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Illustration clinique : le temps circulaire du mythe chez les Aztèques

+ Note pour les psychanalystes lacaniens

D 11 juillet 2010     H 10:50     A Louÿs Jacques     C 0 messages


> Ce texte est une illustration de l’article : La vie spirituelle : IV - Clinique de la vie religieuse - DEUXIEME TABLEAU CLINIQUE : LES ABUS DE CONFIANCE DU GROUPE PHYSICIEN (à paraître)

 

 

...dire des objets en devenir qu’ils sont en cercle, c’est dire qu’il y a un certain cercle du temps et cela parce qu’il est mesuré par la translation circulaire.

Aristote - Physique, IV, 223-224, trad. Dayan, textes choisis - PUF 1966.

 


 La circularisation du temps


 

La pensée mythique des formations naturelles humaines rend le monde humain immuable. Une des façons de réaliser cela est de rendre le temps parcourable comme si c’était de l’espace en le transformant en temps cyclique. Cette transformation est, en fait, une sur-réduction de ce qui est déjà une réduction psychique du réel dans la création symbolique d’un espace-temps. Tout se reproduit alors à l’identique pour une formation sociale prise par cette manœuvre. Il n’y a pas d’évolution véritable pour elle, mais un perpétuel retour à l’identique.

Le mythe est un récit qui aide à cela. Il constitue une « foi » obligée. Il est un « patron » de comportements sociaux où chaque élément social danse une figure d’ensemble se rapportant à celle décrite dans le mythe. Le déviant (groupe ou individu) est celui qui diverge de la répétition attendue. Il peut être déclaré ennemi, délinquant ou malade. Il doit être éliminé ou guéri, c’est à dire ré-éduqué pour suivre de nouveau son destin prévu par le mythe. Les ré-éducations du comportement sont ainsi corollaires de la pensée mythique. On doit y apprendre à « bien » répéter et cela concerne, en premier, le chef de la formation sociale [1].

Bien sûr, plus la formation humaine se radicalise dans le mythe et la répétition d’un temps cyclique, moins elle sera capable de s’adapter à l’imprévu qu’amène inéluctablement sa prise dans la temporalité linéaire. Le totalitarisme qui en découle ne pourra que s’accentuer. Il s’agit de maintenir, à tout prix, l’ordre social de la formation. Cet ordre social conservateur est de type solidaire, pour que tout le monde de la formation suive la danse sociale. C’est la coutume, incarnant le sens du mythe, qui définit concrètement les rapports obligés de solidarité. Mais, elle définit aussi la place de chacun dans un ordre inégalitaire. Les puissants y attendent des subalternes une reconnaissance égale à l’importance de leurs faveurs clientèlistes.

 


 Le mythe du dieu-soleil des Aztèques et le sacrifice de masse


 

Le dieu tribal originel des Aztèques est le dieu du soleil et de la guerre, Huitzilopochtli. Le mythe aztèque de la course cyclique du dieu-soleil et de sa copulation avec la déesse-terre nous montre, de façon saisissante, comment cette course mythique est une projection dans le ciel du fonctionnement symbolique de cette formation. On voit que le psychisme social projeté est, lui-même, censé fonctionner cycliquement afin de privilégier et de maintenir, à tout prix, la spatialisation privilégiée au détriment de la temporalité véritable et d’une alliance avec ceux qui l’incarnent.

 


 

Les Aztèques voient leur formation, trop nombreuse, mise en péril par des famines. Ils se lancent, depuis leur cité de la vallée de Mexico, en quelques décennies au 15e siècle, dans la construction d’un empire s’étendant à tout l’isthme méso-américain et qui va les rendre immensément riches. La société est remodelée et militarisée pour ces buts exclusifs. Les chefs et leurs ordres guerriers, Aigles diurnes et Jaguars nocturnes, sont entièrement mis au service de l’extension de la formation. L’expulsion des trop pleins de richesse, qui risquent de bousculer les solidarités inégalitaires de cette formation, se traduit, comme toujours en ce cas, par la construction de monuments immenses qui absorbent une grande quantité des ressources conquises. Ces monuments pyramidaux servent surtout aux sacrifices humains, afin de transformer les religieux en sacrificateurs des éléments gênants : guerriers ennemis capturés, multitude d’esclaves ramenés des cités conquises, populations révoltées à anéantir, délinquants ne se pliant pas strictement à l’ordre social, y compris les enfants turbulents ou mal formés...

Le sacrifice humain devient un sacrifice à la chaîne, qui sert aussi à faire peur et à maintenir un ordre social de plus en plus inégalitaire. Le remaniement de la pyramide principale de Mexico, en 1487, voit le sacrifice de 80 400 personnes en quatre jours ! Immense fleuve de sang et d’amoncellement de cadavres... Le rôle religieux des offrandes normales devient complètement mineur face à ce comportement magique des sacrifices qui visent à fournir au dieu-soleil l’énergie vitale des battements des cœurs de milliers de victimes, afin de le forcer à continuer à déverser son énergie au peuple aztèque conquérant et à lui permettre la victoire. La fuite en avant dans l’ascension doit empêcher l’apparition du déclin où le peuple élu, comme le soleil, deviennent fantomatiques, l’ombre d’eux-mêmes.

 


 

Par les sacrifices humains, on nourrit de force le soleil afin qu’il assure son rôle dans l’expansion de l’empire et reste toujours en ascension. « Dans la pensée aztèque, le sacrifice humain permet en effet de libérer une énergie appelée « tonalli », liée en particulier à la tête, au sang (que les Aztèques désignaient par la métaphore « chalchiuatl », « eau précieuse ») et au cœur. » (Wikipedia : Sacrifice humain chez les Aztèques )

La projection, dans le mythe cosmique du dieu-soleil et de la déesse-terre, du fonctionnement psychique humain se traduit par une circularisation des quatre pôles fonctionnels que nous développons sur ce site. Ce sont les quatre pôles logiques de la réduction tétravalente du monde que réalise le psychisme humain pour danser avec ses oscillations fonctionnelles. C’est donc une occasion de montrer comment cette interprétation fonctionnelle circulaire sert de base aux abus du groupe des « physiciens » quand il se lance dans cette fuite en avant du maintien immuable de sa constitution sociale. La force de la réalité clinique transparaît déjà dans le schéma de la course du soleil du Pr Michel Graulich, spécialiste des « Mythes et rituels du Mexique ancien préhispaniques ». Il a publié en 1994 un livre remarqué sur l’empereur « Montezuma », l’empereur du zénith de la puissance impériale aztèque et de son déclin catastrophique à l’irruption des espagnols. Tout aussi indispensable, est son ouvrage sur « Le sacrifice humain chez les Aztèques » [2].

Schéma de la page 16 du livre de Michel Graulich sur Montezuma [3] :

 


 


 L'interprétation mythique des quatre pôles logiques


 

Selon la formule pragmatique millénaire de l’Ainséité [4], ce sont les pôles de « l’ainsi » (affirmation), du « non-ainsi » (négation), de « l’ainsi et non-ainsi » (alliance), du « ni ainsi, ni non-ainsi » (reste). En métaphysique, cela donne les pôles de « l’être », du « non-être », de « l’être et non-être », du « ni-être, ni non-être ».

 


 

Fonctionnellement dans le psychisme, les pôles logiques se renvoient les uns aux autres dans une double dialectique que l’on voit inscrite sous la forme des deux petites flèches en croix de la figure ci-dessous :

 


 

Dans le mythe du dieu-soleil, le temps circularisé provoque une utilisation successive des éléments tétravalents du psychisme, plutôt qu’une utilisation dialectique des pôles logiques, en utilisant une interprétation adéquate de ces pôles logiques afin de suivre un cheminement répétitif cyclique :

 


 

Page 14-15 de « Montezuma » du Pr Michel Graulich :


« En Mésoamérique, le véritable moteur de l’univers était le soleil. L’astre qui fait alterner le jour et la nuit, la saison sèche (assimilée au jour) et la saison des pluies. L’astre mâle qui, en se couchant, pénètre dans le sein de la déesse Terre et la féconde. L’astre, enfin, qui détermine certaines oppositions- complémentarités fondamentales de la pensée mésoaméricaine - jour et nuit, ascension vers le ciel et descente vers l’inframonde, vie et mort - et, surtout, qui assure une médiation entre elles.

Car les Mésoaméricains se faisaient une idée très singulière de la course du soleil. Pour eux, lorsque le soleil atteint son point culminant, à midi, il retourne vers l’est, et ce qu’ils voient l’après-midi n’est que son reflet, sa lumière, réfléchi par un miroir d’obsidienne noire [5]. Ce miroir est un symbole de la nuit et de la terre. Dès lors, l’astre de l’après-midi n’est qu’un faux soleil qui, comme la lune, emprunte sa lumière à autrui. Un soleil lunaire, donc, et fallacieux. Un soleil d’union des contraires et de médiation, puisque jour et nuit, l’éclat du soleil et le miroir noir, s’y confondent.

Ce soleil qui rebrousse chemin à midi est sans doute unique dans les annales de l’humanité. Il ne repose sur rien, il bafoue l’évidence, c’est une vue de l’esprit arbitraire. Mais il avait aux yeux des Aztèques, une valeur explicative d’une richesse stupéfiante. Ils y voyaient le paradigme de tout cycle d’existence. Une année, une ère même, appelée Soleil, étaient assimilées à un jour ; il en allait de même de la vie de tout être humain et plus particulièrement de celle du roi, ou encore de celle d’une cité ou d’un empire.  »

Il est naturel que l’anthropologue, prisonnier de son point de vue binaire, aristotélicien, ait du mal de comprendre que le déclin du soleil est, en logique tétravalente, une dégradation, une négativité de son ascension, ce que rend bien cette course-reflet dans un miroir d’obsidienne noire. Nous voyons comment les Aztèques pensaient « juste » la logique tétravalente du psychisme. Mais, en même temps, ils circularisaient les pôles logiques de la tétravalence, au lieu de les opposer dialectiquement deux à deux. Le temps du mythe est rendu circulaire et cyclique afin de justifier les abus d’un groupe de « physiciens » attaché à un parcours répété sur une même terre et éliminant tout groupe rival dans son espace unitaire en expansion.

L’anthropologue place mal l’union des contraires dans le déclin du soleil, alors qu’il s’agit ici d’une négativité de l’ascension solaire qui ne devient, l’après midi, que son reflet lunaire.

A son coucher, le soleil mythique entre dans le séjour des morts, ceux qui sont hors de la vie et de la création. La Terre est l’endroit où disparaissent les morts par décomposition. C’est aussi une fécondation sexuelle, dans la nuit et la naissance de la première étoile. « Pour les Aztèques, mourir, c’était « coucher avec la déesse Terre » ». Nous sommes toujours dans le passage des quartiers logiques de façon circulaire. Nous sommes, ici, dans le quartier du hors de la création, au royaume de l’intimité des dieux, inaccessible aux vivants.

Mais, la course du soleil continue dans le passage, à minuit, au quartier logique suivant. C’est celui de la résurrection. C’est le quartier de l’offrande. Il abandonne sa vieille dépouille morte pour renaître à nouveau. C’est ici que l’on a l’union des contraires : c’est encore la nuit et déjà le soleil ressuscité. Et, c’est quand il émerge de la nuit le matin, que son ascension recommence. La boucle est bouclée et répétitive.

 


 

L’offrande de la vieille dépouille pour la résurrection appartient donc au quadrant de l’« ainsi et non-ainsi ». Ce quadrant est celui de l’union des contraires : la vieille dépouille abandonnée et la résurrection en marche. Nous voyons donc directement comment le sacrifice humain, la mort donnée, souvent par extraction du cœur, est confondue volontairement dans l’empire aztèque avec l’offrande de la vieille dépouille amenant la résurrection. Il y a collapsus entre le quartier logique de la disparition et celui de la résurrection. Confondre sacrifice et offrande est un moyen de défense radical du groupe des « physiciens » pour justifier de façon religieuse l’extermination des trop pleins humains pouvant compliquer leur extension totalitaire. La nécessité de tels sacrifices de masse vient, en fait, JUSTIFIER les guerres de conquête impériales. Ce moyen de défense de la formation des « physiciens » est utilisé pour maintenir à tout prix leur ordre solidaire-inégalitaire d’expansion impériale. Comme le dit le Pr Graulich : « L’idée que le soleil devait être constamment nourri d’humains a probablement été imposées par les Mexicas comme justification de leurs guerres continuelles » [6].

Le rappel du sacrifice comme fait mystique, différent des offrandes religieuses, se rappelle dans le banquet cannibale qui suit les sacrifices. On mange les meilleurs morceaux des sacrifiés dans une communion mystique. Celle-ci a vraiment scandalisé les espagnols de Cortés, pourtant habitués à manger le sang et le corps charnel du Christ dans leur interprétation littérale de la communion chrétienne. Mais, le cœur encore palpitant des sacrifiés, brandi au dieu-soleil ou jeté contre une idole de pierre, montre cette volonté implacable des Aztèques impériaux de confondre offrande religieuse et sacrifice. [7]

L’irruption des espagnols révèle la fragilité de cette construction « physicienne » abusive : incapable de s’adapter à ces nouveaux « métaphysiciens », qui disposent d’une technologie supérieure et qui sont aguerris aux combats européens, elle s’écroule politiquement aussitôt en une génération. Les épidémies font le reste...

 


 

> Voir aussi : Note clinique : la culpabilité de Montezuma lors de l’écroulement de l’empire aztèque

 


 

Note pour les psychanalystes lacaniens :

La formalisation par J. Lacan du fonctionnement psychique utilise ce qu’il appelle les quatre « discours ». Ce sont les « discours du Maître », « discours de l’Hystérique », « discours de l’Université », « discours de l’Analyste ». Chaque discours utilise quatre éléments permutant au quart de tour.

 


 

On pourrait penser créer un super discours, un « méta-discours », qui aurait, comme pôles fonctionnels, chaque discours formalisé par Lacan. Chaque pôle serait alors créé par l’effet de la rotation au quart de tour des éléments des discours lacaniens. Cela ferait obtenir une circularité du fonctionnement psychisme. Les Aztèques ont vraisemblablement succombé à cette utilisation abusive des quatre discours du psychisme, comme toutes les formations humaines analogues qui utilisent un mythe comme référence créant une foi unique. Cela a été aussi la dérive de Freud, avec sa deuxième topique, et l’essai de créer une métapsychologie. Il démolissait lui-même sa découverte fondamentale d’un inconscient immanent, fonctionnant en glissements infinis par condensations et déplacements.

Pour garantir contre cette dérive, je complèterai ainsi la formule lacanienne bien connue : « il n’y a pas de méta-discours », sinon mythique.

 


Popularité :
2598 lecteurs au 01/12/2013


[1Aujourd’hui, on parle même de rééducation « cognitivo-comportementale », pour être sûr que la norme soit bien intériorisée cognitivement et que le mythe soit bien intégré sous couvert de science normative

[2Voir la page du Pr Michel Graulich sur le Centre interdisciplinaire d’étude des religions et de la laïcité - CIERL de l’Université libre de Bruxelles

[3Michel Graulich - Montezuma ou l’apogée et la chute de l’empire aztèque, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1994

[4« ainsi » vient du latin in sic (c’est comme ça, c’est de cette façon)

[5L’obsidienne est une roche volcanique vitreuse

[6Michel Graulich - Le sacrifice humain chez les Aztèques, Paris, Fayard, 2005, p. 73

[7Voir à propos de la distinction de l’offrande religieuse et du sacrifice mystique l’article : La vie spirituelle : IV - Brève introduction à la clinique de la vie religieuse

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