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La vie spirituelle : II - Clinique de la vie mystique - 2. Deuxième tableau clinique : entre communion trop universelle et symptôme de profanation sacrilège

D 28 juillet 2009     H 20:25     A Louÿs Jacques     C 0 messages


- La vie spirituelle : I - Description de la vie mystique
- La vie spirituelle : II - Clinique de la vie mystique - 1. Premier tableau clinique : entre espoir trop présomptueux et symptôme de désespérance

Nous abordons maintenant le deuxième grand tableau clinique de la vie mystique, celui des blocages de l’oscillation caractéristique de cette vie spirituelle, entre communion trop universelle et symptôme de profanation sacrilège

 

 


 A) Le collage à l'amour fusionnel


 

L’emprise de l’entropie du monde dissout tout groupe social, en commençant par le groupe familial. La réalité est absolument dissolvante, que cela soit dans l’expansion infinie du Vide, qui démolit tout regroupement ou que cela soit dans le déroulement de la flèche implacable du Temps, qui empêche toute permanence, en compliquant tout par la perte des liens. Cette prise dans l’entropie se cristallise, symboliquement, dans l’identification d’un groupe à un CHEF de groupe, supportant unitairement la dissolution pour son groupe. Il agit comme un ambassadeur, en représentant son groupe pour le reste du monde. Il assure, en prenant la tête du groupe, la pérennité de la cohésion du groupe, en créant vide et temps uniques. Il va exister, au nom de son groupe, pour limiter les dégâts entropiques, mais au détriment de la possibilité de représenter l’humanité toute entière. Cette réduction sociale opérée résulte de sa posture d’assumer, en son nom, la « partie » pour le « tout », en trouvant un « tout » social (un groupe), qui soit d’accord de s’identifier à lui [1]. Il dénie, à ceux qui n’adhèrent pas à sa démarche de chef, à ceux qui gardent vide et temps propres, la capacité d’être pris en charge et donc d’appartenir à son groupe [2]. S’il devient un chef mystique, il va avoir une attitude encore plus dynamique. Il va « désirer » le monde, dans un appétit de découvertes et de conquêtes où il entraîne son groupe social. Le chef mystique est un intrépide. C’est celui qui craint le moins de se confronter au monde entropique. C’est le plus valeureux, le plus élitiste, celui qui ose profiter du monde et pas seulement l’affronter, qui ose nager dans le monde, tel qu’il est réellement, plutôt que de simplement surnager. Il réunit un groupe restreint de volontaires hardis prêts à le suivre dans l’aventure. Il renforce le déni de la complexité pour créer un groupe très soudé, en commençant, par exemple, par fonder une famille.

Mais, la nostalgie de l’humanité intacte, non-affectée par l’entropie, persiste et tenaille les membres du social ainsi constitué. Cela résulte de la fonctionnalité oscillatoire du psychisme, y compris pour le psychisme socio-langagier ou symbolique. Une bascule vers le pôle psychique opposé va s’effectuer pour pérenniser la jouissance vibratoire de la vie mystique. Le pôle qui échappe à l’extension spatiale et temporelle, et à la réduction sociale drastique que cela suppose, c’est le pôle logique du « ni espace ni temps ». Il est la base de la communion fraternelle, celle qui échappe à l’emprise réductrice du chef. Cette communion « tue » symboliquement le chef. Elle se met en retrait de l’action du chef et de la nomination d’un chef, en commençant par le chef de famille. C’est une communion sociale qui utilise ce qui est censé échapper à l’entropie et qui reste hors de l’expansion spatiale et temporelle du monde . Cette communion est « fraternelle », à l’image des possibles relations égalitaires des enfants d’une famille, tant que celles-ci ne sont pas influencées par l’organisation de la chefferie et de ses responsabilités.

 


 

C’est la communion symbolique des petits chats dans un panier de chats, si aucun chaton ne devient prédominant sur un autre, ou ne s’en distingue d’une façon remarquable. On s’y attache à ce qui relie chacun en égalité foncière. On y refoule les différences dans une synonymie constitutive [3], chacun étant « synonyme » de l’autre. C’est une fête des retrouvailles spontanées, où l’on est soulagé de la tension de la lutte contre la dissolution, en oubliant les problèmes de vie que symbolise le chef. On y gaspille le résultat trop visible de l’activité du chef, à savoir les surplus acquis temporellement, que l’on sacrifie dans la fête. C’est le pôle du « sacré » et du « sacrifice » (le fait-sacré). Ce sacré est souvent justifié par un mythe qui évoque « les premiers âges », le « hors-création du monde », mais il s’agit d’un hors-temps sacrificiel et d’un hors-espace sacré symbolique, qui se poursuit toujours et maintenant. C’est le « tout » sans « partie » de la synonymie langagière. Ce pôle opposé, où bascule le groupe social, est celui de la COMMUNION du groupe, qui refoule ses différences et qui veut oublier son péché de départ, celui de la réduction de la constitution du groupe, sous l’action du chef, qui n’est pas le chef de tout le monde. Le péché originel social, celui de la constitution de la chefferie, c’est le déni du chef de rassembler tous les humains, y compris ceux qui sont incapables de s’identifier à lui et dont il ne va plus s’occuper. On dépasse, dans ce deuxième pôle psychique social, le péché originel du chef, en le « pardonnant ». On y remet la dette sociale qu’il crée, en entraînant, dans la communion sociale, tous ceux qui ont été délaissés. On y « communie », par un commun indestructible et cette communion est l’exacte opposée du déni structurant du chef.

Cette communion sacrée peut devenir spirituelle, comme pôle de la vie mystique, quand les membres du groupe n’acceptent pas le « péché originel » mystique constitutif du groupe. Ils ne se considèrent que comme le noyau de la grande communion universelle, capable de dépasser ces limites constitutives. Il y a, fondamentalement, le pardon du péché suprême, celui de la hardiesse mystique ! Si c’est le Dieu suprême qui est vécu comme le chef des chefs mystiques, par sa volonté même de créer ce monde entropique et ses leaders, alors ce sera lui qui créera aussi le pardon pour ses créatures. Il permettra la communion profonde en faisant participer ses créatures à ce qui est, chez lui, en dehors de la création, « l’abîme du Père ». Jésus de Nazareth incarnait la posture ultime du chef mystique saisi par le pardon divin, en faisant prier ses disciples par l’invocation : « Notre Père ». Mais, la vibration mystique, rappelons-le, n’est pas forcément déiste.

Nous avons défini la vie mystique comme l’utilisation parallèle du registre sexué avec le registre symbolique. Dans le registre sexué, la pudeur inhérente à ce pôle est celle de la non prise en compte de la différence des sexes et du désir, dans l’ataraxie complète. C’est cette différence là, ce trait là, refoulé, qui devient primordial comme étant le plus originel, le plus difficile et le plus indispensable à dépasser.

 


 

Dans la communion mystique, on ne doit pas montrer sa sexuation, dans une pudeur générale. On y existe socialement hors-sexuation. On y refoule, pour communier, tout ce qui pourrait relever de la sexuation, avec ses corollaires de la reproduction sexuelle, ses coutumes d’appariements sociaux des sexes et sa morale qui régit les rapports sexués et générationnels. L’association des deux registres permet une communion fraternelle, accentuée sur un refus de la sexuation et des rapports sociaux liés à la différence des sexes. C’est plus qu’une inhibition de la sexualité. C’est une communion radicale sur ce qui échappe à la sexualité et à ses conséquences sociales entropiques. Cette différence tient au réel entropique même de la sexuation humaine, que le chef, y compris le chef mystique, ne peut dépasser. Le désir sexuel apparaît comme symbolisant, au mieux, le désir de conquête du chef. La différence des sexes et le désir sexuel qui est inhérent, sont ainsi connotés comme le symbole de la prise dans l’entropie, en introduisant une première dissolution sociale. Cette différence des sexes devient le prototype de toutes les autres différences : d’âge, d’ethnie, de race, de classe, de religion, d’orientation sexuelle, de genre, de situation économique, d’instruction, d’intérêt culturel, de handicap physique et mental etc. Et, ce sont ces différences qu’il faut refouler dans la communion mystique, en contrepoint de l’intrépidité de la chefferie, avec son « désir » inouï du monde.

Sous le regard de ce pôle psychique, la danse mystique se passe entre, d’un côté, le désir aventureux du monde encouragé par le chef du groupe social, en commençant par l’aventure de la sexualité et de la reproduction sexuelle, et, de l’autre, le retrait social sur ce qui ne concerne, en aucune façon, la différence des sexes et la séparation possible des éléments de l’humanité. Cette communion est même étendue aux morts et aux alliés vivants non-humains, si nécessaire. Cette retenue donne une fête communielle bien particulière, puisque cette fête égalitaire doit commencer par gommer tout trait sexué. Elle se fait sur ce qui ne permet pas l’apparition de traits sexués. Dans l’introduction, nous avons vu que nous nous trouvions dans le sacrifice de la capacité générative du chef, capacité qui symbolise la capacité de la société elle-même à assurer son maintien par sa reproduction sexuée. Un des rôles éminents du chef doit être de pouvoir passer la main, afin que son travail de représentation ne s’écroule pas avec lui, s’il devient incapable d’exercer sa charge ou s’il meurt. Le chef doit avoir un successeur. Ici, il y a refoulement de cette notion successorale. La communion ne doit pas tenir compte de la différence entre générations et des hiérarchies que cela peut supposer. Cette communion doit pouvoir transcender les interdits sexuels, comme ceux concernant l’interdit de l’inceste, limitant certaines fréquentations et indiquant les impuretés liées à la sexuation. Elle permet une relation égalitaire entre personnes concernées par ces interdits, qui peuvent, par là, se retrouver à la même fête mystique, chastement et sans transgression envisageable. Il y a un aspect foncièrement non-transgressif de la fête mystique, qui est celle des affectifs naïfs, des ingénus gentils, des candides censés rester comme des petits enfants, des simples d’esprit (qui ignorent les différences), des insouciants des difficultés de la vie, des spontanés de cœur, des purs et libérés (des soucis et contraintes du monde), des fondamentalement faibles, des doux incapables de partir à la moindre conquête, des humbles débonnaires et des vierges. C’est le pôle de l’amour fusionnel. On y fait un groupe social dans la stase de la fusion affectueuse la plus large possible, avant toute séparation logique envisageable, hors de toute raison et de tout désir.

Les communions en rapport seront les communions :

  • autour du secret qui sauve du péché originel,
  • du sacrifice de la génération et de ce qui symbolise la reproduction ; faire un sacrifice lors de la moisson n’est pas « fêter » la moisson, mais réintroduire le sacré mystique dans un moment de conquête commune ; le sacrifice du mouton, juif et musulman, que l’on partage en commun est celui, symbolique, de la génération en soi (par substitution du fils du chef mythique des origines),
  • de la communion chrétienne au corps sacrifié du fils de Dieu, sacrifice de la génération du Père s’il en faut, de même signification que les précédentes,
  • de la fraternité générale qui refoule toute différence visible, par exemple en revêtant symboliquement une même tenue de fête asexuée ou androgyne, ou un masque commun ou en privilégiant l’obscurité et le silence,
  • de la virginité essentielle qui ne peut être déflorée, protégée par des consécrations ad hoc ou retrouvée par un moyen de purification symbolique, comme le baptême,
  • de l’innocence complète y compris celle, paradoxale, d’une nudité sacrée commune,
  • de la vision profonde de la nature psychique inviolée et calme d’une communion méditative,
  • de la résorption de l’Atman (l’âme individuelle) dans le Brahman (l’âme universelle) des brahmanistes ; le Brahman, « c’est lui qu’on appelle Ni ceci, ni cela ! » dit l’Upanishad dans une logique tétravalente implacable ; il est garant de l’Amour universel à quoi aboutit l’ascèse ; c’est la même chose pour tous les non-dualismes orientaux qui posent la dualité masculin/féminin comme illusoire avec la radicalité du bouddhisme où il n’y a même pas d’Atman en réalité,
  • de l’abstraction foncière du sage taoïste à la recherche de l’immortalité en pratiquant le jeûne, la rétention du souffle et du sperme, etc.

> Pour un exemple saisissant de l’intensité de la communion mystique de la vie spirituelle, lire le récit des Dialogues avec l’Ange, surgissant en Hongrie dans le drame de la Shoah.

 


 

Ces communions peuvent donner lieu, en s’écroulant, à un retour du refoulé, source d’une grande souffrance, à savoir le surgissement impulsif du pôle opposé, dans un symptôme agressif insupportable. Nous sommes, alors, dans la clinique. Il y a, par exemple, incapacité à tenir l’asexuation nécessaire au maintien de ce pôle communiel. Une stagnation trop grande dans ce pôle, au détriment de la hardiesse du chef et de sa sexuation, va accumuler des tensions psychiques qui ne vont pas être tenables au long cours. Cela va être le cas si l’on demande à des jeunes hommes ou des jeunes femmes de refouler leur sexualité, en les consacrant « chastes ». Cela va être le cas si l’agressivité nécessaire à la survie du groupe, dans une situation hostile, ne va pas être admise facilement et changée en méthode mystique d’action, comme a su si bien le faire Gandhi avec l’Ahiṃsā, la non-violence active et son mouvement de désobéissance civile. Gandhi définissait ainsi la posture efficace du chef mystique et de ses troupes : « S’opposer à un système, l’attaquer, c’est bien ; mais s’opposer à son auteur, et l’attaquer, cela revient à s’opposer à soi-même, à devenir son propre assaillant ». [4]. Mais, un groupe peut très bien ne pas trouver son Mohandas Karamchand Gandhi.

 


 B) Les impulsions de sacrilège et de profanation mystique


 

Sous l’effet d’un choc externe, ou d’un épuisement interne, la communion étendue, devenue trop persistante, s’effondre en des passages à l’acte impulsifs agressifs, traditionnellement appelés : « sacrilèges, profanations et blasphèmes ». Ces actes démolissent le sacré mystique, en ce qu’il étend précisément sa communion à tout être humain et assimilé.

Il faut faire attention aux termes de « sacrilèges, profanations et blasphèmes », car ils ont souvent été utilisés par des hommes du pouvoir religieux et civil pour massacrer des opposants, ou des dirigeants rivaux, ou pour instrumentaliser des personnes vulnérables à le faire à leur place. En France, la mémoire de l’exécution horrible du Chevalier de La Barre est toujours vive. C’est la dernière exécution publique pour blasphème en France. Il est brûlé vif, avec un exemplaire du Discours philosophique de Voltaire (!), en 1766. Mais, les assassinats paranoïaques ne se sont pas arrêtés avec sa mort, bien sûr. Lire, à ce sujet, l’article précédent : Premier tableau clinique : entre espoir trop présomptueux et symptôme de désespérance.

N’oublions pas qu’il s’agit de passages à l’acte INVOLONTAIRES de membres sincères, ou de groupes faisant partie de la communion mystique. C’est de l’intérieur même de cette communion, que quelque chose se déchire, qui témoigne de l’écroulement du sacré mystique. Un symptôme surgit, sous la forme d’un chef fou ou d’une chefferie folle, commettant des attaques verbales comme la profération d’une soudaine malédiction, ou par une agression sauvage incompréhensible, sans affect apparent, sur des membres du groupe. Ce symptôme peut aussi aboutir à une auto-agression, où c’est le corps des participants qui est attaqué par eux-mêmes, dans des auto-mutilations froides. Et, ce symptôme peut très bien être projeté à l’extérieur, dans une hallucination injurieuse, ou dans une vision commune persécutrice. Nous utiliserons, par convention, le terme de « vision » pour qualifier une hallucination qui est partagée, ou qui cherche à être partagée. Des « signes » peuvent être aussi adressés en interprétations forcées et blessent le destinataire, par leur contenu imposé. Ces sacrilèges, qui lèsent le sacré de la communion, en blessant l’autre normalement intouchable, ces profanations, qui abîment le corps même des mystiques, comme une auto-castration inopinée, ces blasphèmes, qui attaquent de l’extérieur la communion mystique par projection dans des visions et des signes odieux, toutes ces impulsions agressives sont des symptômes involontaires, qu’il faut arriver à comprendre comme tels.

La note mystique est donnée par l’atteinte sexuelle qui y est prédominante. La communion mystique veut trouver un accord refoulant le désir sexuel, car celui-ci cause une déchirure indépassable de l’unité sociale, en créant une séparation en sexes différents (ce qui est bien rendu par le mot latin de sexus, coupure). La transgression symptomatique de cette communion sera, par conséquent, la réapparition involontaire du désir sexuel, sous une forme insupportable pour le mystique. Cela va le rendre incommensurablement malheureux. Cela va mettre terriblement à mal sa communauté. Cela peut prendre l’aspect de tentations malsaines, contre lesquelles il va lutter plus ou moins longtemps ou, cela peut surgir sans prévenir, dans un raptus agressif.

 


 

> Illustration littéraire : LES TENTATIONS DE SAINT ANTOINE

 

Les attouchements et viols commis par des personnes avec autorité, comme des prêtres, ou tenus par un serment de réserve, comme les médecins ou les enseignants, créent un trouble social considérable, dont témoignent les journaux. Un deuxième évêque irlandais a, ainsi, présenté sa démission au pape mercredi 23 décembre 2009, un mois après la publication d’un rapport officiel accablant pour la hiérarchie irlandaise de l’Eglise catholique, accusée d’avoir couvert des membres du clergé, suspectés d’agressions sexuelles, entre 1975 et 2004, dans le diocèse de Dublin.

En effet, ces agressions sexuelles ne sont pas toujours le fait de personnalités perverses, qui utilisent leur profession pour mieux accéder à l’autre et se servir de l’autre impunément. Nous ne sommes pas dans la paranoïa sociale. Il est important de faire cette distinction, en clinique. Ces agressions sexuelles atteignent, justement, les plus attachés à la communion mystique, même si le crime commis est terrible. Ce sont eux qui s’écroulent en premier dans leur groupe communiel. La personne ou le groupe concerné ont pu lutter, terriblement et longtemps, contre la « tentation » de passer à l’acte, comme ils ont pu, soudainement et de manière incompréhensible, agir de travers. Ils n’en tirent aucune jouissance, bien au contraire. Le symptôme est une action impulsive et non une action perverse. La tentation va être de s’en punir de toutes les manières.

 

> Illustration dans l’article : LE LIVRE DES VISIONS ET DES INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO (extrait), sainte qui n’hésite pas à se punir au fer rouge.

 

Généralement, il n’est pas bien difficile de comprendre une agression sexuelle de ce type, comme étant, bel et bien, un symptôme chez un mystique. Il s’agit de faire la différence avec une agression perverse, ou une anticipation défensive. Les personnes qui symptomatisent de cette façon, n’arrivent généralement pas à comprendre, par après, leur geste agressif et transgressif. Elles ne savent quoi dire, ni expliquer pourquoi elles ont agi comme cela. Cela les amène, en effet, à détruire la communion profonde à laquelle elles sont pourtant si attachées.

Un autre exemple de ce type, qui a fait parler de lui dernièrement : une enseignante d’un collège catholique intégriste de Vendée avoue, en mars 2011, entretenir, depuis quatre ans, une liaison sexuelle irrésistible avec un enfant, qui était âgé de douze ans au départ. Condamnée à six mois de prison en septembre 2012, elle lui dit, dans sa dernière lettre, ses regrets : « ... Je te remercie de m’avoir libéré du péché (en confessant la liaison) et à Dieu de m’avoir donné cette croix pour expier mes fautes. »

Il faut tenir compte aussi du contexte, pour ne pas qualifier trop vite de « symptôme » une action soudaine qui semble pathologique, y compris sous la forme de visions. Celles-ci peuvent être le signe de la bascule de la communauté vers une action mystique, qui soit réelle. Voir, à ce sujet, l’article « TROISIEME PARTIE DU »SECRET« DE FATIMA ». Toutes les projections ne sont pas anormales. Des visions normales peuvent exister, avec des bénédictions pour les receveurs, mais les visions pathologiques seront malveillantes, avec des malédictions. Des symptômes peuvent surgir dans ces moments de bascules sociales, en profitant, en quelque sorte, du mouvement social pour produire une levée de refoulement anormal.

Les apparitions de la Vierge Marie à Kibeho, au Rwanda, sont un exemple intéressant et récent de ces situations mêlées. En 1981 et 1982, la Vierge Marie apparaît à trois jeunes femmes. Elle se définit comme la « Mère du Verbe », selon la dédicace de leur Eglise locale. Lors de transes, des visions effrayantes de fleuves de sang sont perçues, qui paraissent incompréhensibles à cette époque qui précède le génocide inouï de presque un million de Tutsis et de Hutus modérés, en 1994. Mais, bien des massacres terribles s’étaient déjà produits entre Hutus et Tutsis du Rwanda et du Burundi, depuis l’assassinat de milliers de Tutsis en 1963. « L’apparition du 19 août 1982 est terrifiante pour les jeunes gens. Alphonsine Mumureke, née en 1965, voit la Mère de Dieu pleurer et les voyants ont pleuré, claqué des dents ou tremblé. Ils se sont effondrés. Les apparitions ont duré près de 8 heures : les enfants voient des images terrifiantes : un fleuve de sang, des gens qui s’entre-tuaient, des cadavres abandonnés sans personne pour les enterrer. Un arbre tout en feu, un gouffre béant, des corps décapités. » [5]. L’anticipation visionnaire de fleuves de sang et les messages, reçus en même temps, comme signes incitant à chercher la paix, sont une façon d’anticiper d’autres atrocités à venir, si la situation collective ne s’améliore pas. Cela se révèle dramatiquement juste. Les massacres, qui ont lieu, par après, à Kibeho même, sont effroyables. On en trouve toujours les photos sur Internet. Les instrumentalisations ethniques paranoïaques sont d’une efficacité inégalée, puisqu’il n’y a jamais eu, de mémoire d’homme, un nombre aussi élevé d’assassinats, en si peu de temps ! Les visions sont déclarées authentiques par l’Eglise catholique, très mariale, du Rwanda, mais une certaine épidémie de visions se réalise en même temps que celles finalement retenues. Seules, trois « voyantes » sur huit sont officialisées en 2001, dont une fut massacrée avec sa famille lors du génocide, mais le nombre de cas approche la centaine...

 


 

Hors des agressions proprement sexuelles, ou comme caractères supplémentaires, nous aurons, chez les communiants mystiques, la possibilité d’attaques inopinées et graves envers les enfants, les jeunes ou les vieux, envers les membres d’autres ethnies ou supposées « races », envers les plus pauvres ou les plus riches, envers les malades et les infirmes, envers les nouveaux arrivés ou les anciens, envers les proches du chef ou les plus humbles, envers les homosexuels ou les chastes etc. Ces agressions seront, de même, tout à fait dramatiques pour leurs conséquences, chez la victime comme chez l’agresseur, en contrastant complètement avec la réaction de communion habituelle de ce dernier.

Evoquons aussi, les conduites à risques sexuelles typiques, équivalentes à des tentations d’auto-mutilations, qui prennent, au temps du VIH, une singulière acuité. Nous voyons, par exemple, Catherine de Gênes, débordée d’émotion mystique, contracter la peste en embrassant impulsivement les lèvres d’une pestiférée.

 


 C) Les moyens de défense


 

Contre de telles tentations, ou après de telles impulsivités, les tenants du pôle mystique de la communion étendue vont développer des moyens de défense, qui leur permettent de revenir, de façon plus ou moins solide, à la communion fraternelle. Il s’agit d’accentuer la pudeur sociale, par des moyens artificiels dont le moindre n’est pas la création de « genres ». Cette notion de genre est devenue extensive depuis l’accent mis à l’Organisation Mondiale de la Santé, et dans diverses instances internationales, sur elle, à partir du terme « gender » en anglais. Selon la définition de l’OMS, « Les « hommes » et les « femmes » sont deux catégories de sexes, tandis que des concepts « masculins » et « féminins » correspondent à des catégories de « genre ». Les aspects de sexe ne changent pas beaucoup d’une société humaine à une autre, tandis que les aspects de « genre » varient beaucoup. ». Mais, l’utilisation de la notion de genre, pour qualifier la construction sociale et culturelle des sexes, ne date pas d’aujourd’hui. Elle est depuis toujours utilisée comme moyen de défense, bien avant Simone de Beauvoir, qui résumait la chose par sa formule devenue célèbre : « On ne naît pas femme, on le devient » [6]. Le « genre » permet « d’oublier », quelque part, la réalité terriblement entropique de la sexuation biologique, en la réduisant à une pure détermination sociale. C’est remettre en question le désir censé découler de cette sexuation biologique. Un genre devient prédominant, de façon mystique, en commençant par le genre « neutre », le genre « asexué », quand la société des communiants l’utilise comme moyen de défense, pour réaliser cette union fraternelle étendue, en espérant la renforcer et la rendre pérenne. Le refoulement du désir est alors le refoulement des désirs normaux, caractéristiques des constructions de la sexualité : homosexuels, fétichistes, de sexualité indistincte de groupe. Voir l’article Préliminaires à la clinique de la relation sexuée : mise en place de la sexualité humaine - fétichisme - homosexualité - sexualité de groupe . Dans la notion de genre, il y a souvent aussi refoulement de l’homosexualité normale, dans des communautés mystiques de personnes de même sexe. Ces communautés chastes, entièrement masculines ou féminines, sont toujours à la recherche de l’extension de la fraternité maximale. Elles vont « oublier », de façon défensive, l’autre partie de l’humanité et les tentations que cela pourrait susciter, quitte à vivre en reclus, comme les membres des communautés monastiques. Notons le paradoxe que l’un des dénonciateurs les plus actifs, actuellement, de la notion artificielle de genre, soit Mgr Anatrella, prêtre et psychanalyste parisien, appartenant singulièrement à une communauté traditionnelle de genre, depuis que les prêtres catholiques ont pris, au Moyen-âge, un aspect monastique unisexué et chaste ; cette communauté a, effectivement, de gros problèmes en Occident de passages à l’acte de ce type.

 


 

Certains mouvements communautaires de genre connaissent, actuellement, des tensions pour se maintenir unies. Cela est dû au moindre refoulement actuel, en Occident, de l’homosexualité normale. Ils peuvent, alors, opter pour le refoulement plus accentué de la sexualité de groupe. Des franc-maçons ont ainsi créé une communion acceptant, chastement, les deux sexes, notamment en France, depuis la création, en 1893, de l’Ordre maçonnique mixte international « le Droit Humain », dont le Grand-Maître actuel est Mme le Dr Danièle Juette, psychiatre à Fougères en Ille-et-Vilaine. La sexualité de groupe est toujours mal vue socialement en Occident. Son refoulement nécessaire peut rester caché sans trop de discussion et de remise en cause . Tant que les groupes sexuels, qui se constituent concrètement, ont leurs origines dans des cultures différentes (comme pour la polygamie orientale), ils sont considérés comme résultant de pratiques archaïsantes et patriarcales, qui peuvent être déconsidérées d’emblée. La tentation de sexualité de groupe, que cela amène, va rester solidement refoulée. Le mariage homosexuel tend à être admis dans nos sociétés occidentales [7], mais c’est pour refouler encore plus le risque de polygamie et de polyandrie, voire de mariage de groupe.

Les communions chastes portées par le refoulement du fétiche sont devenues innombrables et portent la vocation mystique universelle de façon très expansive. Elles regroupent les fans de mouvements pseudo-conquérants, qui refoulent ensemble leur même excitation sexuelle fétichiste, dans un plaisir communautaire de groupe sans cesse accentué par des moyens de transe sacrée, comme ceux du sport, de la musique, de la danse, de la culture, des drogues psychotropes etc. Là aussi, la sexualité fétichiste reste mal vue et cachée, ou ridiculisée, en Occident. Le refoulement social, qui en résulte, est donc particulièrement efficace. Il permet facilement l’établissement de telles communions défensives, en prétextant de pseudo-hardiesses mystiques.

 


 D) L'effondrement final dans la confusion onirique


 

Sous les coups des retours symptomatiques du refoulé, la communion mystique va finir par vaciller et s’écrouler. Cela peut se faire à petits feux, ou d’un coup, et les membres du groupe social partent dans tous les sens, de façon impulsive et confuse. Il sont en proie à des visions, à des interprétations, à des auto-agressions et des agressivités incessantes, de plus en plus incompréhensibles et décousues. On dirait que ces égarés vivent dans un autre monde absolument pénible, comme s’ils faisaient un cauchemar éveillé, avec souvent des contenus sexuels saugrenus. Ces personnes présentent un état confuso-onirique, qui peut durer plus ou moins longtemps, et même devenir chronique, en prenant un air de paranoïa sensitive, comme pour beaucoup d’érotomanies.

Cette symptomatologie peut prendre, aussi, un air de panique collective, dont l’ampleur peut devenir, parfois, incroyable, étendue à tout le groupe social considéré.

Cette panique peut-elle amener un suicide collectif ?

Comme nous l’avons vu dans l’affaire du Temple solaire et comme on peut encore le voir dans l’analyse : « Un cas d’école : Heaven’s Gate (Porte du Paradis) - Le suicide collectif de cette secte constitue un cas d’école exemplaire de psychose collective avec pacte de mort unanime. », nous nous trouvons plutôt dans un cas de perversion-psychose, selon le concept que nous développons sur ce site. Car, il y a toujours un gourou défaillant, qui entraîne de façon ignoble son groupe dans la mort, par assassinat si nécessaire. Que serait devenu ce groupe, complètement chaste et pratiquant déjà l’auto-castration, en cas de mort subite de son leader ? L’un des « suicidés » rationalise bien le suicide comme une auto-mutilation radicale, mais cela fait très induction par le gourou. L’étude clinique est à poursuivre à ce propos...

 

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 Conclusion


 

La jouissance de la vie mystique, la joie de vivre spirituelle qu’elle apporte, peut se retrouver atteinte dans des ruptures d’équilibre calamiteuses. Cela donne des évolutions cliniques typiques. Le clinicien les retrouvera volontiers dans la sphère familiale. Mais, s’il s’ouvre aux mouvements sociaux, il les retrouvera aussi dans toutes les formes d’organisation sociale, et sous toutes les latitudes. Elles dépendent, en effet, directement de la fonctionnalité vibratoire du registre psychique socio-langagier, dont nous avons développé, sur ce site, les oscillations caractéristiques. Les sociétés humaines et les langages humains suivent les mêmes formes d’organisation. Leurs déglingues suivent des pentes similaires, où que l’on se trouve, et quel que soit le degré de complexité des sociétés et des langues fréquentées, car la base en est assurée par les oscillations de l’Inconscient psychique.

Je voudrais conclure sur un bon mot d’abba Siméon, père du désert d’Orient :
« Un moine cultivé qui arrivait de l’Ecole d’Antioche demanda un jour à abba Siméon :

  • Abba, d’après toi, qu’est-ce que la réalité ?
  • La réalité serait une bonne chose et toute simple, si les hommes ne s’étaient pas mis dans la tête de vouloir expliquer ce qu’elle est. » [8]

Il nous reste, maintenant, à aborder la fonctionnalité de l’autre vibration constitutive de la vie spirituelle, qui est celle de la vie religieuse et de ses déboires .

 


> La suite dans le chapitre III - Description de la vie religieuse


 


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[1La « partie » pour le « tout » : opération langagière qui est une métonymie appelée « méronymie » - voir l’article « Préliminaires à une clinique du langage et du social »

[2Voir à propos du déni constitutif de la chefferie, l’article « Les opérations de base du psychisme socio-langagier » 

[3Wikipédia : La synonymie est un rapport de proximité sémantique entre des mots ou des expressions d’une même langue. La proximité sémantique indique qu’ils ont des significations très semblables.

[6Pour un historique en France du concept de genre, voir l’article de la revue CLIO par Karen Offen : Le gender est-il une invention américaine ? - « ...la compréhension du genre comme construction sociale de sexe est en France profondément enracinée, depuis longtemps, dans le discours de l’émancipation des femmes »

[7Mariage homosexuel légal en Espagne et au Canada depuis 2005 ; en France, depuis mai 2013.

[8In Bon mots et facéties des Pères du désert par Piero Gribaudi - ed. F.-X. de Guibert - Paris 1987

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