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Illustration clinique : Après Constantin, le monachisme chrétien dans le désert et le réarmement moral chrétien

D 27 juin 2010     H 06:22     A Louÿs Jacques     C 0 messages


> Cet article est une illustration clinique de l’article : La vie spirituelle : IV - Clinique de la vie religieuse - PREMIER TABLEAU CLINIQUE : LES ABUS DU GROUPE METAPHYSICIEN

 

Il y a deux mille ans, en l’an -27 avant JC, Octave devient Auguste (empereur) de Rome. L’expansion territoriale de cette formidable « formation » qu’est l’empire romain, va atteindre plus de six millions de km2.

Au même moment, naît Jésus de Nazareth, dit le « Christ », capable de ressusciter les morts comme Dieu lui-même. Il se montre en même temps complètement soumis à la volonté de son Père du ciel et aux autorités politiques locales. Il accepte, en effet, d’être mis à mort comme révolté juif, alors qu’il est innocent des accusations de sédition dont on l’accable. Il assume le destin de Dieu et celui de son peuple. Il allie et réconcilie, au mieux, dans sa personne et son histoire, les deux natures « métaphysiciennes » et « physiciennes ». Il montre, par là, aux juifs soumis à l’emprise cruelle de l’Empire romain, le chemin d’une nouvelle Alliance, par une érotisation renouvelée étendue aux peuples du monde. Il est dans la droite ligne de l’esprit de la loi mosaïque, devenue une pratique figée, mais il ouvre l’Alliance à tous ceux qui croient au Dieu unique. Il est d’emblée « Jérusalem » et « Athènes » réunies. La métaphysique du Dieu unique montre la voie d’une Nouvelle Alliance, plus vertueuse et plus efficace.

Ses disciples directs, les apôtres, sont envoyés annoncer au monde la « Bonne nouvelle » de sa propre résurrection et de l’Alliance réactualisée. Les apôtres sont chargés de charismes « métaphysiques » par leur Seigneur, qui leur transmet l’Esprit divin en leur soufflant dessus [1]. Ils créent des communautés locales qui débordent les milieux strictement juifs. Ces communautés sont dirigées, au départ, par des anciens puis par des évêques. Ces derniers sont des surveillants (episkopos) et conjuguent, à leur tour, les deux natures. Ces dirigeants chrétiens des premiers siècles sont, en effet, élus par leurs communautés locales, les diocèses, pour assurer leur rôle de représentant de leur « formation » naturelle. Ils sont, par là, complètement soumis aux autorités politiques de leur environnement. Mais, en plus, ils se cooptent et se consacrent, les uns les autres, par imposition des mains. Leur lien « métaphysique » les met dans une rivalité réglée de charismes, de dons spirituels divers, afin que les plus performants puissent se révéler dans la mission d’annonce de la Bonne nouvelle [2]. Ils sont donc un symbole vivant de la nouvelle union érotisée, continuant le modèle de leur Seigneur Jésus, l’Oint de Dieu. Ils témoignent, ainsi, de l’intérêt de la métaphysique chrétienne qui permet de construire une nouvelle Alliance aux sujets de l’Empire, mais aussi à ceux des autres formations de la terre.

 


 


 1) La résistance persécutrice des romains à l'extension de la métaphysique chrétienne :


 

Les chrétiens vont donc « missionner » l’Empire, afin de convertir les romains à une meilleure métaphysique, celle de l’humilité et de l’égalité des humains face à un Dieu unique, leur Père spirituel à tous. Leur prosélytisme et leur succès populaire créent un trouble considérable dans cet empire. Les dirigeants politiques, à cette époque, ont conscience du problème mais hésitent longtemps entre plusieurs formules :

  • soit chaque peuple conquis garde ses divinités propres, au risque de la division ;
  • soit la citoyenneté romaine des colonies s’étend à tous les habitants des villes assimilées, en transformant Jupiter, dieu clanique des romains, en un Dieu unique garant de l’unité totale ;
  • soit on utilise les empereurs morts comme des divinités nouvelles et unitaires ;
  • soit on crée un culte unitaire nouveau comme celui de Sol invictus, le Soleil invaincu [3].

Ce conflit, interne et non vraiment résolu, menace, de plus en plus, cette construction impériale de morcellement et entraîne des persécutions incessantes contre la doctrine égalitaire et trop subversive des chrétiens. Les romains les persécutent violemment pendant trois siècles, principalement comme séditieux n’adhérant pas au culte impérial. Mais, les romains finissent par comprendre l’utilité de ce mode de fonctionnement social. Les romains du Bas-Empire arrivent effectivement, par l’annexion de cette technologie sociale chrétienne, à dépasser temporairement la fragmentation récurrente de cet Empire trop étendu, qui n’arrête pas d’éclater en « formations » plus petites et se faisant constamment la guerre. Les chefs de l’Empire peuvent se mettre à se considérer, eux-aussi, comme des égaux en rivalité et, en même temps, accepter de constituer une même et unique « formation ». L’Empereur va pouvoir symboliser l’érotisation de cette alliance, comme premier d’entre ses pairs. Ce qui est une façon plus élaborée de fonctionner que de considérer l’Empereur comme un dieu unitaire, auquel on rend un culte de façon posthume. L’Empereur y gagne de servir de symbole vivant d’unité, directement et non plus comme chef de « formation » pendant son vivant et protecteur divin après sa mort.

 


 2) L'adoption du christianisme comme religion officielle par les dirigeants impériaux :


 

Les dirigeants romains, frappés par la résilience chrétienne, arrêtent alors, d’un coup, les persécutions religieuses. Ils absorbent quasiment le christianisme, à partir de la paix de Maxence et de l’édit de Milan. Celui-ci est signé, en 313, par Constantin, empereur romain d’Occident nouvellement converti, en compagnie de son alter ego d’Orient, l’empereur Licinius. Il rend le christianisme licite et redonne aux chrétiens leurs biens confisqués. Les chrétiens ne sont encore que quelques pour cent de la population de l’Empire, mais ils deviennent tolérés puis officiels. Le dimanche est proclamé, par exemple, jour férié obligatoire en 321, sauf pour les travaux des champs. Cela n’empêche pas Constantin, malgré sa conversion, de combattre et de tuer tous ses rivaux, y compris Licinius, pour finir de réunifier l’Empire morcelé. Constantin est, ainsi, le vainqueur final de la lutte que se livrent pas moins de sept empereurs romains qui se sont proclamés en même temps. Il crée, en Orient, la ville de Constantinople, nouvelle capitale de l’Empire en 330, vite bureaucratisée et peuplée de chrétiens. Le préfet du prétoire rédigeant les édits, devient le « questeur du Palais sacré » ; celui-ci dirige le « consistoire sacré », qui remplace le conseil séculaire de l’empereur. Il confisque l’or des temples païens et crée une nouvelle monnaie d’or, le « Solidus aureus », qui devient très vite la référence.

L’Empire apparaît « sauvé » par cette adoption d’une nouvelle métaphysique. Les évêques sont respectables, mais trop confiants et trop heureux de s’enrichir à leur tour et de participer aux conciles sous la présidence de l’empereur. Les chrétiens apportent, en effet, de nouveaux dangers auxquels ils sont incapables de répondre. Ils vont provoquer un nouveau chaos de guerres civiles dans l’Empire et même la destruction de la partie occidentale de l’empire. Utiliser la structuration chrétienne pour ré-organiser la direction de l’Empire, c’est une chose. S’en servir pour gouverner, ensuite, ce même Empire, c’est une autre paire de manche. Entre autres, ce qui vaut pour les dirigeants de la « formation » romaine, se met à gagner le peuple qui veut la même égalité pour pouvoir faire, lui aussi, des affaires et participer au marché. Car l’énorme « formation » qu’est l’Empire ne vit que pour la prévarication inouïe des cadres et l’exploitation de ses sujets, dans des impositions de plus en plus lourdes qui épuisent littéralement les campagnes. Celles-ci se dépeuplent à cause des extorsions exercées. On est obligé de rattacher les colons à leur terre dans un statut de quasi-servitude, pour leur éviter d’émigrer. Il y faut, aussi, de plus en plus d’esclaves ramenés des guerres contre les ennemis de l’Empire. Tout citoyen romain, ou presque, va se mettre à posséder un esclave. « Il n’y a pas de maison, aussi médiocre soit-elle, où l’on ne trouve un esclave scythe », dit, vers l’an 400, Synésius de Cyrène. Les dirigeants en ont des centaines ou des milliers. Rendre de nouveau plus performants et plus soucieux de bien public les dirigeants, c’est une chose. Que cela s’étende aux petit peuple de l’Empire et surtout aux esclaves, c’est tout à fait autre chose. Cela met en péril les fondements mêmes de l’Empire comme « formation » immensément inégalitaire. Or, la métaphysique chrétienne possède, sous certains de ses aspects, le risque que l’esclave ne se sente pas d’une nature si différente que celle de son maître, même si son devoir est de lui rester absolument soumis, à l’image du Christ. Le peuple se laisse vite maintenant gagner par l’envie d’imiter la conversion de ses membres les plus importants. La subversion métaphysicienne est toujours en marche.

Les rivalités fraternelles intrinsèques, les théories métaphysiques concurrentes,- qui doivent co-exister normalement dans toute société informationnelle afin de lui permettre d’assumer les heurts de la temporalité et de s’adapter aux circonstances, deviennent alors des sources de gros ennuis pour la « formation » impériale qui va se radicaliser de plus belle. Les groupes rivaux de l’Empire s’emparent, maintenant, des diverses écoles chrétiennes pour créer de nouvelles dissensions, en aggravant leurs différences, parfois sur de tous petits détails théoriques qui deviennent des occasions de grandes controverses. Une des grandes tâches de Constantin, qui voit vite le problème, est de convoquer un Concile « oecuménique », à Nicée, en 325. Il s’agit de créer un « dogme » chrétien, une doxa commune qui permette une foi unifiée et rigidifiée. Ce concile en profite, toutefois, pour condamner l’arianisme et privilégier « l’Église catholique et apostolique » [4], ce qui crée une grande tension. L’utilisation du christianisme pour recréer une unité de l’Empire échoue à ce concile, car c’est l’arianisme qui aurait permis de recréer une formation impériale conséquente.

L’histoire garde, en effet, de cette époque, l’existence de trois courants chrétiens principaux concurrents. Ce sont les courants donatiste, arien et catholique :

  • Les « donatistes » sont trop puristes pour être soumis aux autorités. Ils restent séditieux, préférant le martyre à la compromission. Ils sont marginalisés en Afrique du Nord. Le culte des martyrs et des Saints va, toutefois, prendre une grande extension depuis l’Occident.
  • Les « ariens » sont beaucoup plus intéressants pour l’élite romaine. Ceux-ci reprennent, pour qualifier le Christ, le concept de l’avatar divin que le monde romain connaît bien. Cela permet aux convertis baptisés d’accéder à une certaine divinisation où ils peuvent partager le festin divin, dans la communion entre pairs élus. Cela va, au mieux, pour réserver ce genre d’initiation à une élite dominante. L’empereur peut prendre l’aspect d’un avatar divin vivant, à l’image du Christ de son temps.
  • Les « catholiques », par contre, sont dans une position plus « moyenne ». Ils mettent tout le monde, par principe, sur le même plan métaphysique. Ils développent la notion de « charité » qui est une manière de développer la solidarité inégalitaire des « formations » pour que personne ne reste en rade, même le plus humble de tous. Cela leur permet de justifier la totale soumission aux autorités, à condition que celles-ci développent suffisamment leur clientélisme en ce sens redistributif. C’est beaucoup plus populaire, mais reste tout de même dangereux pour la « formation » incroyablement inégalitaire qu’est l’Empire.

Les empereurs, à la suite de Constantin, penchent naturellement plus du côté « arien » que du côté « nicéen » catholique. A part Julien l’Apostat qui, dégoûté, veut en revenir aux anciens dieux, ils ont tout intérêt à favoriser une doctrine faisant du Christ une incarnation du Dieu unique depuis son baptême. Plutôt que d’être divinisés de façon posthume, ils ont tout intérêt à paraître, en devenant chrétiens, baptisés à leur tour, comme des avatars du Dieu suprême. Ils peuvent incarner la parole divine et les charismes divins vis à vis des peuples de l’Empire, tout en restant les chefs naturels de la « formation » romaine. Mais cette position d’alliance échoue finalement. Toutes ces luttes se cristallisent et aboutissent à l’élaboration, en 381, du dogme de la Trinité qui devient la référence essentielle des chrétiens « catholiques » sous l’appellation technique de « Symbole de Nicée-Constantinople » [5]. La double nature du Christ est affirmée et le Symbole formule la façon nouvelle de réaliser l’alliance « physicienne » et « métaphysicienne », en utilisant la description de la vie même du Christ.

C’est un tournant essentiel de l’Empire, qui fait considérer par certains la bataille d’Andrinople, en 378, comme la fin de l’Antiquité proprement dite. Ce sont des luttes entre ariens qui font, tout d’abord, péricliter le courant des disciples d’Arius. A ce moment, éclatent des guerres terribles entre Valens, empereur arien et les Goths réfugiés, pourtant arianisés en partie eux-aussi. Les Goths sont déjà quasi intégrés à l’Empire comme mercenaires, mais ils vont se révolter suite aux exactions et trahisons romaines. Les Goths sont obligés, à cette époque, de fuir en masse les massacres des Huns. Ils passent, par dizaine de milliers, plus ou moins de force, la frontière de l’Empire pour se réfugier en Thrace (Bulgarie). Mais c’est, aussitôt, pour tomber dans les griffes des autorités romaines locales, moralement pourries. Celles-ci les rançonnent, détournent les secours envoyés pour leur subsistance, les affament et enlèvent femmes et enfants pour en faire des esclaves. Les Goths finissent par se révolter. Les mercenaires prennent la tête de la révolte et ravagent la Thrace. Les romains s’enferment dans leurs villes et n’arrivent plus à les soumettre. Les médiations des évêques ariens échouent. La mort de l’Empereur Valens, idiotement tué à la bataille d’Andrinople, change la donne. Le scandale moral est tel, la culpabilité métaphysicienne est si importante, qu’une politique d’intégration va se mettre en place afin d’accorder plus de soutien aux révoltés. Un général espagnol « nicéen » qui a déjà fait ses preuves, Théodose, est nommé empereur d’Orient en 379, à l’âge de 32 ans, par l’empereur d’Occident Gratien. Théodose réussit à éloigner de Constantinople les Goths en leurs proposant des terres en Mésie (Serbie). Mais il contribue, ainsi, à la désintégration de la partie occidentale de l’Empire. Les mercenaires, pas du tout convaincus et ayant compris leur force vis à vis des légions romaines, deviennent de plus exigeants dans leurs nouveaux territoires, continuent leurs exactions de plus belle et finissent par raser Rome en 410.

Entre temps, Théodose publie, le 28 février 380, en compagnie de l’Empereur Gratien, l’Edit de Thessalonique qui oblige les sujets romains à se convertir au christiannisme « catholique », plus moral car plus populaire que le christianisme arien, tout en restant respectueux de l’ordre naturel des « formations ». Il fait condamner définitivement l’arianisme en 381. Les temples des autres religions concurrentes sont aussi détruits, transformés en Eglises ou déshonorés. A Constantinople, en 391, le temple de la déesse Aphrodite devient un bordel et les temples du Soleil et d’Artémis sont transformés en écuries. Théodose interdit les Jeux Olympiques en 394. La répression contre ceux qui deviennent les « païens » est sans pitié, à l’instar des moeurs de l’Empire [6].

Le fils de Gratien est alors assassiné. Théodose doit vaincre l’usurpateur qui surgit pour prendre en charge lui-même la direction de l’Occident romain. Avant sa mort, en 395, il devient le seul et dernier empereur de l’Empire romain unifié. L’Empire, énormément affaibli par ses guerres internes, se retrouve de nouveau partagé entre ses deux fils. La décadence de l’Occident, de plus en plus dévasté et pillé, devient imparable.

 


 3) La crise de culpabilité morale des « métaphysiciens »


 

Les « métaphysiciens » chrétiens proprement dits, dépassés par leur succès inouï et les conséquences désastreuses de l’officialisation de la religion chrétienne, sont obligés de se réfugier au « désert » pour sauvegarder leur qualité de « médiums » entre l’humanité et le dieu unique. C’est une grande crise de culpabilité morale qui les pousse à fuir l’Empire. Il est trop difficile pour eux, de rester le levain de la pâte dans ces conditions.

 


 

A la suite d’Antoine, anachorète égyptien parti dans le désert vivre sa foi dans le dénuement et la pauvreté [7], les ermites chrétiens sont nombreux (par centaines) dans les « déserts » au quatrième siècle. Il s’agit, notamment, des déserts de Syrie et ceux de Nitrie, des Kellia (les cellules) et de Scété en Basse-Egypte [8], où ils tissent des nattes et des paniers qu’ils vont vendre dans les bourgades voisines pour survivre. Sans voeu ni règle écrite, ils se retrouvent le samedi et le dimanche pour l’office et un repas en commun, l’agapê. S’y réfugient aussi les cénobites qui mettent leurs biens en commun et les moines de grands monastères, qui maintiennent une organisation démocratique, par roulement. Vu leurs conditions de vie et les moeurs du temps, on y rencontre peu de femmes. Les moines, descendants de ces « métaphysiciens » du désert, existent toujours aujourd’hui à Scété.

Ce ne sont pas des mystiques, cherchant l’illumination hors de tout, mais des personnes de « foi » qui tentent de retrouver la jouissance religieuse et une fidélité métaphysique dans la prière intérieure continue. Bien sûr, la vie spirituelle étant complète, la vibration mystique y est bien présente. Ce sont souvent les récits les plus mystiques de la vie des « abbés » du désert qui sont commentés aujourd’hui. Mais leur influence, qui sera considérable, découle bien, à l’époque, de leur côté religieux. Le désert est un endroit de ressourcement métaphysique avant tout, de « repos » de l’âme selon le mot de Jésus [9], ressourcement qui gagnera, par contagion, tout l’Empire romain. Leur enseignement se garde dans des petits récits sentencieux et parfois très amusants, donc pédagogiques. Les « apophtegmes des Pères du désert », réponses des anciens aux jeunes venant demander de l’aide spirituelle, sont traduits du copte en syriaque, en grec, puis en latin, avec un grand succès, notamment dans tout l’Empire romain d’Orient, qui s’établit après la fin de l’Empire unique, à la mort de Théodose Ier en 395. En Occident barbarisé, où l’Empire romain d’Occident succombe vite aux invasions, les récits moraux des Pères du désert sont sauvegardés dans les monastères médiévaux, qui préparent la Renaissance pendant les obscurités du Moyen-âge [10].

De nombreuses histoires des Pères du désert résument la crise morale qu’ils subissent. Ils ne peuvent soutenir l’auto-justification de leurs actes d’échanges. Ils retravaillent la notion de péché originel, héritée du judaïsme. Par le seul fait d’être appelés « abbés », les Pères du désert remettent en question la paternité de l’Empereur, en défendant l’existence d’une paternité religieuse, rattachée au seul vrai père, Dieu le Père lui-même. Ils portent cette paternité dans les endroits les plus isolés du pouvoir central. Ce ressourcement dans le désert, permet un nouveau développement de la métaphysique chrétienne, hors du contrôle de la chefferie impériale, même si l’Empereur continue de présider avec poigne les conciles avec les évêques à ses pieds. Voici une de ces histoires, sous forme de bonne blague :

"Abba Sérapion racontait à ses frères l’histoire suivante : Un jour, un ancien du désert de Nitrie arriva au paradis et fut très surpris des grandes festivités que l’on était en train de préparer.

  • Je ne suis pas digne d’un tel accueil, dit-il à Saint-Pierre.
  • En vérité, dit le grand Portier, ces festivités ne sont pas pour toi, mais pour un évêque...
  • Je comprends, dit l’ancien, c’est une question de hiérarchie...
  • C’est une question de rareté, dit saint Pierre. Ici, nous avons des moines par milliers, alors qu’il est très rare de voir arriver un évêque... [11]

Il leur faut y réapprendre la charité la plus humble, par une espèce de rééducation morale qu’ils s’imposent sous la houlette des plus anciens, en fidélité aux enseignements de Paul de Tarse sur la charité, première vertu chrétienne [12] :

"Un jeune moine alla consulter un ancien :

  • Abba, lui dit-il, tu sais qu’il y a un peu plus d’un an que je vis au désert et pendant ce temps, voici que les sauterelles sont venues déjà six ou sept fois. Tu sais quel fléau elles représentent, car elles se mettent partout, même dans la nourriture. Que dois-je faire ?

L’ancien qui vivait au désert depuis quarante ans, lui répondit :

  • Lorsqu’une sauterelle tombait dans ma soupe, la première fois, j’ai tout jeté. puis la deuxième fois, j’ai enlevé la sauterelle et j’ai mangé la soupe. La troisième fois, j’ai tout avalé, soupe et sauterelle. Et maintenant, lorsqu’une sauterelle cherche à sortir de la soupe, je la remets dedans... [13]

Lire, sur le site d’un monastère orthodoxe : 65 APOPHTEGMES DES PERES DU DESERT

Par leur influence certaine, par un véritable effet de recentrage métaphysique au long cours, Constantinople devient progressivement la capitale d’une nouvelle entité de « métaphysiciens », source de beaucoup d’inventions et de beaucoup de convoitises, qui maintient un millénaire d’échanges équilibrés et arrive à garder sa valeur au Solidus, la monnaie « solide ». L’Empire romain d’Orient ne dépérit vraiment qu’en 1204, après le pillage de Constantinople par la quatrième croisade, détournée par les marchands vénitiens. La romaine Constantinople meurt pour de bon, en 1453, à l’invasion par le sultan Mehmet II, mais du coup, son héritage passe en Occident par la mauvaise conscience que son effondrement produit. Cela cristallise la Renaissance occidentale, qui est essentiellement une renaissance métaphysicienne. La religion chrétienne orthodoxe, qui persiste en Orient, est enfin libérée de la gouvernance impériale. Il n’y a plus d’empereur à la tête des conciles, mais une autre religion rivale qui gagne du terrain sur elle, l’Islam. La ville, elle-même, n’est détrônée de son rôle de capitale qu’en 1928, en se changeant en mégalopole moderne appelée Istanbul.

 


 

La République monastique du Mont Athos, aujourd’hui communauté théocratique autonome en Grèce, reconnue internationalement par un traité (Lausanne 1923), garde le noyau chrétien orthodoxe le plus proche de la tradition des ermites et cénobites du désert égyptien et de leur descendance métaphysicienne. Elle est toujours un « désert » symbolique, fermé aux femmes, lieu de purge permanent et source des Pères de l’Orthodoxie chrétienne. L’Orthodoxie actuelle est une confession chrétienne, persistant en communion entre patriarches, après la défection du patriarcat romain d’Occident en 1054. L’orthodoxie garde la pensée de la collégialité apostolique égalitaire. Les Patriarches des Eglises constitutives autocéphales y sont des sortes de juges de paix et non des super-évêques. Les évêques sont choisis parmi les moines, par précaution morale. Malgré des soubresauts épisodiques, des épreuves et compromissions graves, comme en Russie, le réarmement moral chrétien persiste. La liturgie reste, en grande partie, celle de la période post-constantinienne. Un synode des Primats orthodoxes, en 1848, met une nouvelle fois la chrétienté en garde contre la radicalisation anti-révolutionnaire et catastrophique de l’Eglise de Rome, voulant promulguer le dogme de l’infaillibilité pontificale, qui sacralise l’argument d’autorité interdisant toute discussion ultérieure. Ce que cette dernière fait, malgré tout, en 1870, en se momifiant pour un siècle.

Devant de nouvelles divisions de l’orthodoxie, le patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomaios Ier, a relancé, en 2009, l’idée de convoquer un synode panorthodoxe, une idée que Constantinople soutient depuis 1901. Il prend aussi parti pour le combat « titanesque et juste » de l’écologie dans son message pour la Journée de prière pour la protection de l’environnement du 1er septembre 2010 : « Le lien direct entre la mission divine de ’travailler et sauvegarder’ et tous les aspects de la vie contemporaine constitue l’unique perspective d’une coexistence harmonieuse avec chacun des éléments de la création et avec l’ensemble du monde naturel en général. En conséquence, nous exhortons chacun de vous, frères et sœurs, fils bien aimés dans le Seigneur, à prendre part à ce combat titanesque et juste afin d’atténuer la crise environnementale et prévenir les impacts encore plus terribles qui pourraient en découler »

 

 


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[1Jean 20,19-23 : C’était après la mort de Jésus, le soir du premier jour de la semaine. Les disciples avaient verrouillé les portes du lieu où ils étaient, car ils avaient peur des Juifs. Jésus vint, et il était là au milieu d’eux. Il leur dit : « La paix soit avec vous ! » Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. Les disciples furent remplis de joie en voyant le Seigneur. Jésus leur dit de nouveau : « La paix soit avec vous ! De même que le Père m’a envoyé, moi aussi, je vous envoie. » Ayant ainsi parlé, il répandit sur eux son souffle et il leur dit : « Recevez l’Esprit Saint. Tout homme à qui vous remettrez ses péchés, ils lui seront remis ; tout homme à qui vous maintiendrez ses péchés, ils lui seront maintenus. »

[2Les charismes ou qualités métaphysiques sont décrits par Paul de Tarse dans 1 Corinthiens, chapitre 12,7-11 : A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun. A l’un, c’est un discours de sagesse qui est donné par l’Esprit ; à tel autre un discours de science, selon le même Esprit ; à un autre la foi, dans le même Esprit ; à tel autre les dons de guérisons, dans l’unique Esprit ; à tel autre la puissance d’opérer des miracles ; à tel autre la prophétie ; à tel autre le discernement des esprits ; à un autre les diversités de langues, à tel autre le don de les interpréter. Mais tout cela, c’est l’unique et même Esprit qui l’opère, distribuant ses dons à chacun en particulier comme il l’entend.

[3 Wikipédia : L’empereur Aurélien (270-275) lui assure une place officielle à Rome en proclamant que le Soleil invaincu est le patron principal de l’Empire romain et en faisant du 25 décembre (jour suivant le solstice d’hiver) une fête officielle (dies natalis solis inuicti)

[4C’est au Concile de Nicée que l’expression « Église catholique », au sens d’universel, est utilisée pour la première fois

[5Le Symbole de Nicée-Constantinople :

Nous croyons en un seul Dieu Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles et invisibles.

Nous croyons en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles, Lumière issue de la Lumière, vrai Dieu issu du vrai Dieu, engendré et non créé, consubstantiel au Père et par qui tout a été fait ; qui pour nous les hommes et pour notre salut, est descendu des cieux et s’est incarné du Saint-Esprit et de la vierge Marie et s’est fait homme. Il a été crucifié pour nous sous Ponce-Pilate, il a souffert et il a été mis au tombeau ; il est ressuscité des morts le troisième jour, conformément aux Écritures ; il est monté au Ciel où il siège à la droite du Père. De là, il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts, et son règne n’aura pas de fin.

Nous croyons en l’Esprit-Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie, qui procède du Père, qui a parlé par les Prophètes, qui avec le Père et le Fils est adoré et glorifié ; nous croyons en Église, une, sainte, catholique (dans le sens d’universel) et apostolique. Nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés ; nous attendons la résurrection des morts et la vie du monde à venir. Amen.

[6Voir une liste de la répression anti-païenne à la page : http://www.rassias.gr/9011.html

[7LA VIE DE SAINT ANTOINE par SAINT ATHANASE 

[8Antoine GUILLAUMONT : La localisation de ces déserts 

[9Marc 6,30 : « Après leur première mission, les Apôtres se réunissent auprès de Jésus, et lui rapportent tout ce qu’ils ont fait et enseigné. Il leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » »

[10Voir la page de Wikipédia sur les apophtegmes des Pères du désert

[11Histoire N° 260 - Bons mots et facéties des Pères du désert - par Piero Gribaudi, Editions F.X. de Guibert, Paris

[12Première lettre de Paul aux Corinthiens 12,31.13,1-13.

[13Histoire N° 77 - ibid

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