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Douleurs chroniques et souffrances corporelles insupportables

D 10 octobre 2013     H 17:20     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 


 

 

On peut parler de douleur, comme douleur somatique, ressentie et mémorisée par le corps. On peut aussi parler de souffrance, comme souffrance psychique consciente, ayant sa place consciemment dans le psychisme. Cela nécessite de comprendre comment se construit la relation à soi-même et la danse corporelle psychique que cela nécessite. Il est fondamental, à ce propos, d’échapper au dualisme corps/esprit et à l’opposition de ces deux termes.

Les échecs thérapeutiques actuels de la prise en charge de la douleur résultent en partie des insuffisances de la conception dualiste des relations corps/esprit, qui est toujours vivace, depuis que Descartes l’a reformulée au 17e siècle. Elle est vraiment trop sommaire. Comment a t’on conscience de la douleur, si la conscience se distingue des propriétés du corps ? Comment la douleur peut-elle démolir le fonctionnement psychique, si son intensité devient insoutenable ?

Les échecs thérapeutiques résultent aussi des insuffisances du monisme neurophysiologique actuel, qui veut, lui, réduire la conscience à une fonction neurologique supérieure, émergente. C’est le monisme aristotélicien, c’est à dire un monisme pseudo-dualiste, qui essaie depuis l’Antiquité de résoudre les insuffisances du monisme mécaniste, de la conception de l’homme-machine entièrement déterminé, par l’établissement d’une hiérarchisation de niveaux. Lire Psychomédia - janvier 2012 : Le National Institute of Mental Health (NIMH) américain (…) a entrepris un programme de recherche, le Research Domain Criteria, qui vise à définir des dimensions de fonctionnement de base (telles que le circuit neurologique de la peur ou la mémoire de travail). L’intention est de traduire les progrès rapides de la recherche neurobiologique et comportementale en une compréhension intégrée de la psychopathologie. Ces travaux devraient permettre l’émergence d’une classification des troubles basée sur les causes biologiques.

Les matérialistes buttent sur ce fait clinique énervant : il n’y a pas de mémoire apparente de la douleur. Les expériences douloureuses sont bien mémorisées dans leur contexte, mais la mémoire de la sensation de la douleur, en elle-même, semble manquer. On ne peut se remémorer consciemment que le contexte de la douleur et pas la douleur elle-même. Or, dans des circonstances traumatiques graves, démolissant la danse psychique, ou par épuisement psychique complet, le fantôme de l’expérience douloureuse peut ressortir cliniquement pour de bon. Cela donne les douleurs « psychosomatiques » ou « fonctionnelles ». Cela entraîne une douleur dite « chronique » bien différente de la douleur aigüe. Il n’y a pas de douleur somatiquement perceptible ou, du moins, l’intensité douloureuse n’a plus de rapport avec la douleur effectivement perceptible. Il y a trop de douleur, dans une souffrance psychique intense. Cela peut concerner des lombalgies, migraines, acouphènes, douleurs dentaires et sinusales, douleurs pelviennes, douleurs musculaires et articulaires, douleurs de transit, douleurs post-opératoires etc. Le souvenir de la douleur n’a été que masqué, scotomisé dans le psychisme. Il n’a pas vraiment disparu. Il est devenu « préconscient ». La barrière entre le Conscient et le Préconscient peut se rompre. La douleur passée envahit le présent de façon inexplicable, à première vue. La personne peut avoir l’impression de proprement disparaître, comme personne consciente, dans cet envahissement. Cela concerne aussi les cas où la douleur insupportable reste « mentale » : deuils impossibles, états de stress chroniques post-traumatiques, décompensations graves des troubles fonctionnels psychiques, suites d’accouchements, d’amputations et d’opérations...

Il y a aujourd’hui, en concurrence, un dualisme impossible et un monisme insuffisant, qu’il faut dépasser tous deux, car trop réducteurs. Ni confusion, ni séparation, mais résonance entre registres. C’est indispensable, pour mieux soigner un jour les personnes vivant durement de telles effractions. Le problème de la douleur chronique est dramatiquement ignoré ou mal compris, surtout par les experts des assurances, qui ne veulent pas tenir compte de l’importance de la détresse humaine. Les instances officielles restent, elles, peu audibles à ce sujet. Comme illustration de cela, lire sur le site de la HAS :
- RECOMMANDATIONS PROFESSIONNELLES - Douleur chronique :
reconnaître le syndrome douloureux chronique, l’évaluer et orienter le patient - Consensus formalisé - ARGUMENTAIRE - Décembre 2008

- ÉTAT DES LIEUX - Douleur chronique : les aspects organisationnels
Le point de vue des structures spécialisées - ARGUMENTAIRE - AVRIL 2009

> Lire aussi la situation actuelle des PTSD dans le DSM 5 sur le site d’Evelyne Josse : État de Stress Aigu et État de Stress Post-Traumatique, quoi de neuf dans le DSM-5 ?. Cela illustre les confusions cliniques persistantes de cette classification, par faute d’une pensée de l’homéostasie

Pour dépasser ces contradictions et insuffisances, il nous faut tenir compte de la façon dont se crée, chez l’enfant, le psychisme comme psychisme corporel, comme « corps propre ». C’est comprendre le « Préconscient », c’est à dire la constitution des pôles corporels de fixation et d’attachement, régie par le plaisir de la réussite et la douleur du ratage. C’est comprendre aussi le « Conscient » comme danse psychique des pôles entre-eux, qui entraîne jouissance par le maintien de la danse et souffrance par les atteintes à cette danse. De scinder les deux, Conscient et Préconscient, le psychisme permet au Conscient de prendre du recul de fond par rapport aux stress de la vie, sans en être coupé en temps réel. Le lâcher-prise est indispensable à réaliser pour ne pas succomber aux coups insoutenables du réel entropique. Si ce lâcher-prise échoue, apparaît le drame de la vie nue.

 


 


 Un « corps propre »


 

La construction du corps, comme corps propre que l’on se donne à soi-même, est un passage du développement psychique de l’enfant. Cela implique la reconnaissance de sa propre différence biologique, comme corps autonome. Le petit enfant devient un être humain autonome, dans le développement d’une relation psychique à lui-même. Cette relation se distingue de la relation dyadique mère-enfant prédominante, où il fonctionne à deux corps en quelque sorte.

Pourquoi a t’il besoin d’acquérir cette fonctionnalité psychique particulière, qui est celle de l’autonomie corporelle ? L’enfant investit son corps comme une unité autonome dans son environnement pour moins souffrir. Il acquiert un corps propre pour se soulager. La fonctionnalité de la dyade mère-enfant, quasi-exclusive des premiers mois de la vie, n’est pas parfaite. Des tensions persistent. Les insuffisances fonctionnelles du fonctionnement dyadique le poussent à construire un corps propre, où il pourra jouer le rôle de sa propre et meilleure mère pour lui-même. Le corps devient maintenant « agi » par lui, comme s’imposant de lui-même dans son environnement, influençant celui-ci et le soumettant à sa présence. C’est la constitution d’un « moi », qui est une posture dynamique imaginaire d’affirmation d’un être autonome. Il investit ses limites propres, son sac de peau personnel pour contenir ses constituants internes. Il acquiert une « masse ». Le corps est aussi « agi », de façon distincte, comme permettant à l’enfant de se soustraire à l’influence de son environnement. Il se met à jouer à se cacher et apprend à être capable de fonctionner à part, ou de façon imperceptible pour l’environnement, de façon camouflée, dans la construction d’un « moi-discret ». Le « moi-discret » est aussi une action, mais par soustraction.

 


 

Une double image est construite de soi vers le dehors, qui est une image d’imposition et une image de dissimulation. Ces actions moïques, celle de l’affirmation du « moi » et celle, dissimulatrice, du « moi-discret », ont la même finalité : devenir indépendant, soit en dominant l’environnement, soit en s’en rendant invisible. C’est la douleur somatique qui va conduire l’enfant à cela. Ses besoins corporels nécessitent douloureusement qu’il s’approprie un contrôle de l’environnement, pour manger, boire, respirer, maintenir sa température etc. C’est le rôle du « moi » qui assure un approvisionnement plaisant, atténuant la douleur corporelle. C’est un effort d’agrégation au corps de parties externes de l’environnement, comme si elles étaient des parties internes incorporables. Le plaisir de réussir est toujours précaire dans la brutalité du réel. Cette affirmation moïque reste, en effet, bien fragile. Les capacités imaginaires du corps, de pouvoir créer une image posturale d’affirmation, sont aussi « imaginaires » au sens d’être peu assurées, dans un jeu de mot typiquement français, mais tout à fait parlant. Parallèlement, il a à se soulager des douleurs internes, en excrétant les causes de ces douleurs par ses orifices corporels. En ce cas, le dehors sert à se soulager efficacement. Le « moi-discret » est le « moi » capable de s’éloigner du dehors qui se trouve mis à contribution de cette façon, comme dépotoir. Son plaisir est celui de la réalisation d’une posture de mise à distance d’éléments internes indésirables. C’est un plaisir de perte qui reste bien instable, lui-aussi.

Les réactions inhibitrices corporelles correspondantes se construisent, dans la logique de l’homéostasie, de deux manières. On a l’opposé de l’affirmation moïque dans le fonctionnement d’un système affectif personnel, inhibiteur de cette action d’affirmation moïque. L’affect est, fondamentalement, un ressenti global intérieur non frustré, catatonique. Il n’y a plus besoin d’affirmer le « moi », si le corps est rassasié. Il y a un répit non-douloureux où le corps peut s’éprouver par lui-même, en se passant du dehors. L’affect est positif s’il n’y a plus de douleur de frustration. Le plaisir affectif est celui du rassasiement, de l’oubli de la douleur de frustration du corps. Il permet de se donner un corps qui n’a pas besoin du dehors pour exister, qui rejette même le dehors et s’en défend en réactions émotionnelles. Lui aussi devra se contenter de rester très précaire.

On a aussi, comme réactions inhibitrices corporelles, le développement d’une cognition propre, où l’on retient soi-même les expériences vécues dans la constitution d’un « moi-idéal ». Le cognitif est bien une inhibition réactionnelle : quand on réfléchit, on n’agit pas. On retient juste ce qui n’a pas à être excrété. Le plaisir cognitif est une rétention plaisante de ce qui n’est pas douloureux corporellement, dans la construction d’un corps qui n’a pas besoin d’excréter, qui ne cherche que ce qui peut être retenu, sans causer de douleur, par une rétention idéale internalisée. Ce plaisir est aussi labile spontanément que les précédents [1].

La mémoire est donc essentielle dans le contrôle de la douleur, qui est celui des réflexes conditionnés. Les pôles corporels se constituent comme des pôles d’attachement à des répétitions plaisantes réussies. Toutefois, le psychisme subvertit cette construction de pôles de capacités de plaisir, à cause de leur précarité. Il transforme cette précarité en atout fonctionnel. Il met en cause ces élaborations conditionnées par la création d’une double oscillation entre pôles d’attachement corporel, en les déstabilisant fonctionnellement, par une sorte de ruse fonctionnelle ! Le psychisme narcissique se construit sur ces instabilités foncières pour les rendre fonctionnellement utiles, en les maintenant en oscillation, en empêchant le blocage fonctionnel du corps dans des réflexes conditionnés de plus en plus répétitifs. C’est ce qui permet à l’enfant de passer du système de douleur/plaisir à un système de souffrance/jouissance. La jouissance devient le plaisir conscient des oscillations, avant le risque neurologique de blocage. L’esprit est le principe déstabilisant qui brouille l’accès au réel, qui permet que perdure cette instabilité. Il permet à une conscience d’exister dans les décrochages infinis des pôles de fixation. La souffrance devient, par contre, la peine consciente du ratage de ces oscillations.

Cette construction psychique narcissique a un avantage considérable. Comme un prestidigitateur qui détourne l’attention des contraintes de la réalité douloureuse, le développement conscient du narcissisme nous fait « oublier » radicalement la douleur de vivre et les échecs du contrôle par conditionnement. Il nous faut toujours manger et excréter, ressentir affectivement et réfléchir. Il nous faut toujours souffrir des échecs de ces postures et inhibitions posturales dans l’immédiateté du réel. Cela dit, on peut rester un tant soit peu en amont du contrôle somatique mnésique de la douleur, en se focalisant sur la jouissance corporelle et la souffrance éventuelle du ratage oscillatoire. La « conscience » devient uniquement celle des oscillations corporelles. Cela crée un Conscient. Le contrôle de la douleur par des réflexes conditionnés ad hoc, est relégué dans un « Pré-conscient ». Une barrière se réalise, qui laisse la douleur immédiate fonctionner, mais qui gomme la mémorisation des expériences douloureuses, parce que ce sont les oscillations fonctionnelles et leurs difficultés qui seront mémorisées. D’où la surprise des neurologues de se rendre compte que la douleur reste perceptible, mais qu’il n’y a pas de mémoire consciente de la sensation douloureuse proprement dite. Il n’y a que les éléments de contexte qui sont remémorables fonctionnellement.

Le « Conscient » oscillatoire est un retour en arrière sur le réel pénible, par un effet d’auto-prestidigitation créant le « Pré-conscient ». La conscience oscillatoire n’est pas un « plus ». Ce n’est pas un niveau de contrôle supérieur. C’est un « moins », un recul causé par les difficultés de la vie et le retour immanquable de la douleur. On se rabat sur le fonctionnement psychique des oscillations corporelles pour atténuer les échecs des constructions imaginaires corporelles. L’humain maintient un recul corporel psychique sur la brutalité douloureuse du monde, de façon à ne pas s’y aliéner, de façon à le supporter consciemment un tant soit peu. Il utilise, psychiquement, une réduction moindre de la réalité. La conscience dépend de ce recul des capacités mnésiques qui scindent le souvenir. Les pôles corporels psychiques peuvent devenir conscients au prix de cette limitation fonctionnelle et du fonctionnement tétravalent oscillatoire du psychisme.

C’est ainsi que les deux oscillations caractéristiques de cette construction psychique corporelle se passent, au maximum de contraste, entre :

  •  « moi »  <=>  « affect » 
  •  « moi-discret »  <=>  « moi-idéal » 

 

Les capacités « imaginaires » du corps de créer des images en assemblant des composants seront employées à créer cette fonctionnalité corporelle de la relation à soi-même, dans une double oscillation entre ces pôles constitutifs typiques. Le corps supporte une jouissance particulière, un plaisir vibratoire labile et furtif, dérivant de cette instabilité oscillatoire. Elle permet un refoulement de la douleur somatique par un effet de déstabilisation, celui de l’esprit comme principe déstabilisant, comme provoquant une moindre fixation d’emblée à la construction polaire pure et dure. On oublie la douleur corporelle proprement dite par une danse corporelle, dans une amnésie très efficace du contrôle conditionné de la douleur. Le préconscient ne disparaît pas, mais il se définit inaccessible. Il est construit inaccessible, normalement tout du moins.

Cette fonctionnalité corporelle psychique se prouve par ses dérèglements, dans une clinique typique et bien observable, dont j’ai déjà fourni plusieurs éléments sur ce site et qui n’est pas la clinique des échecs radicaux de la construction psychique. Cela n’empêche pas ces dérèglements oscillatoires d’être éprouvants, mais pas au point d’avoir l’intensité de la douleur mnésique résultant de l’effraction du Pré-conscient dans le Conscient. Voir la rubrique : CLINIQUE DE LA RELATION PSYCHIQUE AU CORPS. [2]

 


 


 La douleur onirique


 

Il faut des circonstances exceptionnelles pour que cette douleur constitutive du fonctionnement polaire proprement dit, comme douleur somatique, refasse surface consciemment. Elle devient alors une douleur « psychosomatique », douleur onirique signant l’effondrement psychique par épuisement. C’est aussi une douleur post-traumatique, où l’oubli de la douleur vécue trop intense, trop menaçante, ne devient plus soutenable par le Conscient. Notons que l’onirisme est un concept plus adapté, à mon avis, que celui d’hallucination primaire, que l’on peut confondre avec les hallucinations auto-agressives des psychoses ! Il s’agit plus d’hallucinose que d’hallucination. Il y a recréation onirique involontaire d’une réalité douloureuse insupportable. Cette douleur peut ressortir la nuit, sans doute dans un rêve et réveiller la personne, mais elle est souvent intrusive, disruptive, dans le fonctionnement conscient de la personne. Normalement, on n’a pas accès à cette douleur somatique pré-consciente, une fois cette danse corporelle jouissive mise en place. On n’a plus que de la « souffrance » psychique ordinaire, qui nait de l’éventuel échec de la jouissance oscillatoire corporelle. Toute douleur corporelle reste « psychique » dans la vie d’une personne, et saborde, dans l’immédiateté de la vie, la fonctionnalité réflexorielle somatique. La lunette du réel corporel reste normalement déréglée. La mise au point reste floue. Ce flou oscillatoire permet de bien distinguer la « douleur » brutale onirique du corps de la « souffrance » psychique normale.

L’esprit est donc une instabilité aboutissant à scotomiser la douleur corporelle trop précise, trop prolongée, trop brutale. L’enfant y gagne énormément de confort et de liberté, même s’il y a un accès moindre au réel corporel dans la réduction effectuée. Il reste en amont de l’horreur insoutenable. Celle-ci peut, toutefois, ressurgir en forçant la barrière de l’amnésie. En clinique, l’onirisme traduit ce forçage. La conscience en reste évidemment brumeuse, confuse. Les éléments mnésiques contextuels qui ressortent à ce propos, ne font qu’accompagner le retour de la douleur préconsciente, par effraction dans le champ psychique. Cela donne le surgissement d’une réalité plus ou moins bizarre. La réalité onirique se superpose au réel immédiat, puisque ce n’est qu’un effet de mémoire qui se passe. La pseudo-réalité qui apparaît n’est qu’un épiphénomène de l’apparition de la douleur. C’est le contexte de la douleur rappelée, qui se superpose aux sensations immédiates. Il n’y a pas d’onirisme sans prévalence de la douleur somatique, même si le clinicien surpris peut avoir tendance à se focaliser sur les éléments contextuels incongrus, sur le « délire » onirique. Généralement, le Conscient reste fonctionnel à minima et ne perd pas complètement sa conscience de la réalité immédiate. Il se trouve avec les deux réalités superposées, enchevêtrées. C’est comme cela que le clinicien pourra mieux comprendre les douleurs psychosomatiques ou celles du PTSD, du trouble de stress post-traumatique et des amputations. C’est de l’onirisme douloureux résultant du surgissement anormal de souvenirs pré-conscients dans le champ de la conscience et mélangeant les deux. C’est différent de la symptomatologie fonctionnelle habituelle des blocages des oscillations psychiques. Ici, il y a échec d’un « refoulement primaire ».

En clinique, toute douleur perçue perturbe la jouissance de la double danse corporelle, mais elle reste habituellement souffrance psychique « avant-tout », sauf en cas d’apparition de cette douleur somatique normalement préconsciente qui sera, forcément, toujours « énorme » car absolument intempestive. Le clinicien retrouvera facilement ces éléments cliniques et devra adapter son vocabulaire à ce qu’il découvre, en écoutant les descriptions et les ressentis de ses patients à ce sujet. Il verra son patient s’illuminer, quand il sera capable de comprendre vraiment la parole de celui-là et qu’il se montrera enfin ouvert à la peine que le patient tente de lui décrire, dans ce surgissement d’une douleur somatique incompréhensible psychiquement, parfois atroce. Il ne s’agira pas de symboliser avec lui, ou pour lui, mais de trouver un compromis langagier pour la prise en charge de chacun de ces symptômes proprement « corporels » et difficilement descriptibles par son patient. C’est là que son art thérapeutique pourra se développer et que son patient trouvera un vrai thérapeute, alors que ce souffrant a souvent subi l’incompréhension, parfois méprisante, de ceux qui ne peuvent concevoir de telles affections. Une femme ayant pu bénéficier d’une ablation d’un sein pour cancer, se plaint de l’existence sans fin d’une douleur terrible de sa cicatrice et de la zone opérée. Elle se retrouve débordée de souffrance. Pour ne pas être traitée d’hystérique théâtrale ou, pire, de simulatrice voulant prolonger son arrêt de travail, la rencontre d’un clinicien, capable de l’accueillir et de proposer un traitement, changera sa vie. La maltraitance des douloureux chroniques peut souvent atteindre des sommets et ce, déjà, de la part du personnel de santé. Je citerais certains praticiens qui pratiquent des « expertises » servant spécialement à nier la plainte des patients, que cela soit pour des assurances ou pour des tribunaux. C’est à ce propos que j’ai rencontré le plus de cas renversants et le plus d’incompétence ! La profession médicale toute entière a à se mobiliser sur ce problème.

Il faudra aussi ne pas oublier qu’un blocage psychique d’un autre registre relationnel du psychisme,- registre dyadique, socio-langagier, sexué - peut se mettre à influencer suffisamment le registre narcissique pour le bloquer à son tour et provoquer des symptômes propres de ce type. La clinique en est souvent parlante, même si elle n’est pas souvent analysée en ce sens. Voir, par exemple, sur Wikipédia, la clinique du syndrome d’Ekbom, également appelé « délire dermatozoïque » ou encore « délire d’infestation cutanée », « délire de parasitose ». C’est un délire d’une pseudo-rationnalité plus ou moins habile, qui accompagne une hallucinose corporelle terrifiante. Cette dernière peut prendre, en effet, une intensité terrible, difficilement soutenable même par le clinicien qui en sera témoin. Un trouble paranoïaque, d’origine symbolique, socio-langagier, s’accompagne, en ce cas, d’une hallucinose au niveau du corps, par contagion des registres, en quelque sorte. Les cliniciens se sont intéressés de près à ce syndrome, même s’il n’est pas trop fréquent, car c’est une occasion de discuter de la différence entre hallucinose et hallucination. Les discussions sur la « maladie des Morgellons » sont aussi bien intéressantes.

Il y a bien d’autres pathologies qui peuvent être abordées sous cet angle. Il faut envisager que tout trouble fonctionnel psychique intense et prolongé puisse finir par provoquer une telle effraction du Conscient, ne serait-ce que par épuisement. Une dépression devient une mélancolie atroce. Une dissociation du cours de la pensée devient un mal de tête insupportable. Une absence de réponse à une demande éperdue d’amour, devient un souvenir obsédant dramatique. Une attitude méprisante d’un contremaître devient un harcèlement moral insoutenable etc. Le clinicien doit être au clair du risque de telles « décompensations » oniriques d’un symptôme, qui n’est plus ordinaire. Même une simple « anxiété » peut se révéler un facteur de risque important.

> Lire à ce sujet, sur le site de l’INSERM, le communiqué : L’anxiété, facteur de risque de douleur chronique après toute chirurgie - Unité Inserm 987, Hôpital Ambroise Paré, Boulogne-Billancour.

Perdre l’équilibre jubilatoire du corps peut déjà devenir très pénible à celui qui le vit. Le corps devient vraiment désenchanté, mais il reste un corps psychisé, qui profite du soutien fonctionnel des autres registres psychiques par un effet d’ensemble, par résonance d’ensemble. Le clinicien peut assez facilement se rendre compte de tels problèmes et les admettre. Pour ces douleurs oniriques, sa compréhension intuitive sera beaucoup plus en défaut, à moins d’avoir vécu lui-même de tels affres. Cela explique peut-être que l’effraction onirique de la douleur somatique soit relativement peu reconnue, même si elle n’est pas si rare que cela. Les chiffres varient de 10 % à ...55 % de la population (!), selon les études et les définitions, qui mélangent trop les douleurs somatiques prolongées, avec ces douleurs disruptives. Des enquêtes épidémiologiques sachant distinguer les deux seraient très utiles aussi pour faire admettre la réalité de ces dernières.

 


 

 


 Hypothèses


 

Les noyaux à neuro-médiateurs du tronc cérébral (catécholamines, sérotonine...) jouent-ils un rôle primordial dans le recul psychique efficace du Conscient sur le système somatique de contrôle de la douleur ? Les circuits à neuro-médiateurs de ce type permettent-ils de maintenir un brouillage de la réalité éprouvante ? Ce sont ceux qui fonctionnent perpendiculairement, en quelque sorte, aux circuits moteurs et sensitifs du câblage neurologique du corps. La science actuelle sait vaguement comprendre l’opposition dialectique que créent ces circuits dans le fonctionnement cérébral. Il reste à prouver scientifiquement comment ils permettraient cette double opposition fonctionnelle que nécessite la logique tétravalente psychique, en sortant du schéma binaire action/réaction. Les travaux actuels de neurophysiologie s’intéressant à la question, notamment à propos de l’existence d’une forte interactivité entre noyau accumbens et cortex préfrontal, n’évoquent guère cette possibilité, alors j’insiste un peu. Cela aiderait considérablement le clinicien pour mieux comprendre, un jour, l’origine de ces phénomènes disruptifs et la nature des soins permettant de renforcer et de rétablir le filtre du Conscient, que cela soit par la psychothérapie, l’hypnose [3], l’art-thérapie, la méditation [4], la stimulation magnétique transcrânienne, le biofeedback, la neurostimulation électrique transcutanée (TENS) [5], l’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing), les médicaments opioïdes [6], les antidépresseurs tricycliques, IRS ou ISRNA (sertraline et paroxétine) [7]et même les dérivés du cannabis. Cela marchera si la danse du corps propre est retrouvée un tant soit peu. Les experts et tribunaux, si souvent incompréhensifs aujourd’hui, pourraient alors beaucoup améliorer leurs compétences !

> Voir l’article : Remise en cause de l’efficacité des traitements pour les douleurs chroniques

 


 Dérives radicales


 

Le négationnisme envers la douleur chronique peut amener des dérives inquiétantes dans nos sociétés. C’est ainsi que je lis l’influence des groupes de pression favorables à l’euthanasie. 

Les douloureux chroniques, pour certains, sont des machines qui ne veulent pas guérir, qui sont viciées dans leur fonctionnement même. L’élimination des souffrants peut faire l’affaire des matérialistes intégristes, les tenants de l’homme-machine, en commençant par les médecins biologisants. Le sentiment d’être de mauvais malades peut tout à fait pousser leurs patients à réclamer eux-mêmes à être euthanasiés. Des associations défendent cela de façon acharnée au nom de la liberté et de la responsabilité de l’humain. 

Pour les tenants de l’émergence, idéologie en plein essor actuellement, défendue par ceux qui sont pour la concurrence et « l’évolution », les souffrants chroniques sont ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas émerger ni évoluer. Cet échec radical peut faire penser aux évolutionnistes que l’éradication des souffrants est la meilleure solution. Les lois de nos sociétés occidentales sont pressées de s’adapter en ce sens au nom du « progrès », alors que le souvenir des atrocités nazies s’estompe.

Article du Journal « Le Monde » du 02/10/23013 : « Il s’appelait Nancy Verhelst et aurait voulu, à 42 ans, devenir Nathan. Pour être un homme à part entière, il avait subi plusieurs opérations. Mais, après deux années d’actes chirurgicaux ratés, se sentant emprisonné dans son corps, il a obtenu le droit d’être euthanasié dans un hôpital de Bruxelles, où il est mort lundi 1er octobre. »

Le psychiatre, qui a soutenu la démarche légale d’euthanasie de cette personne, n’était peut être pas au fait que l’on peut soigner les douleurs chroniques les plus insoutenables. Lui a trouvé que ce cas correspondait tout à fait à ce que préconise la loi belge sur l’euthanasie humaine. La Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie, elle aussi, a trouvé le cas tout à fait recevable…

 


 

> Lire aussi l’article : Traumatisme et symptôme psychiques 

 


4487 lecteurs au 08/12/2014


[1C’est ce qu’ont du mal à comprendre les « cognitivistes », qui idéalisent un plaisir de rétention absolu. Hélas, plus on retient, plus la débâcle de soulagement sera intense.

[2Résumé de la clinique non disruptive du fonctionnement du corps propre :

1/  Le « moi »  va apparaître, comme symptôme, dans l’impression de dépersonnalisation ; le corps, ou des parties du corps, enflent irrésistiblement vis à vis du dehors ou prennent une trop forte densité, douloureuse et incoercible, dans ce même environnement. Voir l’article Crises de dépersonnalisation et autostimulations affectives défensives.

2/  L’affect  va symptomatiser, lui, dans des crises émotionnelles paniquantes, ou l’on perd toute affirmation de masse corporelle dans une sensation de disparition corporelle ; cela s’impose par implosion corporelle inopinée, où le souffrant sent ses organes creux se spasmer affreusement, ou, plus généralement, par une impression horrible de mort imminente. Voir l’article Déchaînements émotionnels et renforcements démesurés du « moi ».

3/  Le « moi-discret »  va surgir, comme symptôme affligeant, dans des pertes corporelles malencontreuses et irrépressibles, ou dans des disparitions intempestives et incontrôlées, y compris par suicide. Voir l’article Suicides et disparitions impulsives avec névrose imaginaire compensatoire.

4/  Le « moi-idéal »  va être la source de symptômes dissociatifs, qui forcent la cognition à se focaliser sur des traits corporels idéaux, idiots et forcés, désamarrés de tout rapport au contexte réel, y compris dans la pensée consciente de la personne. Voir l’article dissociation de l’image idéale (conversion hystérique) et autisme.

[3« De façon répétée, une focalisation de l’attention avec une écoute de sa respiration par le patient (autohypnose) permet au patient de mieux gérer sa douleur chronique » - Voir l’article : Hypnose et douleur : connaissances actuelles et perspectives

[4Utile pour le souffrant et le thérapeute - Voir l’article : Approches thérapeutiques basées sur la pleine conscience (mindfulness)  : utilité pour le traitement de la douleur

[5Centre Cochrane Français : Bien que les machines de TENS soient utilisées couramment, l’efficacité analgésique de la TENS reste incertaine 

[6Les doutes sur l’utilisation isolée des opiacés : Hors protocole d’étude, les opiacés devraient donc être prescrits de façon plus restrictive que ce n’est le cas aujourd’hui en pratique clinique et ceci uniquement après un diagnostic différentiel du syndrome douloureux chronique dans une perspective biopsychosociale. (medicalforum.ch)

[7Attention à la grossesse - voir le tableau 5 de l’article : Antalgie médicamenteuse et grossesse 

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