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Document clinique : l’histoire de Téroenne, révolutionnaire et clocharde même à l’asile

D 28 décembre 2003     H 19:43     A Jean Etienne Esquirol     C 0 messages


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Jean Etienne Esquirol

Le cas de Téroenne est exposé dans le premier tome de l’ouvrage célèbre de E. Esquirol : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal » ( pages 445 à 450 de l’édition de 1838 )


Téroenne, ou Théroigne de Méricour, était une célèbre courtisane, née dans le pays de Luxembourg. Elle était d’une taille moyenne, elle avait les cheveux châtains, les yeux grands et bleus, la physionomie mobile, la démarche vive, dégagée, et même élégante.

Cette fille, née, selon les uns, d’une famille honorable, selon d’autres, sortie du rang des courtisanes, joua un rôle bien déplorable pendant les premières années de la révolution. Elle avait alors de 28 à 30 ans.

Elle se livra aux divers chefs du parti populaire, qu’elle servit utilement dans la plupart des émeutes, et contribua surtout les 5 et 6 octobre 1789 à corrompre le régiment de Flandres, en conduisant dans les rangs des filles de mauvaise vie, et en distribuant de l’argent aux soldats.

En 1790, elle fut envoyée dans le pays de Liège, pour soulever le peuple. Elle y avait un grade militaire. Elle se fit remarquer parmi cette populace effrénée, qui fut envoyée à Versailles les 5 et 6 octobre 1790. Les Autrichiens l’arrêtèrent au mois de janvier 1792 . Elle fut conduite à Vienne, renfermée dans une forteresse ; I’ Empereur Léopold désira la voir, s’entretint avec elle, la fit mettre en liberté en décembre de la même année ; elle revint à Paris, se montra de nouveau sur la scène révolutionnaire . Elle se fit remarquer alors sur les terrasses des Tuileries, dans les tribunes, haranguant le peuple avec audace, pour le ramener au modérantisme et à la Constitution . Ce rôle ne put lui convenir longtemps. Bientôt les Jacobins s’emparèrent de Téroenne, bientôt on la vit paraître, un bonnet rouge sur la tête, un sabre au côté, une pique à la main, commandant une armée de femmes. Elle eut une bonne part aux événements de septembre 1792. Quoiqu’il ne soit pas prouvé qu’elle ait participé aux massacres, néanmoins on raconte qu’elle se rendit dans la cour de l’abbaye, et qu’elle trancha la tête avec son sabre à un malheureux que l’on conduisait au tribunal de cette prison. On assure que c’était un de ses anciens amans.

Lorsque le Directoire fut établi, les sociétés populaires furent fermées, Téroenne perdit la raison. Elle fut conduite dans une maison du faubourg Saint-Marceau . On trouva dans les papiers de Saint-Just une lettre d’elle, sous la date du 26 juillet 1794, dans laquelle se montrent déjà les signes d’une tête égarée.

En novembre 1800, elle fut envoyée à la Salpétrière ; le mois suivant, on la transféra aux Petites-Maisons où elle est restée pendant sept ans. Lorsque l’administration des hospices fit évacuer les aliénés des Petites Maisons, Téroenne retourna à la Salpétrière le 7 septembre 1807. Elle avait environ quarante-sept ans.

A son arrivée, elle était très agitée, injuriant, menaçant tout le monde, ne parlant que de liberté, de comités de salut public, révolutionnaire, etc., accusant tous ceux qui l’approchaient d’être des modérés, des royalistes, etc.

En 1808 un grand personnage, qui avait figure comme chef de parti, vint à la Salpétrière . Téroenne le reconnut, se souleva de dessus la paille de son lit sur laquelle elle restait couchée et accabla d’injures le visiteur, I’accusant d’avoir abandonné le parti populaire, d’être un modéré, dont un arrêté du comité de salut public devait faire bientôt justice.

En 1810 elle devint plus calme, et tomba dans un état de démence, qui laissait voir les traces de ses premières idées dominantes.

Téroenne ne veut supporter aucun vêtement, pas même de chemise. Tous les jours, matin et soir, et plusieurs fois le jour, elle inonde son lit, ou mieux la paille de son lit, avec plusieurs seaux d’eau, se couche et se recouvre de son drap en été, et de son drap et de sa couverture en hiver. Elle se plaît à se promener nu-pieds dans sa cellule dallée en pierre et inondée d’eau.

Le froid rigoureux ne change rien à ce régime. Jamais on n’a pu la faire coucher avec une chemise, ni prendre une seconde couverture. Dans les trois dernières années de sa vie, on lui donna une très grande robe de chambre dont elle ne se servait presque jamais. Lorsqu’il gèle et qu’elle ne peut avoir de l’eau en abondance, elle brise la glace et prend l’eau qui est au-dessous pour se mouiller le corps, particulièrement les pieds.

Quoique dans une cellule petite, sombre, très humide et sans meubles, elle se trouve très bien ; elle prétend être occupée de choses très importantes ; elle sourit aux personnes qui l’abordent ; quelquefois elle répond brusquement : Je ne vous connais pas, et s’enveloppe sous sa couverture. Il est rare qu’elle réponde juste. Elle dit souvent : Je ne sais pas ; j’ai oublié. Si on insiste, elle s’impatiente, elle parle seule, à voix basse ; elle articule des phrases entrecoupées des mots fortune, liberté, comité, révolution, coquins, décret, arrêté, etc. Elle en veut beaucoup aux modérés.

Elle se fâche, s’emporte lorsqu’on la contrarie, surtout lorsqu’on veut l’empêcher de prendre de l’eau. Une fois elle a mordu une de ses compagnes avec tant de fureur, qu’elle lui a emporté un lambeau de chair : le caractère de cette femme avait donc survécu à son intelligence.

Elle ne sort presque point de sa cellule, et y reste ordinairement couchée. Si elle en sort, elle est nue, ou couverte de sa chemise : elle ne fait que quelques pas, plus souvent elle marche à quatre pattes, s’allonge par terre ; et l’œil fixe, elle ramasse toutes les bribes qu’elle rencontre sur le pavé et les mange. Je l’ai vue prendre et dévorer de la paille, de la plume, des feuilles desséchées, des morceaux de viande traînés dans la boue, etc. Elle boit l’eau des ruisseaux pendant qu’on nettoie les cours, quoique cette eau soit salie et chargée d’ordures, préférant cette boisson à toute autre.

J’ai voulu la faire écrire ; elle a tracé quelques mots. Jamais elle n’a pu former de phrase. Elle n’a jamais donné aucun signe d’hystérie. Tout sentiment de pudeur semble éteint en elle, et elle est habituellement
nue, sans rougir, à la vue des hommes.

L’ayant fait dessiner en 1816, elle s’est prêtée à cette opération ; elle n’a paru attacher aucune importance à ce que faisait le dessinateur.


Malgré ce régime, que Teroenne a continué pendant dix ans, elle était bien et régulièrement menstruée ; elle mangeait beaucoup, elle n’était point malade et n’avait contracté aucune infirmité.

Quelques jours avant d’entrer à l’infirmerie, il s’est fait une éruption sur tout son corps ; Téroenne s’est lavée à son ordinaire avec l’eau froide et s’est couchée sur son lit inondé, les boutons ont disparu ; dès lors elle est restée dans son lit, ne mangeant point, buvant de l’eau.

Le 1er mai 1817, Téroenne entre à l’infirmerie dans un état de faiblesse très grande, refusant toute nourriture, buvant de l’eau, restant couchée, parlant souvent seule, mais à voix très basse. 15. Maigreur, pâleur extrême de la face, yeux ternes, fixes, quelques mouvements convulsifs de la face, pouls très faible, légère enflure des mains, oedème des pieds ; enfin le 9 juin, elle s’est éteinte âgée de cinquante-sept ans, sans qu’elle ait paru avoir recouvré un seul instant sa raison.

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