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Les risques du dialogue et de la coopération avec les gouvernements qui violent les droits humains

Human Rights Watch - Rapport mondial 2011 : L’inaction face aux abus (Introduction)

D 25 janvier 2011     H 06:30     A     C 0 messages


> Par Kenneth Roth - directeur exécutif de Human Rights Watch [1]

Voir en ligne : http://www.hrw.org/en/world-report-2011/rapport-mondial-2011-l-inaction-face-aux-abus

Dans son Rapport mondial de l’an passé, Human Rights Watch mettait en évidence l’intensification des attaques perpétrées par certains gouvernements répressifs contre des militants, des organisations et des institutions de défense des droits humains. Cette année, nous nous penchons sur un autre aspect de ce problème : l’incapacité de nombreux gouvernements qui clament leur attachement aux droits humains à défendre les personnes et les organisations qui font l’objet de ces attaques, et à faire preuve de fermeté face aux gouvernements répressifs.

La décision de tel ou tel gouvernement de porter atteinte aux droits humains s’appuie souvent sur une certaine logique. Par exemple, le refus d’accorder une plus grande liberté aux citoyens est fréquemment lié à la crainte que ceux-ci soient tentés de former des alliances pour exprimer leurs revendications et menacer ainsi la mainmise du gouvernement sur le pouvoir. De même, le refus par certains chefs d’État autoritaires d’allouer des ressources aux populations défavorisées est fréquemment basé sur la crainte que cela puisse compromettre leur capacité à s’enrichir et à enrichir leurs amis.

Les pressions internationales peuvent toutefois changer la donne. Qu’il s’agisse d’exposer ou de condamner les exactions, de subordonner l’octroi d’une aide militaire ou budgétaire à l’élimination de celles-ci, d’imposer des sanctions ciblées visant les personnes responsables des exactions, voire d’exiger la poursuite en justice et la condamnation de ces individus, les pressions publiques accroissent, pour ceux qui les perpétuent, le coût des atteintes aux droits humains. Ces pressions permettent en effet de diminuer le risque de l’oppression, car elles signalent clairement que les exactions ne peuvent se poursuivre sans engendrer un coût pour leurs auteurs.

Tous les gouvernements ont pour devoir d’exercer ce type de pressions. L’engagement en faveur des droits humains nécessite non seulement que l’on prenne leur défense au niveau national mais aussi que l’on emploie tous les outils disponibles adaptés pour convaincre d’autres gouvernements de les respecter tout autant.

Bien sûr, aucun gouvernement répressif n’aime être soumis à de telles pressions externes. Aujourd’hui, nombre d’entre eux résistent vigoureusement à ces pressions, espérant dissuader d’autres gouvernements d’adopter ou de perpétuer une telle démarche. Cette réaction n’a rien de surprenant. Il est toutefois décevant de constater que de nombreux gouvernements, face à cette réaction, cessent d’exercer des pressions publiques. Par ailleurs, il est préoccupant de remarquer que les gouvernements sur lesquels on aurait pu compter pour exercer de telles pressions propices au respect des droits humains puissent y renoncer, acceptant les raisonnements et subterfuges des gouvernements répressifs. Au lieu de s’engager à exercer des pressions publiques pour défendre les droits humains, ils préfèrent adopter une démarche plus indulgente s’appuyant par exemple sur un « dialogue » privé ou une « coopération ».

En soi, une stratégie de promotion des droits humains basée sur le dialogue et la coopération n’a rien de mauvais. Persuader un gouvernement par le dialogue à coopérer véritablement aux efforts d’amélioration de son bilan en matière de droits humains est un des objectifs clés du plaidoyer des droits humains. Une démarche coopérative tombe sous le sens pour les gouvernements manifestement soucieux de respecter les droits humains mais qui ne disposent pas des ressources ou des compétences techniques nécessaires à la concrétisation d’un tel engagement. Cette démarche peut aussi être utile pour permettre à un gouvernement de sauver la face, par exemple lorsque celui-ci est disposé à mettre un terme à ses exactions tout en donnant l’impression d’agir de son propre chef. En effet, c’est souvent dans ce genre de circonstances que Human Rights Watch noue un dialogue discret avec certains gouvernements.

Toutefois, lorsque le non-respect des droits humains est dû à une absence manifeste de volonté politique, les pressions publiques s’imposent pour modifier l’analyse coût-bénéfice à l’origine de la décision d’un gouvernement de réprimer au lieu de respecter ces droits. Dans de tels cas, la quête de dialogue et de coopération devient une mascarade conçue davantage pour apaiser les personnes qui critiquent l’inaction face aux abus que pour permettre un réel changement. Il s’agit d’un moyen de détourner l’attention du fait qu’aucune mesure significative n’est prise pour mettre fin aux abus. En outre, le refus d’exercer des pressions nuit à l’efficacité du dialogue et de la coopération car les gouvernements répressifs savent qu’en feignant une participation, ils ne s’attireront aucun ennui.

Parmi les exemples récents de cette regrettable stratégie, citons la réaction mitigée de l’ASEAN à la répression birmane, la déférence des Nations Unies envers les atrocités commises au Sri Lanka, l’attitude obséquieuse de l’Union européenne à l’égard de l’Ouzbékistan et du Turkménistan, la clémence des pays occidentaux face à certains dirigeants africains répressifs qu’ils soutiennent, tels que Paul Kagame au Rwanda et Meles Zenawi en Éthiopie, la faiblesse de la politique des États-Unis vis-à-vis de l’Arabie saoudite, l’indulgence de l’Inde à l’égard de la Birmanie et du Sri Lanka, et la lâcheté manifestée de manière quasi-universelle face aux atteintes toujours plus graves aux libertés fondamentales perpétrées par la Chine. Dans tous ces cas, pour les gouvernements qui renoncent à exercer des pressions publiques, c’est un peu comme s’ils fermaient les yeux sur la répression dans les pays concernés.

Même les gouvernements qui répugnent d’une manière générale à user de pressions sont parfois prêts à en imposer dans leurs relations avec certains gouvernements parias - comme la Corée du Nord, l’Iran, le Soudan et le Zimbabwe - dont la politique, que ce soit sur le plan des droits humains ou d’autres sujets, est tellement scandaleuse qu’elle occulte d’autres intérêts. Il est regrettable que de nombreux gouvernements qui sont censés défendre les droits humains soient aujourd’hui peu enclins à faire usage de pressions publiques pour influer sur le comportement répressif d’autres gouvernements.

Lorsque les gouvernements cessent d’exercer des pressions publiques pour lutter contre les atteintes aux droits humains, les défenseurs actifs dans les pays touchés par ces atteintes - militants des droits humains, parlementaires qui soutiennent ces droits, journalistes interpellés - se retrouvent privés d’un soutien crucial. Les pressions exercées depuis l’étranger peuvent contribuer à créer un espace politique qui permettra aux acteurs locaux d’exiger le respect des droits par leur gouvernement. Elles peuvent aussi faire comprendre aux militants nationaux qu’ils ne sont pas seuls, que d’autres acteurs sont à leurs côtés. Mais lorsque ces pressions sont peu importantes voire inexistantes, les gouvernements répressifs sont plus libres de restreindre le rôle des militants nationaux, comme cela est le cas depuis quelques années en Russie, en Éthiopie, au Rwanda, au Cambodge et ailleurs. En outre, le dialogue et la coopération pouvant être interprétés comme un consentement tacite par rapport aux abus, les militants dans les pays concernés ressentent souvent de l’indifférence plutôt qu’une solidarité de la part des gouvernements étrangers.

 


 Une réaction timide à la répression


 

Depuis quelques années, le recours au dialogue et à la coopération plutôt qu’aux pressions publiques est plus que jamais en vogue aux Nations Unies. C’est l’approche privilégiée par le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon et de nombreux membres du Conseil des droits de l’homme. En outre, l’Union européenne semble aujourd’hui beaucoup apprécier la stratégie du dialogue et de la coopération ; Catherine Ashton, la Haute Représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique sécuritaire, ne cesse de préconiser une « diplomatie discrète » en toutes circonstances. De grandes démocraties du Sud telles que l’Afrique du Sud, l’Inde et le Brésil prônent elles aussi une stratégie discrète face à la répression. La fameuse éloquence du Président américain Barack Obama lui fait parfois défaut lorsqu’il s’agit de défendre les droits humains, notamment dans des contextes bilatéraux avec, par exemple, la Chine, l’Inde et l’Indonésie. Il convient également de noter qu’Obama ne s’appesantit aucunement auprès des différentes agences du gouvernement américain, comme le département de la Défense et diverses ambassades, sur la nécessité de transmettre en permanence un message percutant dans le domaine des droits humains - ce qui pose par exemple un problème en Égypte, en Indonésie et au Bahreïn.

Il est particulièrement malvenu que les partisans des droits humains perdent aujourd’hui le moyen de se faire entendre, d’autant plus que différents gouvernements désireux d’éviter le respect rigoureux de ces droits n’ont aucun scrupule à s’exprimer. Beaucoup d’entre eux remettent en question les principes fondamentaux tels que l’universalité des droits humains. Par exemple, certains gouvernements africains déplorent l’attention « sélective et impérialiste » que la Cour pénale internationale consacre à leur continent, comme si le sort de quelques despotes africains était plus important que la souffrance d’innombrables victimes africaines. La croissance économique de la Chine sert souvent à démontrer combien un gouvernement autoritaire peut être bénéfique au développement économique de pays à faibles revenus, et ce, alors même que les gouvernements qui n’ont pas de comptes à rendre sont plus susceptibles de succomber à la corruption et qu’ils répondent souvent moins aux besoins les plus pressants de leur population ou consentent moins d’investissements à cet effet (comme le montre la hausse du nombre des protestations en Chine - environ 90 000 par an d’après les chiffres communiqués par le gouvernement chinois - alimentées par un mécontentement croissant face à la corruption et au comportement arbitraire des fonctionnaires locaux). Certains gouvernements, désireux de jeter aux oubliettes les règles pourtant établies de longue date visant la protection des civils en temps de guerre ou de menace à leur sécurité, justifient leurs propres atteintes à la loi de la guerre en citant les attaques systématiques lancées par le Sri Lanka lors de sa victoire sur les rebelles des Tigres tamouls, ou l’attitude tolérante (surtout des États-Unis) à l’égard de la torture et des détentions arbitraires dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Les gouvernements qui cessent de s’exprimer sur la question des droits humains, abandonnent de fait ces débats cruciaux aux opposants de l’application universelle des droits humains.

Cette réticence est en partie imputable à une crise de confiance. L’évolution des rapports de force à l’échelle mondiale (et notamment la montée en puissance de la Chine), l’intensification de la concurrence autour des marchés et des ressources naturelles dans un contexte de turbulences économiques et le déclin de la moralité des pouvoirs occidentaux dû à leur utilisation, en toute impunité, de techniques de contre-terrorisme abusives, sont autant de phénomènes qui dissuadent les gouvernements de ne plus s’exprimer aussi vigoureusement en faveur des droits humains.

Il est ironique que certains des gouvernements les plus opposés à l’usage de pressions pour promouvoir les droits humains n’hésitent en revanche aucunement à y recourir pour détourner les critiques à l’égard de ces droits. Ainsi, la Chine a tout mis en œuvre, dans un effort qui s’est avéré vain, pour étouffer un rapport adressé au Conseil de sécurité de l’ONU sur la découverte d’armes chinoises au Darfour, malgré l’existence d’un embargo sur les armes. De même, le Sri Lanka a vainement tenté d’empêcher la mise en place d’un groupe consultatif de l’ONU chargé d’examiner la responsabilité des crimes de guerre commis pendant le conflit armé avec les Tigres tamouls. La Chine a par ailleurs entrepris d’importants efforts de lobbying pour que le prix Nobel de la paix ne soit pas décerné à Liu Xiaobo, écrivain chinois incarcéré à la suite de ses activités en tant que défenseur des droits humains ; cette tentative ayant échoué, la Chine a cherché, en vain, à dissuader les gouvernements d’assister à la cérémonie de remise du prix en Norvège. Dans une démarche similaire, la Chine a tenté de bloquer la proposition concernant l’instauration d’une commission d’enquête de l’ONU consacrée aux crimes de guerre commis en Birmanie.

 


 L'ONU et ses États membres


 

L’obsession du dialogue et de la coopération se fait particulièrement sentir au sein du Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève, dont nombre des membres préconisent « la coopération plutôt que la condamnation ». Le Conseil a recours à une forme clé de pression, à savoir sa capacité à dépêcher des enquêteurs pour exposer les atteintes et à réclamer des comptes aux gouvernements qui ne réduisent pas leurs atteintes aux droits humains. Un élément important de cette stratégie consiste à imposer une résolution à un pays ou une situation spécifique. Or, plusieurs gouvernements qui font partie du Conseil s’opposent à toute résolution spécifique sur un pays conçue pour engendrer une pression sur celui-ci (sauf dans le cas de l’éternel paria du Conseil, Israël). Comme la Chine l’a expliqué (dans le cadre similaire de l’Assemblée générale de l’ONU), « soumettre une résolution spécifique à un pays [...] politise la question des droits humains et n’est pas favorable à une réelle coopération en matière de droits humains ». Le Groupe africain à l’ONU a affirmé qu’il ne soutiendra les résolutions spécifiques sur un pays qu’avec le consentement du gouvernement ciblé, autrement dit qu’à condition que la résolution n’exerce aucune pression. Une version extrême de cette stratégie a été adoptée après le lancement par le Sri Lanka d’attaques systématiques sur des civils pendant les derniers mois de la guerre contre les Tigres tamouls ; au lieu de condamner ces atrocités, une majorité de membres du Conseil a rejeté les objections d’une minorité et voté pour féliciter Sri Lanka pour sa victoire militaire sans que mention soit faite des atrocités perpétrées par son gouvernement.

Si les membres du Conseil tiennent vraiment à ce que le dialogue et la coopération contribuent à la défense des droits humains, ils ne devraient appliquer ces deux instruments qu’aux gouvernements qui ont manifesté leur volonté politique d’améliorer leur comportement. Mais que ce soit par calcul ou par lâcheté, de nombreux membres du Conseil présentent le dialogue et la coopération comme une panacée sans se demander si les gouvernements ont une réelle volonté politique de mettre un frein à leur comportement abusif. Ils ne cherchent ainsi pas à les mettre à l’épreuve pour savoir si l’intérêt qu’ils revendiquent à l’égard de la coopération n’est qu’un stratagème pour s’éviter des pressions ou bien un engagement réel à améliorer leur comportement. Ces mises à l’épreuve pourraient porter sur la volonté du gouvernement à reconnaître ses défaillances dans le domaine des droits de l’homme, à accueillir les enquêteurs de l’ONU venus étudier la nature du problème, à prescrire des solutions et à lancer des réformes. Les ennemis de l’application des droits humains vont jusqu’à refuser que des résolutions critiques soient imposées aux gouvernements qui, pourtant, échouent indéniablement dans cette mise à l’épreuve, comme c’est le cas de la Birmanie, de l’Iran, de la Corée du Nord, du Sri Lanka et du Soudan.

L’Assemblée générale de l’ONU connaît des problèmes similaires. Lorsque les militaires birmans, déjà au pouvoir depuis des décennies, ont encore renforcé leur autorité à l’issue d’élections truquées conçues pour créer l’apparence d’un gouvernement civil, une campagne a été lancée afin d’intensifier les pressions au moyen d’une commission d’enquête internationale chargée d’examiner les nombreux crimes de guerre commis pendant le conflit armé qui sévit dans le pays depuis de longues années. Une commission d’enquête serait en effet un excellent moyen de montrer que de telles atrocités ne peuvent plus être commises en toute impunité. Elle inciterait également les membres plus récents du gouvernement dominé par les militaires à ne pas reproduire les pires comportements du passé. L’idée d’une commission d’enquête, proposée au départ par le rapporteur spécial indépendant en Birmanie, est appuyée, entre autres, par les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, les Pays-Bas, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Pourtant, certains ont refusé d’avaliser la création d’une commission d’enquête, pour la raison fallacieuse qu’elle serait inefficace sans la coopération de la junte birmane. La Haute représentante de l’UE, Catherine Ashton, en rejetant cet instrument, a déclaré : « Dans l’idéal, nous devrions chercher à nous assurer d’une certaine coopération de la part des autorités nationales. » De même, une porte-parole du ministère allemand des Affaires étrangères a affirmé que, pour faire avancer les droits humains dans le pays, il était « primordial de trouver une forme ou une autre de mécanisme de coopération avec les autorités nationales [birmanes] ». Or, obtenir une telle coopération de la part des militaires birmans sans les soumettre à de nouvelles pressions ne saurait être qu’une vaine chimère.

L’une des formes préférées de coopération est le dialogue intergouvernemental formel sur la question des droits humains, que de nombreux gouvernements ont mis en place avec la Chine et que l’UE a conclu avec divers pays répressifs, dont les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale. Naturellement, les gouvernements autoritaires apprécient ces dialogues, qui éloignent les projecteurs des discussions sur les droits humains. Le public, y compris les militants nationaux, se retrouvent privés de toute information, tout comme la plupart des agents du gouvernement en dehors du ministère des Affaires étrangères. Mais les gouvernements occidentaux citent également souvent l’existence de ces dialogues pour justifier de ne pas avoir à évoquer les atteintes aux droits humains et les solutions à celles-ci dans des contextes plus concrets - c’est notamment le motif qu’a invoqué la Suède pendant sa présidence de l’UE lorsqu’on lui a demandé pourquoi les droits humains n’avaient pas occupé une place plus importante lors de la conférence ministérielle UE-Asie centrale.

La propre expérience de Human Rights Watch indique que le fait d’exprimer avec franchise son opinion quant aux pratiques des droits humains ne doit pas forcément dispenser d’un dialogue privé utile avec les gouvernements. Human Rights Watch rend souvent compte d’exactions et génère des pressions afin d’y mettre un terme, sans pour autant faire obstacle à un engagement actif auprès de nombreux gouvernements visés par ses rapports. Les gouvernements sont en fait souvent plus susceptibles de nouer un dialogue avec Human Rights Watch à la suite de la publication de ces rapports et en raison de leur souhait d’exercer une influence sur la façon dont ils sont rédigés. Si une organisation non gouvernementale est capable d’entamer un dialogue avec un gouvernement tout en donnant son avis sur les atteintes qu’il perpétue, les gouvernements devraient pouvoir en faire autant.

 


 Besoin de critères de référence


 

Les dialogues auraient un impact bien plus important s’ils étaient reliés à des critères de référence concrets et rendus publics. Ces critères de référence donneraient une orientation claire au dialogue et contraindraient les participants à dégager des résultats concrets. Or, c’est souvent ce que les participants au dialogue tiennent justement à éviter. L’incapacité à établir des critères de référence clairs et publics est en elle-même une preuve d’un manque de sérieux et de volonté à exercer le minimum de pression nécessaire pour un dialogue utile. L’UE, par exemple, a affirmé que des critères de référence définis publiquement introduiraient une tension dans le dialogue et nuiraient à son rôle d’« exercice d’instauration de la confiance », comme si l’objectif du dialogue était de faire plaisir plutôt que d’améliorer le respect des droits humains.

En outre, les gouvernements répressifs maîtrisent désormais si bien l’art de manipuler ces dialogues, et les gouvernements qui prétendent défendre les droits humains en sont devenus si tributaires pour démontrer qu’ils « font quelque chose », que les premiers considèrent comme un signe de « progrès » ne serait-ce que le lancement ou la reprise d’un dialogue. Même les soi-disant défenseurs des droits humains sont tombés dans le piège. Par exemple, un rapport d’avancement dressé en 2008 par l’UE concernant la mise en œuvre de sa stratégie pour l’Asie centrale a conclu que les choses avançaient bien, évoquant comme preuve de ce progrès un « dialogue politique renforcé », sans rentrer dans les détails.

Même s’il existe des critères de référence, leur utilité est réduite lorsque les gouvernements occidentaux préfèrent les ignorer dès lors qu’ils s’avèrent gênants. Par exemple, les accords bilatéraux que l’UE a conclus avec d’autres pays sont généralement dépendants du respect fondamental des droits humains, or, l’UE a signé un important accord commercial ainsi qu’un accord de partenariat et de coopération total avec le Turkménistan, pays au gouvernement gravement répressif dont on ne saurait dire qu’il respecte les conditions de ces accords en matière de droits humains. C’est un peu comme si l’UE annonçait dès le départ que les critères qu’elle fixe en matière de droits humains n’étaient qu’une mesure de façade qu’il n’est pas nécessaire de prendre au sérieux. L’UE a justifié cette démarche au nom d’un « engagement plus profond » et d’un nouveau « cadre pour le dialogue et la coopération ».

De la même façon, l’UE a convenu de lancer des pourparlers avec la Serbie alors que ce pays s’est abstenu d’appréhender et de remettre à la justice Ratko Mladic, l’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, soupçonné de crimes de guerre - une sorte d’épreuve de vérité pour la coopération en matière de crimes de guerre -, l’UE insistant en permanence sur le fait qu’il s’agit là d’une condition préalable à l’ouverture de pourparlers avec la Serbie concernant son adhésion à l’Union. L’UE a également levé progressivement les sanctions imposées à l’Ouzbékistan depuis le massacre par les forces de sécurité de centaines de personnes en 2005 dans la ville d’Andijan, et ce, bien qu’aucune mesure n’ait été prise pour permettre une enquête indépendante - au départ la condition sine qua non à une levée des sanctions -, et encore moins pour poursuivre les responsables en justice ou intervenir de toute autre manière conformément aux exigences fixées par l’UE, comme libérer tous les militants des droits humains emprisonnés à tort.

Dans le même ordre d’idée, l’administration Obama, dans sa première année, a tout bonnement ignoré les conditions relatives aux droits humains qu’elle avait imposées au Mexique et auxquelles elle comptait subordonner l’octroi d’une aide militaire, dans le cadre de l’initiative de Mérida, alors que le Mexique n’avait pris aucune des mesures exigées pour poursuivre devant des tribunaux civils les agents militaires responsables d’exactions. Certes, la deuxième année, l’administration s’est abstenue de remettre une petite partie du financement, mais elle a à nouveau certifié que le Mexique répondait aux exigences de droits humains stipulées au titre de l’initiative de Mérida - malgré des preuves manifestes allant dans le sens contraire. Les États-Unis ont aussi signé un accord de financement avec la Jordanie dans le cadre du Millennium Challenge Corporation, alors que la Jordanie n’avait pas amélioré ses résultats négatifs par rapport aux points de référence du MCC en matière de droits politiques et de libertés civiles.

 


 Un leadership insuffisant


 

Le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a généralement été peu enclin à ce jour à exercer des pressions sur les gouvernements qui violent les droits humains. Or il dispose de deux principaux outils, compte tenu de son poste, pour promouvoir les droits humains : la diplomatie privée et sa capacité à intervenir publiquement. Il peut ainsi s’appuyer sur ses bons offices pour inciter les gouvernements à modifier leur comportement, ou user du prestige de sa fonction pour exposer ceux qui refusent de le faire. La réticence de Ban à parler ouvertement des responsables de graves atteintes aux droits humains fait qu’il choisit souvent de se battre une main liée dans le dos. Il a certes émis des commentaires publics sévères sur la question des droits humains lors de sa visite au Turkménistan et en Ouzbékistan, mais s’est montré bien plus réticent lorsqu’il s’est rendu dans un pays puissant comme la Chine. Il accorde également une confiance excessive à sa présumée capacité à convaincre par persuasion, en privé, des personnalités telles que le président soudanais Omar el-Béchir, le chef militaire birman Than Shwe et le président sri-lankais Mahinda Rajapaksa.

Pire encore, au lieu de condamner la répression, Ban s’évertue parfois à présenter certains gouvernements répressifs sous un jour favorable. Par exemple, quelques jours avant les élections birmanes truquées du mois de novembre dernier, Ban a affirmé qu’il n’était « pas trop tard » pour « rendre cette élection plus inclusive et plus participative » en libérant des détenus politiques -éventualité improbable qui, même si elle s’était réalisée, n’aurait pas réussi à rééquilibrer une situation électorale des plus inéquitables. Même après cette parodie de démocratie, Ban s’est contenté de déclarer que les élections avaient été « insuffisamment inclusives, participatives et transparentes » - un bel euphémisme.

Lors de sa visite en Chine le même mois, Ban n’a fait aucune mention des droits humains pendant sa rencontre avec le président chinois Hu Jintao, n’abordant ce thème qu’avec des fonctionnaires moins haut placés. Cette négligence a donné l’impression que, pour le Secrétaire général, les droits humains constituaient, au mieux, une priorité secondaire. Commentant l’octroi du prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo, le militant chinois des droits humains incarcéré, Ban n’a aucunement félicité ce dernier ni demandé sa libération, préférant chanter les louanges de Pékin en déclarant : « La Chine a réalisé de remarquable progrès économiques, a sorti de la pauvreté des millions de personnes, a élargi la participation politique et rejoint progressivement le courant dominant international par son adhésion aux instruments et pratiques reconnus en matière de droits de l’homme. »

Le nouveau Premier ministre britannique David Cameron n’a guère fait mieux lors de sa propre visite en Chine. Il n’a fait aucune mention de Liu lors de sa réunion formelle avec le Premier ministre chinois Wen Jiabao, gardant ce point pour des discussions informelles lors du dîner. Par ailleurs, ses remarques publiques en sont restées à des généralités pour ne pas mettre le gouvernement chinois dans l’embarras - la nécessité d’une « plus grande ouverture politique » et l’État de droit -, faisant abstraction de cas spécifiques de personnes qui ont été emprisonnées pour avoir critiqué le gouvernement ou d’autres restrictions des droits bien réelles.

Le gouvernement de la Chancelière allemande Angela Merkel a manifesté un manque de courage similaire dans ses relations avec la Chine. Le « dialogue » est le principe directeur affirmé du gouvernement allemand, et Mme Merkel, dans ses remarques publiques lors de sa dernière visite en Chine, n’a fait qu’évoquer les droits humains, même si elle affirme en avoir parlé lors de discussions privées. Lors du sommet de Hambourg « La Chine rencontre l’Europe », le ministre allemand des Affaires étrangères Guido Westerwelle, sans mentionner d’atteintes concrètes, a cité « un dialogue intense sur l’État de droit » et « un dialogue sur les droits humains » comme offrant « une base solide propice à un réel partenariat entre l’Allemagne et la Chine ». En France, le président Nicolas Sarkozy, alors qu’il s’apprêtait à accueillir le président chinois Hu Jintao à Paris en novembre, n’a même pas fait de déclaration félicitant Liu Xiaobo pour le prix Nobel de la paix qui venait de lui être décerné.

Concernant l’Arabie saoudite, le gouvernement américain a instauré en 2005 un « dialogue stratégique » dont a été exclue, en raison d’objections saoudiennes, la question des droits humains en tant que thème formel, pour être reléguée au « groupe de travail sur le partenariat, l’éducation, l’échange et le développement humain » (Partnership, Education, Exchange, and Human Development Working Group). Par la suite, même ce dialogue s’est estompé. Bien que les États-Unis aient contribué à exclure l’Iran du conseil d’administration de la nouvelle agence ONU-Femmes en 2010 à cause de la manière dont les femmes sont traitées dans ce pays, ils se sont abstenus d’en faire autant avec l’Arabie saoudite qui, bien que présentant un bilan lamentable sur cette même question, s’est vu remettre un siège du fait de sa contribution financière. De même, le Royaume-Uni maintient un dialogue discret « de royaume à royaume » avec l’Arabie saoudite depuis 2005. Le lancement de ce dialogue n’a donné lieu qu’à des références indirectes aux droits humains, et le Royaume-Uni n’a exercé aucune pression perceptible sur le gouvernement saoudien pour qu’il améliore son comportement dans ce domaine.

 


 Autres intérêts en jeu


 

Les acteurs qui encouragent un dialogue discret plutôt que des pressions publiques invoquent souvent l’argument de l’efficacité, bien que, dans bien des cas, d’autres intérêts semblent entrer en ligne de compte. En Ouzbékistan, par où transitent d’importantes quantités de marchandises pour réapprovisionner les troupes de l’OTAN en Afghanistan, l’UE a affirmé que les sanctions ciblées visant les responsables du massacre d’Andijan « aliénaient » le gouvernement et « entravaient une relation constructive », comme si accorder un traitement de faveur à un gouvernement qui nie avec virulence toute part de responsabilité dans la mort de centaines de ses citoyens pouvait être plus efficace que d’exercer sur lui des pressions permanentes. De même, pour démontrer que les préoccupations relatives aux droits humains ne devraient pas empêcher la conclusion d’un nouvel accord de partenariat et de coopération avec le Turkménistan, pays fortement répressif mais riche en réserves de gaz naturel, l’UE cite également comme prétexte la crainte d’irriter le gouvernement turkmène. Pour éviter l’indignation publique qu’elle susciterait si elle venait à être perçue comme abandonnant ouvertement la cause des droits humains au profit de ces autres intérêts, l’UE fait semblant de se préoccuper de cette question au moyen de dialogues privés.

Une dynamique similaire a lieu en Chine, où des gouvernements occidentaux recherchent des opportunités économiques ainsi qu’une coopération sur divers thèmes mondiaux et régionaux. Par exemple, durant sa première année, l’administration Obama a semblé déterminée à minimiser toute question susceptible d’engendrer des tensions dans les relations sino-américaines, notamment la question des droits humains. Le président Obama a ainsi reporté sa rencontre avec le Dalaï Lama, préférant lui rendre visite après son voyage en Chine, et a refusé de rencontrer des groupes de la société civile chinoise pendant son déplacement ; la secrétaire d’État Hillary ­Clinton a quant à elle annoncé que les droits humains « ne sauraient perturber » d’autres intérêts américains en Chine. Les efforts d’Obama pour se faire bien voir par le président chinois ne se sont soldés par aucun résultat perceptible, tout en renforçant dans l’esprit des Chinois l’idée que les États-Unis sont une puissance en perte de vitesse. Cette faiblesse n’a fait qu’exacerber les tensions lorsque, pendant la deuxième année de la présidence d’Obama, lui-même et Mme Clinton ont redécouvert leur « voix pour les droits de l’homme » concernant le dossier Liu Xiaobo, même si l’on ignore encore s’ils feront preuve de franc-parler sur la question des droits humains lors du sommet sino-américain de janvier 2011.

Par ailleurs, les gouvernements occidentaux désireux de voir la situation des droits humains s’améliorer à l’étranger sont toutefois peu enclins à exercer des pressions sur les gouvernements qu’ils considèrent comme des alliés dans leur lutte contre le terrorisme. Par exemple, l’administration Obama et les Amis du Yémen, un groupe d’États et d’organisations intergouvernementales instauré en janvier 2010, n’ont pas subordonné l’octroi d’une aide militaire ou au développement au Yémen à des améliorations dans le domaine des droits humains, alors que le bilan des actes répréhensibles commis par les forces de sécurité yéménites s’alourdit et que le gouvernement s’en prend en permanence aux journalistes indépendants et aux séparatistes sudistes, pacifiques pour la plupart.

La politique américaine à l’égard de l’Égypte montre que les pressions peuvent être efficaces. Cela fait quelques années que les États-Unis entretiennent un dialogue discret avec ce pays. Début 2010, cependant, la Maison blanche et le département d’État ont à plusieurs reprises condamné des exactions, demandé l’abrogation de la loi égyptienne sur l’état d’urgence et exigé la tenue d’élections libres. Ces appels publics ont contribué à assurer la libération de plusieurs centaines de prisonniers politiques détenus en vertu de la loi sur l’état d’urgence. L’Égypte a réagi avec vigueur - par exemple en lançant une campagne de lobby pour empêcher l’adoption d’une résolution du Sénat américain condamnant son bilan en termes de droits humains. La réaction devait effrayer les diplomates américains et, ainsi, les inciter à revenir à une approche plus discrète, mais, en réalité, elle a montré que l’Égypte était profondément affectée par les pressions publiques émanant de Washington.

 


 Une défense des droits humains par osmose ?


 

L’un des motifs souvent invoqués pour justifier un dialogue sans pression est le fait que côtoyer des acteurs marginaux permettra de convertir les responsables d’exactions au sein des gouvernements répressifs. C’est notamment l’argument qu’avance le Pentagone dans le cas de l’Ouzbékistan et du Sri Lanka, et c’est cette stratégie que le gouvernement américain a adoptée pour justifier d’octroyer à nouveau une aide militaire aux forces spéciales d’élite indonésiennes (Kopassus), une unité dont on sait depuis de fort longues années qu’elle est responsable de graves exactions, y compris de massacres au Timor oriental et de « disparitions » de dirigeants de mouvements d’étudiants à Djakarta. En ce qui concerne le Kopassus, bien que le bilan du gouvernement indonésien en matière de droits humains se soit considérablement amélioré ces dernières années, une lacune importante subsiste : son incapacité à exiger de ses hauts officiers militaires qu’ils rendent des comptes sur les atteintes aux droits humains, même concernant les dossiers qui ont eu le plus grand retentissement. En 2010, les États-Unis ont renoncé au plus puissant levier dont ils disposaient en acceptant de lever une interdiction, en vigueur depuis dix ans, d’entretenir des liens militaires directs avec le Kopassus. Les militaires indonésiens ont fait certaines concessions rhétoriques - promettant de relaxer les personnes condamnées et de prendre des mesures à l’égard de futurs contrevenants -, mais les États-Unis n’ont pas subordonné la reprise de leur aide à la concrétisation de ces engagements. Aujourd’hui, les personnes condamnées continuent de faire partie de l’armée, et l’on a du mal à croire en un futur engagement des militaires, vu leurs antécédents. Il est intéressant de noter que les États-Unis n’ont pas insisté pour que le président indonésien Susilo Bambang Yudhoyono autorise un tribunal spécial à enquêter sur les officiers du Kopassus impliqués dans l’enlèvement et l’assassinat présumé de dirigeants de mouvements d’étudiants en 1997-98, mesure que recommandait pourtant le parlement indonésien. Par ailleurs, les États-Unis n’ont pas tenu à abroger la compétence exclusive des militaires pour statuer sur les délits commis par des soldats.

Banalisant l’importance des pressions, le secrétaire américain à la Défense Robert Gates a ainsi justifié la reprise des liens directs avec le Kopassus : « Continuer de travailler avec lui sera plus bénéfique pour la population en termes de droits humains que si l’on se contente de se tenir en retrait et de lui crier après. » Pourtant, alors même que les États-Unis étaient en train de finaliser avec l’Indonésie les conditions de la reprise de l’aide au Kopassus, un général indonésien impliqué dans des enlèvements de dirigeants de mouvements d’étudiants était promu au poste de ministre adjoint chargé de la Défense et un colonel responsable de graves atteintes était nommé commandant adjoint du Kopassus.

C’est également en s’appuyant sur une foi aveugle dans l’instauration d’un dialogue avec des forces abusives au lieu d’exercer des pressions sur elles que le président Obama a décidé de continuer d’accorder une aide militaire à plusieurs gouvernements qui utilisent des enfants-soldats - le Tchad, le Soudan, le Yémen et la République démocratique du Congo - et ce, malgré une nouvelle loi américaine interdisant l’octroi de ce type d’aide. Dans le cas de la RD Congo, par exemple, les troupes militaires comptent des enfants dans leurs rangs depuis au moins 2002, et un rapport de l’ONU publié en 2010 a signalé une hausse considérable du nombre d’enfants-soldats l’année précédente. Au lieu d’interrompre toute aide militaire dans le but d’inciter ces gouvernements à ne plus utiliser d’enfants-soldats, l’administration Obama a aboli la loi afin de donner aux États-Unis le temps de « travailler aux côtés » des militaires incriminés.

Un autre argument fréquemment invoqué pour justifier une approche plus discrète, souvent cité dans le contexte des négociations avec la Chine, est que la libéralisation économique mènera à elle seule à une plus grande liberté politique - un avis qui s’entend encore alors que trois décennies ont démontré que cela n’était aucunement le cas. L’inverse s’est même produit en 2010 : dans le cadre de sa réglementation de l’Internet, la Chine a commencé à se servir de son influence économique pour tenter de renforcer les restrictions à la liberté d’expression, demandant instamment aux entreprises de devenir des censeurs pour le compte de l’État chinois. En fin de compte, c’est une entreprise, Google, qui a réagi, en partie parce que la censure menaçait son modèle économique. GoDaddy.com, le numéro un mondial de l’enregistrement des sites Internet, a également annoncé qu’il n’enregistrerait plus de domaines en Chine car le processus de censure était facilité par de lourdes exigences imposées par le gouvernement forçant la divulgation de l’identité de ses clients.

D’autres acteurs de l’industrie de l’Internet comme Microsoft n’ayant pas suivi l’exemple de Google, la Chine est malgré tout parvenue à exploiter l’accès à son marché lucratif pour se retrouver en position de force. Elle n’a dû faire marche arrière qu’une seule fois face à des pressions concertées : il semblerait en effet qu’elle ait abandonné son logiciel de censure « Barrage vert » en raison des véhémentes protestations émises par l’industrie, la société civile, des gouvernements et les usagers de l’Internet chinois. Même la licence de Google portant sur l’exploitation d’un moteur de recherche en Chine a été renouvelée, jetant de nouveaux doutes sur l’idée selon laquelle une critique publique des pratiques chinoises en matière de droits humains affecterait forcément l’activité économique.

 


 Le prétexte de l'action humanitaire


 

Certains gouvernements et organismes intergouvernementaux affirment que la promotion des droits humains est une préoccupation de second plan par rapport à la lutte contre les souffrances humanitaires. Les urgences humanitaires nécessitent souvent une réaction rapide, mais cet argument devient une excuse de plus pour éviter de recourir à des pressions même lorsque ce sont les atteintes aux droits humains qui sont la cause de la crise humanitaire. C’est ce qui s’est produit au Zimbabwe durant l’opération Murambatsvina (« nettoyage d’ordures »), lorsque le gouvernement a détruit les habitations de dizaines de milliers de personnes, ainsi qu’au Sri Lanka pendant les étapes finales de la guerre civile, lorsque l’armée a fait fi des souffrances de centaines de milliers de civils tamouls pris au piège dans une zone de guerre meurtrière.

Au Zimbabwe, l’équipe pays de l’ONU n’a jamais condamné publiquement la destruction et le déplacement engendrés par l’opération Murambatsvina, et elle n’a pratiquement jamais parlé ouvertement des atteintes extrêmement graves aux droits humains perpétrées par le gouvernement de Robert Mugabe et l’Union nationale africaine du Zimbabwe - Front patriotique (ZANU-PF), le parti au pouvoir. À vrai dire, pendant les quatre années de son mandat au Zimbabwe, le représentant résident de l’ONU n’a rencontré que peu de militants des droits humains zimbabwéens, n’a assisté à aucun de leurs procès inéquitables et n’est pratiquement jamais intervenu publiquement sur les nombreuses et graves atteintes aux droits humains commises dans le pays. Ce silence n’a pourtant pas eu pour conséquence de faciliter l’accès à la population civile déplacée - les autorités zimbabwéennes et les représentants du ZANU-PF ont continué de limiter et de manipuler les opérations humanitaires au Zimbabwe, et ont souvent empêché les organisations humanitaires d’atteindre les populations vulnérables soupçonnées d’être pro-opposition. Mais en s’abstenant de condamner publiquement les atteintes perpétrées au Zimbabwe, l’équipe pays de l’ONU a manqué une belle occasion de faire usage de sa forte influence en tant que principal acteur de l’aide humanitaire et au développement dans le pays. Elle s’est aussi retrouvée à gérer les symptômes de la répression plutôt que leurs causes.

En revanche, l’envoyé spécial chargé par Kofi Annan, alors Secrétaire général, d’enquêter sur l’opération Murambatsvina a publié en 2005 un rapport au langage ferme citant les expulsions systématiques et injustifiées et demandant la traduction en justice des responsables. Le rapport a engendré une large condamnation internationale du gouvernement de Mugabe - pression qui a contraint ce dernier à autoriser un plus grand accès humanitaire aux populations déplacées.

De la même façon, au Sri Lanka, lors des derniers mois de la guerre avec les Tigres tamouls, les membres du personnel de l’ONU étaient quasiment les seuls observateurs indépendants et disposaient ainsi d’une capacité unique d’alerter le monde sur les crimes de guerre commis en permanence dans le pays et de générer des pressions pour que les civils soient épargnés. Au lieu de cela, l’ONU a étouffé ses propres informations sur les victimes civiles, empêché la publication d’images satellite montrant l’ampleur de la catastrophe et même gardé le silence après l’arrestation arbitraire de membres locaux du personnel de l’ONU. Les agents de l’ONU craignaient en effet que, s’ils parlaient ouvertement des problèmes du pays, ils ne pourraient plus venir en aide à la population dans le besoin. Toutefois, le Sri Lanka étant totalement dépendant de l’aide internationale pour la gestion des camps qui ont fini par abriter 300 000 personnes déplacées internes, on est en droit d’avancer que l’ONU a surestimé le risque de se faire expulser du pays. En outre, l’utilisation par le gouvernement d’un cabinet de relations publiques basé à Washington aux honoraires élevés pour désamorcer les critiques à l’encontre de son comportement de guerre, a montré combien le pays se souciait de son image internationale. En s’abstenant de parler haut et fort, l’ONU est passée à côté d’une occasion d’influencer la manière dont l’armée sri-lankaise menait la guerre et ainsi d’empêcher les souffrances parmi les civils au lieu de se contenter de les soulager après coup. En revanche, une fois le conflit terminé, lorsque le rapporteur spécial indépendant de l’ONU sur les droits des personnes déplacées internes a parlé publiquement du manque de liberté de mouvement de cette catégorie de personnes, le gouvernement s’est rapidement mis à libérer des civils de ses camps.

Un phénomène semblable se retrouve dans le rôle joué par les bureaucraties occidentales bailleuses d’une aide au développement lors de leurs interactions avec le Rwanda et l’Éthiopie. Ces deux pays, bénéficiaires d’une aide au développement, sont perçus comme efficaces dans la gestion de cette aide, et relativement peu corrompus. Les agences donatrices occidentales, qui peinent souvent à investir de manière productive les fonds qu’elles sont chargées de distribuer, ont donc grand intérêt à maintenir des relations cordiales avec leurs gouvernements. (Le rôle de l’Éthiopie dans la lutte contre la menace terroriste émanant de Somalie renforce encore cet intérêt.) En réalité, l’aide économique accordée à ces deux pays a augmenté à mesure que la répression s’y intensifiait. La Commission européenne, le Royaume-Uni, plusieurs autres États de l’UE et les États-Unis, ne voulant pas être qualifiés de cruels s’ils affirmaient que le développement économique justifiait que l’on ignore la répression, ont avancé diverses excuses : ils ont par exemple prétexté que soumettre les gouvernements à des pressions publiques risquait d’avoir l’effet inverse de celui qui était escompté en provoquant un sursaut d’orgueil national, ou encore que les gouvernements donateurs avaient moins d’influence qu’on ne le croyait. Résultat : un manque de pressions efficaces - rien qui puisse modifier l’analyse coût-bénéfice faisant de la répression une option attractive. Les appels pacifiques ont peu de chances d’être entendus s’ils sont noyés dans une masse d’aide.

 


 Des politiques archaïques


 

Le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud sont des démocraties puissantes et dynamiques au sein de leurs propres frontières, mais elles ne soutiennent guère les initiatives de défense des droits humains à l’étranger, bien qu’ayant toutes les trois bénéficié de la solidarité internationale lorsqu’elles cherchaient à se libérer de la dictature, de la colonisation et de l’apartheid, respectivement. Leurs politiques étrangères s’appuient souvent sur l’instauration de relations politiques et économiques Sud-Sud et sont soutenues par une référence à la règle occidentale des deux poids, deux mesures ; cela ne justifie toutefois pas que ces puissances émergentes tournent le dos aux individus qui ne profitent pas encore des droits dont leurs propres citoyens bénéficient. Pendant que ces trois pays siègent au Conseil de sécurité de l’ONU, il est grand temps qu’ils adoptent une attitude plus responsable en protégeant les individus du comportement prédateur de gouvernements moins progressistes.

Le Japon s’est toujours abstenu de mener une politique puissante en matière de droits humains, pour trois raisons principales : premièrement, sa politique extérieure a généralement été centrée sur la promotion des exportations et sur l’instauration de rapports cordiaux avec d’autres gouvernements. Deuxièmement, sa politique extérieure a été essentiellement élaborée par des bureaucrates qui n’ont pas eu à craindre de s’attirer les foudres du public en cherchant à maintenir des relations sans heurts avec tous les gouvernements. Et troisièmement, le Japon n’assume toujours pas son comportement abusif pendant la Seconde Guerre mondiale. Cependant, depuis quelques années, le gouvernement japonais fait preuve d’un plus grand franc-parler sur la situation des droits humains dans des pays comme la Corée du Nord et la Birmanie, ce qui s’explique d’une part par le changement de gouvernement et, d’autre part, par les pressions croissantes émanant d’une société civile japonaise de petite envergure mais en pleine émergence.

Le gouvernement chinois, qui entretient à l’intérieur de ses frontières un climat particulièrement répressif, est naturellement peu disposé à s’exprimer publiquement en faveur des droits humains ou à soutenir un dispositif international de protection de ces droits susceptible un jour de se retourner contre lui. Toutefois, même la Chine ne devrait pas être en mesure de considérer que le fait de fermer les yeux sur des atrocités massives pourrait lui être profitable - il est d’ailleurs à espérer que la Chine proscrive désormais ce genre d’abus à très grande échelle.

 

 


Conclusion


 

Quelle que soit la raison invoquée, la quête de dialogue et de coopération ne saurait servir de substitut universel aux pressions publiques pour promouvoir les droits humains. Le dialogue et la coopération ont certes un rôle à jouer, mais les gouvernements répressifs devraient se sentir contraints de faire preuve d’une réelle volonté d’améliorer leur comportement. En l’absence de volonté politique manifeste, les pressions publiques devraient être la réponse à apporter par défaut à la répression. On peut comprendre que les gouvernements qui eux-mêmes sont responsables de graves atteintes aux droits humains veuillent compromettre l’option « pressions publiques » de peur qu’elle ne s’applique à eux. Mais il est déplorable que des gouvernements qui affirment promouvoir les droits humains se laissent prendre au piège par le même stratagème ou l’avalisent.

La défense des droits humains n’est pas une chose aisée. Une politique basée sur cet objectif peut parfois être en conflit avec des politiques visant d’autres objectifs gouvernementaux. Toutefois, si les gouvernements veulent privilégier ceux-ci plutôt que les droits humains, ils devraient au moins avoir le courage de l’admettre sans se cacher derrière des dialogues vains et une recherche futile de coopération.

 


 

 A propos du Rapport mondial de Human Rights Watch :

 

Le présent rapport est le 21e compte rendu annuel de Human Rights Watch sur les pratiques des droits humains dans le monde. Le rapport résume les grands problèmes dans ce domaine dans plus de 90 pays et territoires à travers le monde, en se basant sur les événements survenus jusqu’à fin novembre 2010.

Chaque chapitre dédié à un pays identifie les problèmes majeurs en matière de droits humains, examine la liberté dont jouissent les défenseurs locaux des droits humains pour mener à bien leur travail et analyse la réponse des principaux acteurs internationaux, notamment les Nations unies, l’Union européenne, le Japon, les États-Unis, ainsi que diverses organisations et institutions régionales et internationales.

Ce rapport est le fruit d’un vaste travail d’investigation entrepris en 2010 par l’équipe de chercheurs de Human Rights Watch, généralement en étroit partenariat avec les militants des droits humains dans les pays concernés. Il reflète également le travail de notre équipe chargée du plaidoyer, qui suit de près les développements en matière de politique générale et s’efforce de convaincre les gouvernements et les institutions internationales de mettre fin aux exactions et de promouvoir les droits humains. Les publications de Human Rights Watch, diffusées tout au long de l’année, contiennent des informations plus détaillées sur bon nombre de points soulevés dans les résumés concis qui composent le présent ouvrage. Ces publications sont disponibles sur le site web de Human Rights Watch, http://www.hrw.org/.

À l’instar des années précédentes, ce rapport ne présente pas de chapitre sur chaque pays où travaille Human Rights Watch et il ne se penche pas sur chaque question importante. Le fait de ne pas inclure un pays ou un problème particulier n’est souvent que le reflet de limitations en termes de personnel et ne devrait pas être interprété comme une minimisation de l’importance d’un problème. Nombreuses sont les violations des droits humains que Human Rights Watch n’est tout simplement pas en mesure de traiter.

Les facteurs que nous avons pris en compte pour définir les points centraux de notre travail en 2010 (et donc le contenu de cet ouvrage) sont notamment le nombre de personnes affectées et la gravité des exactions commises, l’accès au pays et la disponibilité des informations qui s’y rapportent, la possibilité d’influencer les auteurs des exactions, l’importance de certaines questions thématiques et le besoin de renforcer le travail des organisations locales de défense des droits humains.

Le Rapport mondial ne contient pas de chapitres séparés concernant notre travail thématique mais il inclut ces questions directement dans les chapitres relatifs aux pays. Pour obtenir de plus amples informations sur notre travail concernant les droits des enfants, les droits des femmes, les droits relatifs aux questions militaires, le commerce et les droits humains, la santé et les droits humains, la justice internationale, le terrorisme et le contre-terrorisme, les réfugiés et les personnes déplacées, les droits des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres, ainsi que des informations concernant nos festivals internationaux du film, n’hésitez pas à consulter le site web de Human Rights Watch.


Popularité :
880 lecteurs au 01/12/2013


[1 Wikipédia - Human Rights Watch (HRW) est une OING qui défend des droits humains. Son siège se trouve à New York aux États-Unis et elle possède des bureaux dans de nombreuses métropoles tout autour du monde. Elle fut fondée en 1988 après la fusion de plusieurs associations, notamment Helsinki Watch. Human Rights Watch s’est vu décerner en 2008, ensemble avec six autres personnes, le Prix des droits de l’homme des Nations unies.

La mission de HRW est essentiellement politique, elle s’engage bien plus sur le plan international qu’individuel et vise à faire évoluer les mentalités ainsi que les lois de certains pays qui iraient à l’encontre de la Déclaration universelle des droits de l’homme, comme celles relatives à la liberté de la presse ou le travail des enfants. Elle intervient également dans les conflits, dénonçant entre autres les crimes de guerre ou le trafic d’armes. De ce fait, l’organisation est aujourd’hui beaucoup critiquée quant à la façon dont elle mène certaines missions et son indépendance est également remise en cause. Toutefois, ses rapports font souvent autorité et sont « pour les médias indépendants une source précieuse .

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