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Note clinique : le symptôme de stigmatisation

D 16 octobre 2010     H 11:57     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 


 

Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise) - printemps 2010 :

L’APPEL DU CIEL : Pouvez-vous nous parler des stigmates de votre épouse ?

ESAT ALTINDAGOGLU : Durant la Messe du jeudi Saint, quand le Prêtre a élevé la Croix, ma femme est tombée dans l’Eglise. Le Prêtre m’a conseillé de la ramener à notre domicile car elle semblait épuisée. Je l’ai déposée dans sa chambre, c’est là que j’ai vu du sang couler de sa tête. Elle est restée jusqu’au samedi soir dans cet état d’“ extase ”. Vers 21 heures, le samedi Saint, elle est sortie de cet état : elle portait les plaies du Christ sur ses mains, ses pieds, sur le côté et sur le front.

 

Voir aussi sur le site ALETEIA : Diapo – Dix mystiques qui ont reçu les stigmates du Christ

 


 

 


 Introduction


 

Le symptôme de stigmatisation est tout à fait étonnant. Il nous indique une crise morale religieuse en cours chez celui qui le présente. Une personne chrétienne fait le jeu des abus moraux d’une formation sociale « physicienne », de type solidaro-inégalitaire et en expansion. Les membres actifs de cette formation transforment la religion coutumière en idéologie, utile à des fins de conquête, sous la forme d’une religion mythique sacrificielle. Ils cherchent à détruire toute forme religieuse qui n’obtempère pas assez à leurs intérêts matériels. La crise morale, que cela entraîne chez cette personne religieuse, apparaît sous l’aspect d’un symptôme de stigmatisation. Ce symptôme n’est guère compréhensible, hors des conceptions développées sur ce site. Il en est donc une illustration précieuse et remarquable, même si sa fréquence est assez rare.

 


 Définition de la stigmatisation


 

« Stigmatisation » : mot savant qui vient du grec Stigma, piqûre, piqûre au fer rouge, tatouage. Certaines personnes chrétiennes, très religieuses, se retrouvent affligées de blessures rebelles à tout traitement et qui sont qualifiées de « stigmates ». Elles deviennent des « stigmatisées ». Ces blessures sont interprétées comme étant identiques à celles du martyre de Jésus de Nazareth, prophète juif crucifié par les romains, formidable formation territoriale en pleine expansion, il y a deux millénaires.

 


 

La plus célèbre des personnes stigmatisées est François d’Assise (mort en 1226), canonisé par son Eglise catholique d’Occident. Par la suite, des dizaines de personnes, présentant des stigmates, sont béatifiées ou canonisées. Toutefois, seuls François d’Assise et Catherine de Sienne (morte en 1380) sont reconnus comme authentiquement stigmatisés par l’Eglise catholique [1]. Ils ne sont pas canonisés pour cela, mais pour leur vie religieuse, qui témoigne de leur vertu et peut servir d’exemple aux autres croyants. Car, ce qui préoccupe les responsables religieux, c’est de montrer la soumission et le sens du sacrifice de ces personnages marqués, ainsi, de signes extra-ordinaires, malgré la gêne qu’ils créent, en soulevant les foules par ces extravagances bien visibles. Je ne reviens pas sur la distinction entre « religieux » et « mystique », développée dans les articles précédents et sur les vibrations psychiques qui les caractérisent. Indiquons juste que, si la vibration mystique fonctionne généralement très bien chez les stigmatisés, ce n’est pas le cas de la vibration religieuse qui présente un symptôme.

 


 


 Le sens donné à la souffrance et aux stigmates


 

L’interprétation religieuse qui est donnée des souffrances causées par les stigmates, est, pratiquement, toujours la même. Les souffrances ressortent du rachat des péchés par le partage des souffrances du Christ, en communion réelle avec lui. Il est naturel de souffrir comme le Christ si l’on veut co-participer avec lui au sauvetage de l’humanité éloignée de Dieu (appelée pour cela « pécheresse »). C’est le prix à payer pour une « expiation ». Mais, apparaît une compréhension biaisée de l’expiation, si l’église chrétienne est détournée, par les « physiciens », vers une religion ritualisée sacrificielle. Ce risque de détournement est présent, dès l’origine du christianisme, dans le judaïsme sous le joug des exactions romaines. Il augmente après le Concile de Trente, au 16e siècle. C’est le Christ souffrant qui apparaît dans les images saintes, beaucoup plus que le Christ glorieux. Le Parti catholique romain accentue alors la notion sacrificielle de la messe où se répète, chaque fois, le sacrifice du Christ par sa présence réelle dans le pain et le vin. Les Réformateurs ne perdent pas la notion de sacrifice, mais font de la communion une mémoire du sacrifice christique, qui a eu lieu une fois pour toutes sur le Golgotha. C’est ce qui sépare encore aujourd’hui, le plus, ces branches du christianisme occidental, pourtant redevenues très proches, ces dernières décennies. C’est un point-clé, puisqu’il met en jeu la notion persistante d’un sacrifice qui serait toujours nécessaire et d’une souffrance toujours à partager, à actualiser et qui risque sans cesse d’être valorisée pour elle-même.

Le détournement de la notion mystique de sacrifice pour des buts religieux culmine avec la naissance des états modernes et les conquêtes des Amériques, qui utilisent les missions chrétiennes pour vaincre idéologiquement et assujettir les peuples « sauvages ». A la fin du 19e siècle et au début du 20e, les nations européennes ont établi des empires immenses. La religion y est toujours aussi utile, pour justifier les sacrifices demandés par des guerres, de plus en plus meurtrières, dont les deux guerres mondiales. Il y a une utilisation idéologique de la notion d’expiation par la souffrance, en la tournant vers le sens de sacrifice nécessaire pour des buts profanes idéaux, comme de soutenir et participer de plus en plus aux guerres entre états territoriaux. Le monde devient couvert d’empires et d’états territoriaux nationalistes, dont les citoyens s’entre-tuent au nom d’une pseudo-morale dévoyée. La notion de territoire, à défendre ou à libérer, devient la suprême référence.

 


 L'expiation par la souffrance


 

L’expiation est définie en Occident comme "action par laquelle on répare, par la peine qu’on subit, un crime, une faute quelconque. Le mot hébreu signifie couvrir. Dans l’AT, il fallait un autel et des victimes. Dans le NT, Christ, par une seule offrande, sur la croix, sauve tous ceux qui mettent leur confiance en Lui. Le péché n’est plus seulement couvert mais ôté (Hebreux 10.10-14), retiré de la vue de Dieu (Ps 32.1) [2]

L’expiation est, en fait, chez les Hébreux, la « couverture », le pardon des péchés, transgressions des lois morales, qui règlent l’alliance entre un peuple choisi comme allié préférentiel et le Dieu unique. Dieu couvre et efface la dette. Il passe l’éponge pour montrer combien cette alliance lui est chère, si son allié préféré reconnaît ses erreurs. C’est lui qui amène l’expiation et non la peine éprouvée par le pécheur.

Psaume 32.5 : J’ai dit : « Je reconnaîtrai | devant l’Éternel | les péchés que j’ai commis. »
Alors tu m’as déchargé | du poids de ma faute
.

Il n’est pas question d’une réparation adéquate du pécheur, qui n’a pas un prix à payer, une victime à sacrifier (qui peut être lui-même) pour le rachat de ses erreurs. Le pécheur ne peut forcer l’assentiment du divin avec ses mérites et l’intensité de sa peine. Le pécheur a une offrande symbolique à réaliser pour manifester concrètement son erreur, se repentir et demander le pardon. C’est, dans l’antiquité, pour parler de la repentance avec des gestes, de façon symbolique. Ce n’est pas pour exécuter une punition préalable aux retrouvailles. Il peut aussi s’agir d’un rituel de purification sans sacrifice à effectuer, sinon le sacrifice du péché, comme pour le baptême de Jean-Baptiste.

 


 

Pourtant, l’interprétation de la mort de Jésus comme le prix du rachat des péchés et donc détournement de l’offrande vers un sacrifice mystique, existe dès les débuts du christianisme, dans le courant ayant produit l’Epître aux Hébreux, dont l’auteur pourrait être Barnabé, un lévite [2] disciple de la première heure de Jésus. Jésus rachèterait, par son sacrifice, les péchés de son peuple et, par extension, ceux des chrétiens non-juifs, qui sont comme des chiens grappillant les miettes tombées de la table du festin de l’alliance, renouvelée avec le peuple élu. Il y a bien transformation d’une notion d’offrande rituelle en sacrifice humain pour payer une rançon. C’est la rançon donnée pour le rachat des captifs de guerre ou la libération des esclaves, ici pour les prisonniers du Mal et les esclaves du péché. Vie pour vies. Or, c’est oublier, dans l’atmosphère impériale romaine amenant des souffrances inouïes aux peuples conquis, le refus du sacrifice humain, après la substitution du sacrifice d’Isaac par Abraham. Diviniser, par la suite, Jésus de Nazareth comme la troisième personne de la Trinité [3] n’a pas réussi à abolir ces conceptions sacrificielles. C’est toujours la part humaine du Christ qui a souffert et est morte, comme s’il devait expier sa corporéité. Devant cette scène insensée aux yeux des disciples : la mort du Juste, il y a recherche de sens qui débouche sombrement sur la notion de rachat des péchés. Le serviteur souffrant ou persécuté d’Isaïe, sert de prétexte à la rémission des péchés, dans une recherche d’accomplissement des écritures de la Bible d’Israël.

1 Pierre 2, 21-25 :

Christ a souffert pour vous, vous laissant un exemple pour que vous marchiez sur ses traces :
lui, il n’a pas fait de péché, et il ne s’est pas trouvé de fraude dans sa bouche (Is 53 ,9) ;
lui, insulté, ne rendait pas l’insulte, souffrant, il ne menaçait pas (réminiscence d’Is 50,6 ?),
mais se livrait à celui qui juge avec justice (cf. Is 50,8 ?) ;
il a pris sur lui nos fautes (Is 53,12) dans son corps sur le bois,
afin qu’ayant trépassé aux péchés, nous vivions pour la justice (Is 53,11d, hébreu ?) ;
Par sa meurtrissure vous avez été guéris (Is 53,5d).
Vous étiez en effet errants comme des brebis (Is 53,6a),
mais vous vous êtes tournés maintenant vers le berger et gardien de vos âmes.
 [4]

Ces notions ressortent toujours aussi fortement, au début du 20e siècle, dans l’Eglise catholique. Elles sont instrumentalisées, à des fins de plus en plus séculières, pour assurer l’ordre social, en maintenant un degré de peur paralysante dans les classes sociales les plus humbles. Cela sert aussi à justifier la nécessité de la souffrance, pour habituer les membres des formations territoriales à souffrir pour la guerre et pour l’ordre public. En fait, il s’agit de maintenir, coûte que coûte, l’ordre solidaro-inégalitaire, qui reprend une ampleur sans précédent dans les régimes socialistes et autoritaires. Ces régimes vont, bien sûr, tout faire pour réduire au maximum toute pensée religieuse, qui ne serait pas en accord avec leurs buts de conquête.

 


 Les trois célèbres stigmatisés du début du 20e siècle


 

Trois figures de stigmatisés vont marquer l’époque, si difficile, de l’Entre-deux guerres. Elles sont, toutes les trois, très marquées par cette idéologie du sacrifice, à l’imitation du martyre de Jésus de Nazareth. Ce sont des mystiques typiques et reconnus comme tels : Padre Pio, Thérèse Neumann et Marthe Robin. Le retrait du monde, les périodes mystiques d’onirisme sont très présents, y compris les revies des tortures et de la « passion » vécues par le Christ. Les visions heureuses sont, chez elles, en effet, accompagnées de visions atroces et recherchées de la passion du Christ, mais ce ne sont pas des symptômes. Elles sont justifiées par le message d’espoir que cette passion amène à l’humanité. Ce ne sont pas des visions pathologiques, malgré leur sombre aspect. Ce n’est pas cette souffrance-là qui pose problème. Cela s’accompagne aussi de capacités de jeûne étonnantes. Bien d’autres capacités mystiques font signe d’un échappement à la prise dans la réalité humaine et au retrait dans le sacré. Mais, ce ne sont pas directement ces signes mystiques qui vont nous préoccuper, bien qu’ils soient passionnants.

Ces figures pratiquent aussi le repentir religieux des péchés, par l’expiation et une vie de souffrances bien réelles, bien corporelles. C’est cet acte religieux qui entraîne un symptôme « idéaliste », celui de la stigmatisation. Ce symptôme est fait d’un corps, présentant des trous de chair, des absences corporelles concrètes. Du sang en sort, bien sûr, qui signe la blessure que subit le corps du stigmatisé. Les plaies sont celles rapportées du Christ dans les Evangiles, mais pas seulement. C’est là que le clinicien dresse l’oreille, pour se pencher particulièrement sur ces cas cliniques.

Remarquons que le « stigmate » ne fait pas partie du symptôme proprement dit. Le symptôme, qui ressort comme retour du refoulé, c’est un corps idéalement non-supplicié, un corps qui perd les endroits où se marque le supplice. C’est par une certaine imprécision de langage, que l’on peut parler de « symptôme de stigmatisation », même si cela reste utile en pratique. Ce sont les endroits manquants, les endroits des stigmates, qui sont les plus facilement remarqués et qui sont rapportés par la foule comme des espèces de miracles répétitifs et des manifestations positives. Mais, ce sont des absences, en fait, d’un corps qui émerge dans le symptôme, sans marque de supplice. Le corps a des trous à la place des marques de supplice. Il couvre, de cette façon, la marque des supplices.

Le contexte est constitué par les sacrifices immenses demandés par les nationalistes pendant la Grande Guerre. Il y a grande collusion entre la souffrance religieuse et la souffrance profane, qui est exigée du social des régimes solidaro-inégalitaires. Viennent, après cette guerre, les prises de pouvoir d’idéologies anti-chrétiennes, qui sont aussi autant de révolutions anti-libérales : le nazisme en Allemagne, le fascisme en Italie et le socialisme en France et ailleurs.

La « mauvaise conscience » religieuse, de proposer aux chrétiens des souffrances expiatoires, dans ce contexte social de demandes de grandes souffrances civiles, met à mal l’équilibre psychique du religieux. Le symptôme vient marquer la dissociation : le corps qui émerge est celui qui ressemble à celui du Christ souffrant, mais idéalisé, sans ses clous et sa couronne d’épine, sans ces choses affreuses qui sont caractéristiques du supplice de la croix. Mais, comme pour tout symptôme d’idéalisation, il fait souffrir. Un corps avec des trous, cela signifie des blessures tout à fait concrètes. Le mystique, en proie à un tel symptôme religieux, ne cherche, d’ailleurs, pas du tout à le mettre en avant. Il cherche plutôt à le cacher, avec un certain sentiment de honte. Ce sentiment de honte et de culpabilité ressort aussi chez les responsables religieux, qui se retrouvent très embarrassés par un tel phénomène. Redoutant la moquerie, ils oscillent entre la vérification médicale et scientifique pour prouver une supercherie ou l’existence d’une maladie somatique particulière, qui expliquerait les symptômes. Or, ces blessures ne sont pas normales. Elles sont tout à fait visibles, mais non-inflammatoires et inguérissables. Elles évoluent, selon le degré de culpabilité de la personne stigmatisée et son itinéraire religieux, survenant quand elle revisite et répète, sans cesse, la vie du Christ, chaque semaine et chaque année, comme s’il s’agissait d’une vie mythique. Cela empêche les évêques de crier trop à la supercherie ou à la maladie. Mais, finir par croire à une manifestation mystique véritable et incompréhensible, à un miracle comme intervention divine, empêche ces mêmes responsables religieux d’en voir, justement, le côté religieux et non-mystique. Ils évitent, ainsi, le risque d’avoir à réviser leur propension à promouvoir la souffrance expiatoire du peuple chrétien. Le symptôme, en effet, occulte tout aussi bien qu’il montre.

 


 Thérèse Neumann et le nazisme


 

Les cas anciens de stigmatisation sont trop mal documentés pour être utilisables. Mais, la vie des trois célèbres mystiques stigmatisés du début du 20e siècle l’est beaucoup plus. C’est le cas de la vie de Thérèse Neumann, que je vais raconter brièvement.

Thérèse naît en 1898, le jour du Vendredi-saint, dans une famille pauvre de Bavière. Elle est instruite par des revues religieuses et ses livres du primaire. Elle veut devenir missionnaire et montre son idéalisme religieux, très tôt, en ayant horreur du mensonge. A l’âge de 14 ans, elle est servante d’auberge et de ferme pour le même patron. Elle fait les travaux des champs, pendant la Grande Guerre et se montre très vigoureuse, mais assez colérique. Elle est d’une carrure et d’un aspect plutôt masculin. Elle ne fréquente pas les garçons, vu sa vocation religieuse qui nécessite le célibat.

Elle tombe malade à l’âge de 20 ans. En portant des seaux d’eau dans un incendie de l’auberge, elle ressent de vives douleurs au rachis. Elle ne peut plus faire d’effort, sous peine de s’évanouir, et est hospitalisée en avril 1918, en raison d’épisodes de paralysie et d’étouffements. En mars 1919, elle devient aveugle, suite à des chutes successives sur le crâne. Elle devient grabataire, par une paralysie progressive. C’est la période de l’encéphalite de Von Economo et de la grippe espagnole, qui a fait cent millions de morts, bien plus que les tueries de la Grande Guerre. Elle a 21 ans. Sous l’effet de l’immobilité, elle se couvre d’escarres. Elle devient également sourde et muette, en plus de la souffrance de sa purulence. Son attitude est de totale acceptation : « Tout ce qui me vient de la part de Dieu m’est bon : la guérison, la maladie, comme il lui plaira ! ». Elle retrouve la vue et la parole en avril 1923, le jour de la béatification de Thérèse de l’Enfant Jésus, à qui elle s’identifie dans ses prières. Ses douleurs physiques s’accroissent toutefois et on envisage même une amputation pour gangrène.

Elle est délivrée de ses misères, le jour de la canonisation de Thérèse de l’Enfant Jésus, le 17 mai 1925. Lors d’une vision, elle se lève et réapprend ensuite à marcher. La voix de sa vision lui dit toutefois : « Par la souffrance seule, tu pourras exercer ta vocation et ton esprit de sacrifice, et ainsi aider les prêtres... Il est sauvé infiniment plus d’âmes par la souffrance que par les plus brillants sermons » [5].

Les visions et les extases vont rythmer sa vie quotidienne. Elle a des visions de scènes religieuses très réalistes, y compris par les odeurs et les bruits de la scène vécue. Les visions sont parfois heureuses. D’autres fois, elles sont pénibles, selon le type de vision : vie d’un prophète ou d’un saint, scène de l’évangile du jour, visions d’anges et d’âmes des morts, comme les âmes de ses proches décédés qu’elle voit rayonnant de bonheur, le jour de la Toussaint... Cela provoque des raptus soudains, involontaires, qui arrivent, parfois, en plein milieu d’une conversation. Ses visions s’approfondissent, au fil du temps, en devenant de plus en plus réalistes. Ce ne sont pas des symptômes pathologiques, mais des rêves éveillés d’exploration surnaturelle qui surviennent, en bascule du retrait de la vie mystique et chaste. Elle est dans la position d’une ambassadrice qui aborderait un pays mystérieux et fabuleux, à explorer pour de vrai. Ce sont donc des visions surnaturelles exploratoires. Cela provoque des apparitions de jouissance, qui viennent tout à coup prendre la personne, même pour les visions pénibles, puisqu’elles servent à l’enseignement de l’entourage.

Depuis 1922, elle ne peut plus rien avaler de solide, sous peine de vomir. A Noël 1926, elle ne prend plus de liquide, sauf une cuillerée d’eau pour avaler l’hostie de la communion. Le 30 septembre 1927, la vision lui dit qu’elle peut arrêter de boire et de manger totalement. Cela est vérifié lors de deux semaines de surveillance complète, sur l’ordre de l’évêque local. Cette inédie est censée avoir duré jusqu’à sa mort. Elle illustre, à la lettre, des passages de la Bible : « Je serai rassasié quand ta gloire deviendra visible » (Psaume 19,15). Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif (Evangile de Jean 6:35).

 

Elle-même dit se suffire, pour survivre, de la présence réelle du Christ dans l’hostie de la communion. En 1930, elle n’a plus d’exonération corporelle. Elle dort deux à trois heures par semaine, mais il y a des assoupissements, lors des périodes de ravissement, qui sont d’une durée variable (jusqu’à une heure de temps). Elle dort toutefois le temps de Pâques, entre le moment symbolique de la mort du Christ et celui de sa résurrection. Elle reste alors comme dans le coma, symbolisant la mort du Christ avant sa résurrection.

Autrement, elle est enjouée et alerte et s’active à recevoir ses très nombreux visiteurs. Elle participe aussi aux travaux des champs et s’emploie aux soins des malades, limitée toutefois par la douleur de ses stigmates. L’ornementation de l’église, située en face de chez elle, a aussi beaucoup d’importance pour elle.

Elle n’a pas que des visions pseudo-visuelles. Elle entend aussi la voix de son ange gardien à ses côtés, qui lui donne ses instructions et lui dicte ses réponses. Pendant les moments de quiétude extatique ou pendant les ravissements qui suivent les visions, une voix de transe vient faire des commentaires inspirés aux spectateurs. Ils sont en allemand littéraire chez cette bavaroise, ne parlant que le dialecte. Ils peuvent même donner des corrections d’araméen à un professeur d’Université, le Pr Wurtz. Elle ne s’en souvient pas au réveil. Elle manifeste bien d’autres charismes connus chez les mystiques.

 


 

Des symptômes de stigmatisation viennent amener une note dérangeante à ses extases, même si les spectateurs interprètent cela comme des manifestations mystiques supplémentaires. Cela fait réapparaître des souffrances physiques pendant 36 ans, alors même qu’elle avait été guérie, quasi miraculeusement, auparavant, de toutes ses misères physiques. C’est comme si elle devait continuer à souffrir perpétuellement. Plus elle avait de visions, plus ses yeux saignaient.

Ces stigmates sont des dissociations corporelles très particulières, par leur côté éminemment littéraire et religieux. Elles sont socialement connotées, mais aussi érotisées, par le partage de « passion » avec les souffrances de Jésus de Nazareth qu’elles indiquent de façon narrative. Le 26 mai 1926, lors de visions de la passion du Christ, apparaissent des stigmates aux mains et aux pieds. Ils sont dans la paume des mains, ce qui correspond aux croyances du temps, alors que la crucifixion romaine transperçait les poignets. Puis, viennent les huit plaies de la tête rappelant celles de la couronne d’épine, posée sur Jésus pour se moquer de lui et la plaie du flanc transpercé par une lance (de 33 mm). Se remarquent aussi une blessure de l’épaule droite, à l’endroit où Jésus a porté la croix et celles des flagellations, sous forme de stries sanglantes sur le thorax. Mais, on observe aussi d’abondantes larmes de sang, lors des visions du supplice du Christ. Ce dernier point est une note clinique singulière, qui résulte du trou, se produisant à la vision religieuse de l’horreur, alors même que la vision mystique se réalise avec bonheur et passion.

La douleur quotidienne des blessures non-inflammatoires s’aggrave le vendredi, quand les plaies s’ouvrent et saignent abondamment. Il y a une gradation dramaturgique des saignements : le vendredi, ce sont les yeux, les plaies de la tête et celle du côté qui saignent ; les autres stigmates saignent les jours de Carême ; le vendredi avant les Rameaux et le Vendredi-saint, toutes les blessures saignent. Elle vit alors l’extase de la crucifixion, durant trois quart d’heure. Elle ressent et mime les mouvements douloureux du crucifié dans ses visions, en trempant de sang sa couche. Elle s’affaisse et saigne aussi, lors de vives émotions et des efforts physiques trop grands, ce qu’elle explique par sa blessure du côté qui va « jusqu’au cœur ».

 


 

Une note clinique intéressante est l’évolution des stigmates des mains, lors de la passion du Vendredi-saint : une forme de clou se met à pousser et à bomber temporairement comme une excroissance de chair, mais elle s’ouvre vite par le mécanisme de clivage à l’origine du symptôme. Par ce ratage, le stigmate se forme et saigne. [6]. Chez François d’Assise, la forme de clou persistait et ne donnait pas lieu à l’apparition d’un trou.

Thérèse Neumann finit par donner toutes ses souffrances en offrandes expiatoires, y compris celles venant d’autrui, qu’elle ressent en empathie. Car, une de ses facultés est de prendre sur elle, en elle, la douleur d’autrui, afin de le libérer. Ce don de guérison est censé faire échapper autrui à la punition de l’expiation, par substitution du pécheur. Elle va payer pour lui. Cela montre comment Mlle Neumann est prise dans la conception punitive de la souffrance qui sauve et qu’elle offre de subir à la place de l’autre. C’est ce qu’elle a compris de la générosité immense du Christ, venu souffrir pour tous les repentants du monde, afin de payer leur peine.

Une foule considérable lui rend visite. Elle reçoit jusqu’à 70 000 lettres par an. Son courrier est si volumineux qu’elle ne peut tout lire, même en ne dormant pas. Voilà ce qu’elle en dit : « quand je lis les lettres, et avant même de les avoir toutes lues, je recommande tous mes correspondants au Bon Dieu. Aussi bien nous devons prier pour tous les hommes et spécialement pour ceux qui nous adressent une demande ou nous racontent leurs soucis. C’est donc par ceux-là que je commence. Cependant parfois, le Sauveur me fait savoir que je peux souffrir pour quelqu’un. Je n’y suis pas forcée. Je pourrais dire : « Non, je ne veux pas souffrir. » Car la souffrance, monsieur l’abbé, décidément personne ne peut l’aimer. Rien à faire. Mais quand je sais que cela fera plaisir au Sauveur et que je puis procurer une grâce spéciale à une personne, que le Sauveur veut agir, j’en suis. Dans ce cas, je dis : « Seigneur, laisse venir la souffrance. » Et alors, monsieur l’abbé, le Bon Dieu me fait savoir pour qui je vais souffrir et ce qu’il en résultera. » [7]

Le contexte socio-politique est terrible, avec la montée progressive du nazisme, qui ferme les facultés de théologie et empêche les œuvres des églises. Tout sacrifice et dévouement doit servir exclusivement au régime totalitaire. Les incapables ou les opposants sont éliminés. Un cercle anti-nazi se constitue chez le Pr Wurtz, celui qui prend des cours d’araméen chez Thérèse et qui est devenu l’ami de la famille Neumann. Plusieurs des membres du cercle sont arrêtés par la Gestapo, torturés et éliminés. Thérèse reste assez protégée des persécutions directes, même si elle est abondamment ridiculisée par le régime, sans doute par peur superstitieuse. Elle est, toutefois, près de mourir dans l’incendie de son village par les SS, avant l’arrivée des américains. Thérèse a prédit, lors de la deuxième guerre mondiale, la défaite allemande et le retour de l’Alsace à la France. Elle est alors protégée par les américains, lors de l’effondrement du Reich. Les files de visiteurs peuvent reprendre.

Elle meurt d’une crise cardiaque en 1962 et est un peu oubliée depuis. Mais, en 2005, Mgr Müller, évêque de Ratisbonne, ouvre officiellement une procédure pour sa béatification. [8]

 


 


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[1Wikipédia : Une procédure de reconnaissance a été ouverte concernant Padre Pio lors de sa canonisation ; d’autres ont également été béatifiés ou canonisés, comme sainte Rita, saint Jean de Dieu, Marie de l’Incarnation, Anna Katharina Emmerick, Veronica Giuliani, ou Gemma Galgani sans que l’Église les reconnaisse pour stigmatisés

[2Un lévite est un membre d’une tribu d’Israël qui est sans territoire, car chargée du service du Grand-Temple de Jérusalem

[3Voir sur Wikipédia : le symbole de Nicée-Constantinople

[4Cf le site de Marie de Nazareth 

[5Thérèse Neumann : l’extraordinaire mystique de Konnersreuth, par Helmut Fahsel, Le Jardin des Livres, Paris, 2009, page 43

[7Ibid - page 142-143

[8Voir la vie de Thérèse Neumann sur Wikipédia 

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