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La vie spirituelle : III - Description de la vie religieuse

D 27 août 2009     H 21:40     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 

La vibration spirituelle :

 


En vert : la vibration religieuse entre la foi et l'adoration. En bleu : la vibration mystique entre l'espérance et la communion d'amour.

 

En vert : la vibration religieuse entre la foi et l’adoration.
En bleu : la vibration mystique entre l’espérance et la communion d’amour.

Prière que l’Ange de la Paix de Fatima apprend aux petits bergers en pleine guerre mondiale (1916) : « Mon Dieu, je crois, j’adore, j’espère et je vous aime ! Je vous demande pardon pour ceux qui ne croient pas, qui n’adorent pas, qui n’espèrent pas, qui ne vous aiment pas » [1]

 


 


 Définition de la vie religieuse


 

La vie religieuse est l’une des deux vibrations constitutives de la vie spirituelle. Elle crée une jouissance particulière, une jubilation remarquable par un plaisir oscillatoire propre. Elle fonctionne en parallèle de la vibration de la vie mystique. Elle utilise, comme cette dernière, le fonctionnement oscillatoire de deux registres du psychisme. En premier, elle utilise le registre des relations symboliques, c’est à dire le registre socio-langagier. Deuxièmement, elle utilise le registre psychique sexué. Elle rend la vie sociale la plus aimable possible par une érotisation de la fonctionnalité sociale. Encore faut-il arriver à comprendre ce qu’est la vie religieuse dans ses fondements inter culturels ! Pour aborder la clinique, il nous faut poser des bases de la vie religieuse qui soient valables pour chaque groupe social où qu’il se trouve et à n’importe quelle époque. C’est le plus petit dénominateur commun de ce qu’est la vie religieuse. La clinique prouve, par ses dérèglements universels, la fonctionnalité oscillatoire de cette partie de la vie psychique collective. Elle nécessite cette grande simplification.

Notons, tout de suite, que par « vie religieuse », nous ne nous occupons pas directement de la vie des « religieux » avec, par exemple dans le christianisme, ses côtés « apostoliques » et « monastiques » (ce dernier faisant partie plutôt de la « vie mystique »). Il s’agit de la vie des personnes pratiquant une religion. La définition du concept de religion, comme ensemble de rites et de croyances spécifiques à un groupe social, est singulièrement large. Mais il ne s’agit pas du sacré qui fait partie de la vie mystique. Durkheim ne distinguait pas assez les choses, à ce propos, dans « Les formes élémentaires de la vie religieuse » [2].

Pour commencer, relevons que l’oscillation caractéristique de la vie religieuse est justement différente de celle de la vie mystique. Les valences des pôles de l’oscillation ne sont pas les mêmes. Ça se passe, ici, entre pôle d’action duel (à deux éléments, dans un accord interne à l’amiable) et pôle ternaire de réaction (à trois éléments, avec un élément externe tiers fournissant des références). Registre socio-langagier et registre sexué dansent ensemble en oscillant sur leurs pôles de même valence, pôles qui servent de source de réverbération, de renvoi chacun de l’un à l’autre.

 


 

Les oscillations de la vie religieuse :

pôle duel d’action / pôle ternaire de réaction

 

 

Vie religieuse et vie mystique sont certainement faites pour danser ensemble, de façon intriquée. Mais, comme la clinique nous montre des atteintes spécifiques de chacune, il est justifié d’en isoler scientifiquement la description et d’aborder la fonctionnalité oscillatoire et réverbérante qui est propre à la vie religieuse. Nous commencerons par en décrire les deux pôles dans leur fonctionnement normal. Ils doivent être capables, chacun, de contrôler l’autre dans un équilibre homéostatique, dans un jeu d’opposition. Ils doivent aussi, chacun, sans cesse, renvoyer dialectiquement à l’autre, dans un jeu de relation. Il s’agit :

  • du pôle duel d’action ; c’est le pôle de la double adoption d’un don mutuel dans une adoration réciproque ;
  • du pôle ternaire de réaction ; c’est le pôle de la construction de mesures et de légitimités sociales intangibles, références créant une foi unique et une confiance véritable et profonde.

 

 

La définition minimale de la vie religieuse :

adoration / foi

 

 

Toute « religion » devra comporter ces deux pôles de réverbération et la vie religieuse normale oscillera entre ADORATION et FOI. Nous allons parcourir ces deux pôles plus en détail.

 


 A - Le pôle de l'adoration


 

Dans le registre socio-langagier ou registre symbolique, le pôle duel d’action est celui qui crée les groupes sociaux. Cela passe par une identification des interlocuteurs au groupe qui les représente. C’est une application de la métonymie langagière du type : « le tout pour la partie ». Cette métonymie permet de définir un membre d’un groupe par son appartenance à un ensemble : je vois passer un chien, car c’est un membre de la race des chiens. Je le définis par son appartenance à un ensemble. Je me sens français, face à une autre personne qui se sent aussi français, car nous parlons ensemble en français. Nous sommes ici dans un accord qui est commun, qui est un « commun accord ». C’est un pacte volontaire entre égaux, une entente libre, une convention tacite. Si mon interlocuteur est wallon, avec son bel accent belge, alors nous serons des francophones. Nous nous mettrons dans un même ensemble qui nous définira et nous reliera, de façon tacite. Cette opération métonymique est la base du regroupement spontané des individus en groupes sociaux. Ceux-ci se réunissent par une même identification : famille, clan, tribu, ethnie, peuple, « race », famille linguistique ou culturelle etc. Ces groupes sociaux partagent un même itinéraire spatio-temporel. Ils s’unissent par une même histoire et un même destin physique, grâce à cet accord entre éléments du groupe. Ces éléments individuels deviennent, par là, des membres caractéristiques du groupe. Le mot « membre », pour dénommer un élément d’un groupe, est d’ailleurs une métaphore induisant la notion de groupe comme celle d’un « corps » social original. Dans ce corps social, les membres sont des alliés comme le sont les membres d’un corps biologique organiquement liés entre eux par un accord évident. Ils sont faits pour aller ensemble, dans une même unité qui les inclut.

Le « symbole » est l’index, le témoin de cet accord d’inclusion unitaire. Il peut être une cérémonie, une personne spéciale, un objet, un mythe, une formule orale ou écrite etc. [3] Je développerai, dans des articles plus détaillés, l’importance énorme, dans nos sociétés, du symbole religieux qu’est l’argent, c’est à dire la monnaie, si utile pour les « marchés religieux » [4]. L’argent, en effet, est le type même du symbole religieux moderne.

Dans le registre sexué, ce pôle duel d’action est celui de l’action productrice d’émissions sexuelles réciproques entre partenaires sexués. Ces émissions, par jaculations et éjaculations diverses, participent à l’échange. Cela se passe quand quelqu’un donne à l’autre sexué quelque chose qui va être assimilé par lui comme membre à part entière de sa personne (et réciproquement). La sexuation de l’autre va se définir, non pas comme source de désir attractif dû à l’apparition de son manque spécifique, mais par cette capacité et son envie qu’il a de pouvoir recevoir et faire sienne une partie issue de son partenaire. Ce jeu d’échanges, où chacun perd de lui-même et gagne de l’autre, va être le support de la relation qui unit les personnes sexuées. Cela comporte la relation sexuelle, proprement dite, avec ses échanges de paroles, de parties de corps et de fluides corporels divers. Cela s’étend aussi, entre eux, aux échanges de biens et de services les plus élaborés et raffinés. Il ne faut pas oublier, non plus, la reproduction avec la fabrication d’enfants que chaque membre d’un couple donne à l’autre en quelque sorte. Comme homme, je fais un enfant à ma femme qui me donne un enfant à sa naissance. L’enfant sert ainsi de témoin de l’échange. C’est déjà un symbole de la relation sexuelle.

La conjonction des deux registres, socio-langagier et sexué, va définir le premier pôle d’oscillation de la vie religieuse. Ce sont deux « corps » sociaux qui vont se mettre à échanger entre eux comme s’ils étaient sexués. Ils vont se définir, réciproquement, comme pouvant, dans un parcours rituel, recevoir et assimiler des éléments produits par l’autre. Le temps de l’échange de femmes pour la reproduction est dépassé, notamment en Occident, mais la reproduction comme renaissance, ressourcement de chacun et production d’une nouvelle alliance, qui n’est pas simplement réactualisation de l’ancienne, est toujours un effet possible des échanges sociaux. Cela commence par l’alliance d’un couple pour fonder une famille, jusqu’aux alliances les plus étendues et inattendues entre groupes très différents. On y échange biens et services de façon équilibrée.

 


 

Il s’agit d’échanges qui sont recherchés spécifiquement pour le plaisir qu’ils amènent et, notamment, un plaisir de renouvellement pour chacun. Les parcours spatio-temporaux qui vont être utilisés, à ces fins, seront des rites symboliques d’échanges. Un groupe va pouvoir parcourir un bout de l’itinéraire de l’autre avec une réciprocité évidente. Le « symbole » religieux sera ce qui relie des alliés dans un même partenariat de dons réciproques, par un même pacte volontaire et libre. Il sera « retrouvé » lors du rituel d’échange, mais celui-ci pourra être l’occasion d’en créer un nouveau. C’est là où la reproduction n’est pas seulement reproduire un événement, recréer l’alliance et la réactualiser. Elle est aussi de produire un nouvel événement, une nouvelle alliance. Cela commence avec la fabrication d’un nouvel enfant par un couple sexué. Il y a une relation sociale découlant du coït sexuel proprement dit, grâce à la reproduction. Cette relation sexuelle a un côté symbolique de par la reproduction qu’elle entraîne. Les échanges se passent entre groupes sociaux appariés, précisément, par ces échanges rituels. Ils sont rituels car, même s’ils viennent d’une envie spontanée et non forcée, ils sont placés dialectiquement sous le contrôle des codes et mesures du pôle opposé (les lois morales) que nous verrons plus loin [5].

A chaque rite d’échange, se posera la question, à la fois de recréer l’échange, mais aussi de créer de nouveaux échanges. Cela n’abolit pas les anciens symboles qui condensaient le pacte établi, mais cela permet de se retrouver sur un nouveau symbole. On réactualise le pacte en en recréant un nouveau.

Le partenaire du groupe social peut, par extension, être non-humain. Ce n’est que notre façon de voir occidentale, moderne, qui crée la séparation humain/non-humain comme étant une séparation culture/nature limitant l’alliance aux groupes humains définis par une même culture et se reconnaissant, par là, comme humains [6]. Les groupes humains, en chair et en os, ont toujours osé créer des échanges avec des groupes non-humains. Ceux-ci ont, comme caractéristique supposée, d’être des groupes sociaux capables de symbolisme par leur organisation remarquable.

Les humains peuvent passer alliance avec des groupes animaux, végétaux voire même minéraux. Le symbole (le totem) peut être un être hybride, censé avoir été, ontologiquement, un ancêtre commun. On peut y voir l’origine de la révolution néolithique, avec la « domestication » des animaux, végétaux et minéraux. On n’y utilise des bouts de l’autre groupe que par un don envers lui, par réciprocité bien comprise. Les groupes animaux, végétaux et minéraux offrent partie de leurs membres à la sphère humaine ; les humains, eux, améliorent les qualités groupales de ceux-ci par l’effort de la sélection et du raffinement. C’est la base de la société pastorale, agricole et industrieuse. C’est, aujourd’hui, le domaine des ingénieurs écologistes : la nature ne doit pas démolir l’humanité et l’Homme doit respecter les équilibres naturels. Il se crée ainsi une nouvelle religion matérialiste. La religion n’est pas, en effet, forcément en rapport avec le monde des esprits.

 


 

Dans l’animisme, par contre, l’alliance se fait avec des esprits. Les spirites modernes ont repris cette notion d’esprits entourant de tous côtés les humains, dont les esprits des morts. Il y a des esprits alliés potentiels et d’autres avec lesquels les moindres échanges vont être calamiteux par des obsessions affreuses. C’est le contraire de la domestication précédente. Là, ce sont les esprits qui sont censés, par leurs dons, améliorer le groupe humain qui va donner de la gratitude et des offrandes en retour. Un « ange gardien » va se mettre au service d’un humain pour lui faciliter la vie. Celui-ci va fournir, en retour, des pensées de soutien (des prières) aux esprits. Celles-ci peuvent améliorer le sort des mauvais esprits. Il va fournir aussi des offrandes symboliques aux bons esprits. Les échanges par dons mutuels sont respectés. Chaque « groupe » va avoir des éléments qui se mettent au service de l’autre et vont être adoptés par lui. Dans la transe de possession, l’humain permet à un esprit d’utiliser son corps pour vivre un moment dans la sphère des hommes. Inversement, le monde des esprits va accepter un esprit humain en transe chamanique pour l’adopter. On voit l’échange symbolique à l’œuvre dans la transe, qui est un des aspects fondamentaux de la vie religieuse. Le transi est le canal, le « médium » au travers duquel ces échanges ont lieu. La transe n’est pas forcément individuelle. Elle peut être une transe « collective ». Non seulement, on y réactualise un pacte ancien, mais on y crée aussi de nouveaux pactes avec grand plaisir et éroticité. Les mécanismes d’introjection et de projection de la transe sont incompréhensibles si l’on ne tient pas compte de ce rôle social de la transe comme fait religieux, comme érotisation du pôle symbolique correspondant [7]. Il n’y a pas, dans la transe normale, altération de conscience comme on le décrit souvent. Comme nous nous trouvons dans le pôle duel d’action, il y a assentiment commun tacite, pré-conscient, et non pas une analyse en pleine conscience du groupe. Cela n’empêche pas la transe d’être socialement analysée, de façon oscillatoire, dans le pôle opposé qui est conscient, lui, car ternaire. C’est même cette oscillation qui est caractéristique de la vie religieuse. Pas de transe sans une analyse pleinement consciente, selon les valeurs et les mesures du groupe. Il n’y a pas de Pythie à Delphes sans que l’oracle ne soit interprété. Et il ne faut pas oublier les deux côtés de la transe :

  • celui qui permet de recevoir un esprit dans la transe de possession afin d’enseigner les humains sur la volonté des esprits,
  • celui qui permet à l’humain de gagner le monde des esprits, de leur transmettre les volontés et demandes humaines afin d’obtenir des connaissances extra-humaines.

L’enrichissement du monde religieux des humains en transe vient de ce mode de réciprocité.

 


 

Dans le naturalisme, ce sont les forces de la nature (soleil, rochers, volcans, phénomènes météorologiques comme les orages...) qui sont les partenaires potentiels, les « dieux » naturels avec lesquels on va rechercher une possible alliance. C’était la base de la religion gréco-romaine. Aujourd’hui, les histoires de Pokémon, dont raffolent nos enfants, évoquent le naturalisme shinto du Japon toujours bien vivant. Il y a recherche d’une adoration réciproque. Adorer signifie en latin « approcher sa main de sa bouche, manum ad os admovere, comme pour la baiser ; parce qu’en effet dans tout l’Orient, ce geste est une des plus grandes marques de respect et de soumission » (Diderot - Encyclopédie). L’homme marque son estime et sa soumission aux forces de la nature qui peuvent être ainsi « divinisées » : Zeus, par exemple, était le seigneur du ciel, responsable des orages et des pluies. L’humain va montrer son attachement au divin créateur par des signes, des prières et des offrandes (à ne pas confondre avec les sacrifices mystiques) dans des rituels adéquats. Il va redonner son corps à la nature qui l’a créé en l’enterrant, en y répandant ses cendres ou en le donnant à manger aux vautours. En retour, l’humain demande la réciprocité, c’est à dire le respect et la bienveillance du protecteur. Il lui demande, le « prie » d’être, pour lui, une créature adorée et de lui faciliter la vie. La racine indo-européenne de dieu est dei- et elle comporte l’idée de briller, de lumière, de ciel lumineux. Les rituels du culte humain des dieux sont donc essentiellement des rituels d’adoration où l’on reçoit la grâce lumineuse du divin dans un don mutuel bien compris. C’est de l’illumination réciproque. « Tu adoreras Dieu seul et tu l’aimeras plus que tout ! ». C’est le premier commandement mosaïque et, au fond, il est suffisant car les promesses associées en sont que Dieu donnera, en retour, ses grâces à l’adorateur.

 


 

Dans le christianisme, on rajoute un deuxième commandement au commandement mosaïque principal. C’est le commandement de « l’amour du prochain ». C’est l’adorant, devenu divinisé par adoption spirituelle, qui porte, à son tour, l’adoration de Dieu pour sa créature, qui s’en fait le canal. On voit que le don réciproque n’est pas différent de la première formule. Il est simplement renouvelé, en étant étendu à chaque être humain au lieu d’être réservé aux seuls membres du peuple juif. Cela peut être aussi compris comme une manière d’étendre la nature de juif à chaque être humain acceptant le don mutuel initié par le divin. Ce qui est nouveau, c’est que chaque chrétien, devenu frère du Christ, va pouvoir être le médium du divin pour son prochain, lui adresser « la bonne nouvelle » comme fils et fille de Dieu. Chaque chrétien est donc appelé à être messager de la grâce divine et à manifester à l’autre les dons du divin, par exemple sous la forme de miracles : « Guérissez les malades, ressuscitez les morts ! » (Mt 10,8). Entendons cela, déjà, pour les morts à la spiritualité et sa jouissance.

 


 

Naturalisme, spiritualisme, matérialisme se conjuguent ainsi dans les religions à dieu suprême ou monothéistes et assimilées.

Des « clercs » regroupés en « clergé », se chargent plus spécialement des transactions entre le groupe humain et le divin et guident les membres de leur religion, notamment dans des cérémonies rituelles. Dans le Catholicisme, la situation est compliquée par l’appellation de clergé pour les curés comme pour les moines, qui sont plus du côté mystique. Il faut préciser alors « clergé séculier » pour les prêtres et leur hiérarchie. Dans le Bouddhisme, les « bonzes » participent aussi du clergé comme du monachisme. Aux Indes, ce sont les Brahmanes qui interprètent les pensées des dieux. En Islam sunnite, le Coran étant la parole divine révélée, les interprétations de la parole sont le fait d’écoles diverses qui en tiennent lieu. Pour l’Islam chiite, les Imams, comme descendants du Prophète Mahomet, sont des guides religieux précieux. Dans le Judaïsme, après la destruction du Temple de Jérusalem par les romains, ce sont les Rav (rabbins), qui tiennent cette fonction plus modestement que les prêtres, etc.

Les variations multiples de ces conceptions d’alliance pour des échanges par l’anthropologie et l’ethnologie moderne, presque selon chaque auteur phare de la discipline, ne doivent pas nous faire oublier l’essentiel des rites de la religion. La base commune en est la notion d’échanges réciproques entre groupes que cela nécessite. Et les échanges doivent permettre d’assimiler effectivement, dans chaque groupe, ce qui y est reçu de l’autre partenaire comme individualité humaine. Il y faut une capacité d’adoption qui fasse de la partie humaine détachée et reçue, un membre actif et effectif du groupe adoptant. Il y a, nécessairement, une double adoption d’un don réciproque. C’est le trait fondamental de ce pôle de la vie religieuse. L’étymologie de « religion », comme ce qui lie et relie les groupes sociaux, prend alors tout son sens [8].

 


 B - Le pôle de la foi


 

De l’autre côté de l’oscillation de la vie religieuse, nous aurons un contrôle inhibiteur des rituels d’échange. Ce pôle négateur unit, lui-aussi, le registre socio-langagier et le registre sexué. Cette fois-ci, il le fait dans une même valence ternaire (à trois éléments). Le troisième terme est le système de valeurs élaborées par le social et transfigurées dans leur érotisation religieuse. Dans un jeu oscillatoire homéostatique, il faut qu’un pôle inhibiteur contrôle les excès du pôle d’action, en s’opposant à lui et en le bloquant, s’il le faut, mais aussi en renvoyant sans cesse à lui, dans une relation nécessaire. Une religion doit avoir absolument ces deux pôles fonctionnels pour permettre la jubilation réelle, la jouissance sociale qu’elle suppose.

Dans le registre socio-langagier, ce pôle négateur est le domaine du verbe de la syntaxe des langues humaines. Nous avons défini ce pôle comme celui de la phrase assertive et de l’antonymie verbale [9]. Il faut revenir brièvement sur ce qui permet de définir un verbe dans une syntaxe langagière. C’est réalisé par une opération métaphorique qui utilise une « partie » à la place du « tout ». Le verbe permet cela, en pouvant se mettre aussi à la forme négative, en pouvant être son propre « antonyme ». C’est sa caractéristique principale. Il fait passer son élection comme celle de la « partie » prenant la place du « tout », par un clivage d’avec le « tout ». Car la négation de chaque verbe, c’est tout le reste de la syntaxe en quelque sorte. Si je fais surgir, dans une langue, le verbe « manger », sa négation (« non-manger ») est assimilable à tout le reste de la langue. Si je ne mange pas, je peux faire n’importe quoi d’autre. Donc « ne pas manger », c’est non seulement enlever ce qui surgit isolément dans le verbe « manger », mais c’est aussi n’importe quoi d’autre. Par contre, si je dis « manger », je passe à la trappe, métaphoriquement, tout le reste. Le verbe comme pivot de l’assertion d’une parole que je vais émettre pour un interlocuteur, permet cette opération isolante par ce clivage antonymique. Il y a trois éléments dans l’assertion : moi, qui suis l’énonciateur, le destinataire de la phrase, qui peut être n’importe qui partageant ma langue et, troisièmement le verbe, qui isole une partie d’une langue commune et va nous créer comme interlocuteurs. En fait, de distinguer la “partie” (sans “tout”), cette antonymie est responsable de la notion d’individualité, d’ “être” distinct des autres à tous les niveaux de complexité du social. Cela crée la notion d’individu dans la famille, de famille dans le clan, de clan dans le peuple, de sujet dans la nation, etc. Et, du coup, cela permet que soient élaborées des valeurs propres à ces individualités, qui justifient leur légitimité d’individu distinct par un système de repérage ad hoc.

 


 

L’individu (personne unique ou groupe individualisé) est donc pris pour lui-même, en tant que tel dans ce pôle-ci, hors de sa participation à son groupe plus général. Cela nécessite de le repérer comme tel. Il faut un système de repérage, des critères permettant de le faire. C’est donc un système ternaire. Dans le social, cette opération permet, à chacun, de s’adresser à l’autre isolément grâce à un système de normes et de règles en position tierce. Nous avons vu que ce système de normes a, à la base, la mesure de l’espace et du temps [10]. Pour que je puisse m’adresser à l’autre, il faut que nous nous placions dans un espace défini de la même façon, dans un même temps à un moment donné. Il faut que nous soyons « localisés » dans un même lieu, au même moment. Les mesures élaborées servent aux membres d’un groupe social ou à des groupes sociaux individualisés, à être localisables de façon spatiale et temporelle, de manière propre. C’est le pôle de l’individualité de chaque membre du groupe. Un individu est le résultat d’une métaphore par antonyme, en se posant quelque part à un moment donné grâce à ses repères. S’il n’y a pas ces repères, il n’y a pas de distinction possible des éléments d’un groupe. Pour que nous soyons des êtres sociaux à part entière, il nous faut établir un système de valeurs qui fasse tiers, qui fasse référence pour chaque individu ou sous-groupe, comme pour le groupe tout entier. Chacun a, grâce à cela, droit à la « parole » dans un « langage » commun. Il peut poser un « verbe » qui sera une croyance à laquelle adhérer, un verbe qui fasse « foi ».

Ce système, issu de la mesure de l’espace et du temps, devient généralement très complexe pour un groupe social donné. C’est le domaine des « valeurs » du groupe social considéré. Elles permettent d’établir des règles de conduite. Ces valeurs définissent la légitimité de chacun à se présenter et à être reconnu comme membre du groupe, s’il s’y conforme dans l’action. Le chef du groupe est ramené, lui-même, à la condition de chacun pour pouvoir y prétendre. Il ne peut transiger sur les valeurs communes que par nécessité de service, en quelque sorte. Les membres de la chefferie, de même, ne peuvent prétendre sans abus à ne pas être égaux devant la loi, comme chaque membre ou élément de la société qu’ils dirigent.

Dans le registre sexué, ce pôle ternaire est celui de l’admiration que je vais porter à l’autre, grâce à un trait remarquable qui le résume. Ce trait, comme élément tiers de la relation sexuée qui me lie à l’autre, résulte d’une négation du manque de l’autre, celle qui crée mon désir. Ce sera un « plein » idéal en quelque sorte, un plein remarquable par des critères propres, un plein qui négative, au mieux, le manque de l’autre tel que je l’aperçois par mon désir. Je vais être ainsi charmé, obnubilé par la grâce pleinière de l’autre. Cette caractéristique va me faire oublier en quoi il me trouble et me fait défaillir de désir. C’est le trait bien concret de l’idéalisation amoureuse qui détermine alors mon attachement à l’autre et qui va m’amener à des relations intimes avec lui. Ce trait va permettre mes échanges avec lui, notamment à avoir avec lui des échanges sexuels. Sans cette grâce de l’amour en contrepoint, ces échanges seraient de la prostitution ou du coït présumé animal. Avec la grâce de l’idéalisation, la vibration oscillatoire de la vie amoureuse peut fonctionner harmonieusement. Car sans ces échanges sexuels, mon admiration amoureuse resterait stérile.

En superposant les deux registres, nous obtenons le rôle du deuxième pôle spécifique de la vie religieuse. Des mesures déterminant les normes deviennent admirables et non-changeables. Elles deviennent idéales, de telle façon qu’elles échappent à toute remise en question pour le groupe social les adoptant. Symboliquement, la République française fonctionne avec une constitution à laquelle doivent se conformer les lois issues de la chefferie, qui sont d’ailleurs plutôt des règlements. Seuls les énoncés de la constitution sont de véritables lois, au sens symbolique du terme, et sont adaptables à l’évolution sociale. Le préambule de la constitution est, par contre, indiscutable, proféré « solennellement ». « Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004. etc. ». Ce préambule est une émanation de ce pôle de la vie religieuse. Il est la Loi ultime, celle qui empêche tout changement constitutionnel à qui l’oublierait et, tout d’abord à la chefferie, celle qui fonde la légitimité des lois elles-mêmes. On voit, en France, que, dans cette optique de la vie religieuse, les lois sont des règlements de la chefferie, les articles de la constitution sont des lois adaptables. Seuls la Déclaration des droits de l’Homme, les principes de la souveraineté nationale et la Charte de l’environnement (qui complète et modernise les Droits de l’Homme), ont cette valeur de Loi suprême, légitimant toutes les autres. Les Droits de l’Homme sont, d’ailleurs, souvent illustrés sous la forme de tables de la loi, comme pour la loi mosaïque.

 


 

Les principes premiers sont ceux avec lesquels on ne peut transiger, si l’on veut faire partie du groupe social les utilisant. Ils sont l’antithèse dialectique du pôle de l’adoption réciproque entre groupes. Celui qui vient d’un autre groupe pour être adopté, n’est pas forcément censé avoir les mêmes valeurs essentielles, idéales, que celles du groupe adoptant. Pour que l’oscillation ait lieu, grâce à un échange effectif, il faut qu’un certain accommodement se fasse sur les valeurs. Il faut élaborer un compromis qui permette une certaine assimilation partielle des valeurs de chacun par l’autre, afin de permettre ces adoptions réciproques dans des limites raisonnables. Quand on fait référence aux religions « abrahamiques », c’est pour dire que les valeurs propres des différents monothéismes permettent cette adoption réciproque par la croyance en un Dieu unique, même si les lois constitutionnelles de chacun ne sont pas les mêmes. Cela doit modérer les tentations religieuses de fermeture. Cette référence indispensable aux « valeurs » sociales essentielles doit aussi prévenir d’une trop grande ouverture, celle qui aboutirait à fusionner trop vite les groupes participants à l’échange. Si les valeurs ne sont pas devenues vraiment identiques, il ne peut y avoir fusion véritable. Mais, peuvent se produire des échanges partiels, grâce au respect des rituels qui donnent une limite raisonnable aux échanges.

Ces principes premiers déterminent la confiance complète des individualités sociales dans leur vie religieuse. La confiance, c’est la « foi » ensemble, du latin con-, ensemble et fidere, se fier, croire. On peut se fier et croire aux repères communs. C’est un pôle « cognitif » commun, propre à une individualité sociale (de l’individu dans sa famille aux royaumes appartenant à un empire...). Ce pôle est celui de la FOI, comme croyance réfléchie et travaillée qui assure la fonctionnalité dialectique avec le côté de l’adoration. Cette foi permet de fonder et légitimer les actions d’échanges, mais aussi de les limiter. Elle mérite fidélité et intelligence. On peut en faire « confession », c’est à dire en énoncer ensemble les principes et les reconnaître comme vrais, publiquement. Un crédo est ainsi fait pour être exprimé par un verbe. Une profession de foi (de pro-, en avant et du supin fessum, du verbe latin ferre = porter) est une déclaration ouverte et publique d’une croyance et/ou d’une foi. Elle est individuelle, au contraire de la confession de foi (de cum = avec, ensemble et du même verbe porter) (Cf Wikipédia ). Cela dépend de la nature de l’individualité considérée. Un individu humain, strictement dit, pourra exprimer une « profession » de foi, tandis qu’un groupe individualisé exprimera, lui, une « confession » de foi.

 


 


 Conclusion


 

La jouissance de la vie religieuse, comme aspect de la vie spirituelle, découlera de la capacité de ses pôles constitutifs à fonctionner, de façon dialectique efficace, en se contrôlant l’un l’autre et en se renvoyant l’un à l’autre, de façon homéostasique. C’est alors le plaisir oscillatoire caractéristique de cette vibration érotico-sociale.

En conséquence, une religion d’un groupe social comportera, au minimum, ces deux pôles dialectiques que nous simplifions, au maximum du possible, sous le syntagme : adoration / foi. Le slash de la formule veut traduire les relations d’antagonisme et de contrôle mutuel par des rétroactions sociales adéquates.

Si ces deux pôles fondamentaux n’assurent pas leur rôle, apparaît la clinique de la vie religieuse. La clinique découle directement de l’incapacité des groupes sociaux participant à des échanges rituels et de celle des individus qui les composent, à respecter les objectifs réciproques de ces pôles. Il est important de dégager ces derniers, le plus clairement possible, si nous voulons comprendre la pathologie qui en découle. La structure psychique étant oscillatoire entre pôles de réverbération, tout figement de la structure et de sa fluidité entraînera le « refoulement » de pôles fonctionnels. Tôt ou tard, l’apparition de symptômes typiques se produira, dans un « retour du refoulé » pathologique, car forcé et douloureux. Il suffit d’appliquer cela aux pôles de la vie religieuse.

 

> La suite dans : La vie spirituelle : III - Pourquoi des esprits et des dieux dans les religions humaines (note intermédiaire)

 

 


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[2Emile Durkheim - Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912). Ouvrage toujours intéressant, à charger en ligne à l’adresse : http://classiques.uqac.ca/

[3Je définis le mythe de cette façon, comme un symbole d’inclusion unitaire

[5Wikipédia : Un rite ou rituel est une séquence d’actions stéréotypées, chargées de signification (action « symbolique »), et organisées dans le temps. Le rite n’est pas spontané : au contraire, il est réglé, fixé, codifié, et le respect de la règle garantit l’efficacité du rituel. Les deux mots rite et rituels sont issus du latin ritus pour le premier et de rituales libri (livre traitant des rites) pour le second. Le rite est un élément d’un rituel.

[6Descola - Leçon inaugurale au Collège de France : "La nature n’existe pas comme une sphère de réalités autonomes pour tous les peuples, et ce doit être la tâche de l’anthropologie que de comprendre pourquoi et comment tant de gens rangent dans l’humanité bien des êtres que nous appelons naturels, mais aussi pourquoi et comment il nous a paru nécessaire à nous d’exclure ces entités de notre destinée commune.

[7Voir, par exemple, une description de la transe sur le site du Dr Auriol et la citation de l’étude de Mme Mireille Aïn « CORPS D’ESCLAVES CHAIR DES DIEUX »

[8Wikipédia : « L’étymologie du terme « religion » reste un débat polémique de linguistes et de spécialistes des religions. L’étymon ligare est proposé par les auteurs chrétiens antiques tels Augustin d’Hippone, Lactance (Divinae institutiones), Tertullien ou Isidore de Séville. Ainsi, religio viendrait de religare, « rejoindre » ou « relier », compris généralement comme indiquant la relation de l’humain au divin, mais aussi des humains les uns aux autres, lien à la fois sur le plan de la cohésion sociale et sur celui de l’attachement affectif. Il s’agit d’une signification tardive probablement fondée sur la confusion entre « religo » (de , avoir égard à quelque chose) et « religo » (de « ligo », « lier »). Les auteurs romains d’obédience chrétienne comme Tertullien, Saint Augustin, Lucrèce, Isidore de Séville ou Lactance citent l’opinion de Cicéron qui, dans De la nature des dieux, fait remonter le mot au latin religio, dont la racine est un verbe : ligare, donnant religare, soit en français respectivement « lier » et « relier ». » 

[9Voir l’article « Explication de l’antonymie »

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