir un sujet dégagé de toute colonisation par le complément. Cela nécessite de travailler avec lui les règles ternaires de nomination. Le délire peut être soufflé net, ce qui fait toujours une certaine impression au soignant, mais cela peut être plus progressif, plus laborieux, voire impossible à tenir au long cours, avec des rechutes inéluctables. Tous les facteurs qui peuvent aider à cela sont utiles : les médicaments psychotropes, l’environnement social et thérapeutique, comme une clinique de psychothérapie institutionnelle, la qualité du thérapeute qui saura ne pas prendre, défensivement, une posture de Maître aristotélicien etc.

 

 2 ) Les dissociations schizophréniques :

 

Il faut distinguer les délires proprement dits, des dissociations schizophréniques. Ce n’est pas pareil. Ces dissociations résultent d’un autre envahissement, qui est celui du verbe par l’objet. L’objet devient tellement prééminent, englobant, qu’il met le verbe et ses capacités de négativité à son service. C’est « la partie sans tout » du verbe qui devient envahie par le « tout pour la partie » de l’objet. C’est le verbe qui ne tient pas sa place falsifiante dans la langue. Cela donne un genre de salmigondis où la pensée, notamment, la parole intérieure, est envahie de classements arbitraires, de généralités outrancières, de bizarreries englobantes. Cela peut aboutir à ce qu’on appelle le « néologisme délirant », qui est cette parole singulière qu’une personne semble trouver, non seulement naturel d’émettre dans son discours, mais complètement adéquate. Le néologisme est une locution carpe-lapin, puisqu’il exprime une généralité qui prend le dessus sur une partie verbale, qui devrait rester isolée normalement. Cette partie verbale devient travestie en un nom commun délirant. Le néologisme est toujours un nom commun qui colonise un verbe.

Notons que le néologisme peut se voir aussi dans les aphasies de réception, les aphasies de Wernicke, puisque ce qui est envahi par l’objet, c’est le verbe tourné vers l’action. L’action motrice de parler n’y est pas atteinte. C’est en amont de l’action que ça se passe, dans la conception même du verbe qui est colonisé par l’objet. Ceci pour rappeler que les problèmes purement neurologique peuvent très bien intervenir dans ces problèmes de langage, ainsi que bien d’autres facteurs.

Un néologisme délirant, ça ne fait pas du tout rigoler l’autre, comme le ferait un mot d’esprit. Ça ne fait pas élaboration savante non plus, comme dans le néologisme académique. Le néologisme schizophrénique reste obscur, si on ne le décode pas logiquement avec les clés logiques que je vous donne. Comme disait un patient de Gabriel Deshaies à Charenton : « la télévision est bourrachée de choses désabusives, de chose fausse qui sont telé fusées ». Dans « la télévision est bourrachée », le verbe « bourrer » est englobé dans un adjectif qualificatif qui tient lieu d’objet : « bourrachée ». Dans le syntagme les « choses désabusives », le verbe « désabuser » est travesti par un objet englobant, en étant directement transformé en « chose » : les « choses désabusives ». Le mot de dissociation peut être gardé, si l’on considère qu’il y a des verbes envahis et d’autres qui restent plus intacts, que cela dissocie partiellement la fonction verbale du langage. Ce genre d’envahissement peut, toutefois, se mettre à envahir tout le langage, qui tourne à la schizophasie, à la salade de mots. Tout est alors envahi par l’objet de la syntaxe, au détriment du verbe, complètement colonisé. Ce n’est pas le même envahissement que celui du délire paranoïaque ou mélancolique, mais c’est tout aussi redoutable, car on y perd la faculté de pouvoir concrètement communiquer.

Cet envahissement du verbe par l’objet englobant pousse aussi les personnes schizophrènes à chercher un environnement complètement englobant, comme le sont si bien les institutions psychiatriques et contre la pente de quoi, lutte si bien cette clinique de psychothérapie institutionnelle où nous nous trouvons. Ils peuvent aussi chercher à établir des consultations immuables, où il n’y a pas de limites bien nettes, comme le seraient des heures de rendez-vous à respecter ou une durée prévisible de l’entretien. Ils veulent que nous les englobions dans leur distinction peu assurée. Surtout, il ne faut pas que le thérapeute soit malade, qu’il parte en vacances ou, pire, qu’il prenne sa retraite ! C’est vécu comme une grande trahison.

Les symptômes que peuvent présenter les personnes schizophrènes sont tout aussi éprouvants que ceux que nous avons vu précédemment, pour les autres formes de colonisation. C’est le verbe, cette fois-là, qui surgit dans des ruminations sans fin et des culpabilités sans fin sur ce qui doit être idéal. La pensée de la personne et sa parole adressée à l’autre, sont très atteints par des blocages, qui correspondent à de la glu symptomatique, au collage piégeant que présentent des locutions verbales. Cela provoque de terribles barrages qui entravent le déroulement même de la pensée et de la parole de la personne schizophrène.

Soigner quelqu’un de dissocié, c’est travailler avec lui la distinction du verbe et de ses fonctions falsifiantes, de ses règles langagière ternaires de négativité et d’idéalisation concomitante. Tout ce qui peut aider à cela est utile. En renforçant le verbe, vous l’empêcher de se faire trop coloniser et de ressurgir dans la glue du symptôme de barrage. On veut développer ça aujourd’hui comme de la ré-éducation cognitive, pour apprendre au schizophrène à bien penser et à ne pas parler de travers. La rééducation des fonctions cognitives altérées, cela s’appelle de la « remédiation cognitive ». C’est très à la mode actuellement dans les institutions psychiatriques. Cela demande plus de tact et de finesse que cela. Ce qu’il faut, c’est un travail sur la notion d’idéalisation même, à réaliser avec la personne schizophrène. L’art peut beaucoup aider à cela.

 

 3 ) La psychose :

 

Bien sûr, les deux sortes de débordement, ceux du délire et ceux de la dissociation schizophrénique, peuvent co-exister. C’est alors la psychose complète, celle de la schizophrénie dite dysthymique, ou de la mélancolie ou de la paranoïa, en voies de dissociation. Aristote devient complètement subverti dans la psychose, mais à quel prix… Ce qui devrait maintenir le libre arbitre de la personne, le complément, en modérant le sujet, se met à devenir complètement abusif en colonisant le sujet. Cela entraîne une action nominale qui n’est plus régulée, mais qui varie au gré des « humeurs » spontanées de la personne délirante. La dualité envahit le ternaire au prix d’une inadéquation avec le réel, ce qui n’est pas rien. C’est ce qui se passe aussi avec l’objet. L’objet, en envahissant le verbe, entraîne la personne dans une pensée qui est d’un caprice absolu, qui perd la régulation grammaticale normale du verbe. On se met à penser et à agir complètement de travers. Cela peut être un moyen de défense contre un sytème trop autoritaire ou totalitaire, mais quel moyen de défense couteux !

La psychose, en résumé, c’est la dualité qui envahit le ternaire et qui perd toute régulation tierce possible. C’est, évidemment, une aliénation considérable et le chemin est tout tracé pour que des symptômes affligeants apparaissent un jour ou l’autre.

Pour conclure, je plaiderai pour que l’épistémologie arrive à se dégager de l’idéologie aristotélicienne autoritaire, ainsi que du relativisme délirant. Construisons une nouvelle épistémologie, à partir d’une nouvelle logique, qui soit moins mutilante ou aliénante que la logique bivalente. Nous avons un philosophe français d’origine roumaine, M. Stéphane Lupasco, mort en 1988, qui a essayé la trivalence, à trois éléments. Mais, il n’a jamais su comment comprendre ni placer les émotions et ce que je vous ai décrit comme le complément. Un de ses disciples actuel, M. Edgar Morin, a du se rabattre sur ce qu’il appelle la « complexité », pour essayer de noyer le poisson logique d’une certaine façon dans le flou. Je pense, qu’avec la tétravalence logique, nous pouvons échapper aux insuffisances de ces conceptions. Nous pouvons, à partir de là, susciter le développement d’une science clinique et d’applications thérapeutiques qui tiennent vraiment un jour debout.

 

 

> Les deux oscillations métaphoriquo-métonymiques : cliquez sur l’image pour la voir en grand :

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