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La vie spirituelle : II - Clinique de la vie mystique - 1. Premier tableau clinique : entre espoir trop présomptueux et symptôme de désespérance

D 1er juillet 2009     H 19:56     A Louÿs Jacques     C 0 messages


Nous avons vu la définition et la description de la vie mystique dans l’article :
- La vie spirituelle : I - Description de la vie mystique

Nous abordons maintenant la clinique de cette vie mystique.

 

 


 Clinique de la vie mystique


 

La jouissance de la vie mystique résulte d’un plaisir vibratoire. Cela concerne les registres psychiques socio-langagier et sexué, fonctionnant ensemble par résonance. L’oscillation se passe entre :

  • l’attrait émerveillé et aventureux du monde,
  • le repli sacré sur la communion profonde, qui reste en-deça de toute séparation envisageable des membres sociaux.

L’oscillation, entre ces deux pôles de réverbération, conduit à une jouissance psychique, plénitude paradoxale surnageant sur deux pôles de vide. De ce fait, elle est une jouissance particulièrement risquée. Ces risques ne sont pas théoriques, quand ils aboutissent à l’échec de l’oscillation mystique et à la perte de la joie de vivre collective intense qui la caractérise. Cela concerne, aussi bien, le petit groupe familial, que la société la plus étendue et la plus complexe. L’effondrement peut se limiter à la famille ou s’étendre à l’empire, avec tous les intermédiaires sociaux possibles. Dans tous les cas, une séquence clinique en résulte, qui montre cet échec en voie de réalisation :

  • essai de fixation à l’un ou l’autre, des deux pôles de l’oscillation ;
  • échec de cette fixation, à plus ou moins brève échéance ;
  • surgissement, en un symptôme insupportable, du pôle opposé au premier et qui avait été refoulé ;
  • essai de revenir à la fixation polaire de départ, dans un moyen de défense plus ou moins efficace ;
  • effondrement final, dans la chronicité du symptôme et de ses conséquences délétères.

Logiquement, nous nous retrouvons avec deux tableaux cliniques principaux. Ils découlent de la structure fonctionnelle de la vibration mystique et de la nature de ses deux pôles de réverbération. Les deux pôles sont ceux qui permettent l’oscillation psychique :

  1. le premier tableau commence par une fixation, trop aventureuse, à la chefferie du groupe ; c’est celui que vous verrons maintenant ;
  2. le deuxième tableau débute par une fixation, trop confuse, à la communion profonde ; nous le parcourrons dans l’article : Clinique de la vie mystique - 2. Deuxième tableau clinique : entre communion trop universelle et symptôme de profanation sacrilège.

 


Premier tableau clinique : entre espoir trop présomptueux et symptôme de désespérance


 


 A. Un chef trop aventureux :


 

Un chef prend trop de risques au nom de son groupe social qui adhère, lui aussi, trop intensément à sa fuite en avant de conquêtes visionnaires. Cela se fait au détriment du sens de la cohésion du groupe, qui oublie de se ressourcer dans la communion « originelle », celle qui est, logiquement, en-deça des clivages entre les membres. L’ivresse de la conquête, le trop de plaisir à braver l’entropie et à la désirer, quel qu’en soit le risque, la recherche éperdue de nouveautés, tout cela amène un oubli du plaisir du rassemblement et de la communion fraternelle. Celle-ci reste fonctionnellement « refoulée ». Il y a émulation exacerbée des membres de la chefferie. Ils entraînent, avec eux, leur groupe social au nom de l’esprit d’aventure.

Le chef se place à la tête de ses troupes. C’est le plus acharné des participants, celui qui ose porter le challenge le plus osé quel que soit le champ de son ambition mystique. Il ose proposer d’aller au-delà des limites envisageables. C’est donc, aussi, celui qui va prendre le plus de risques, avec la plus grande énergie.

Cela commencera par la hardiesse du chef de famille qui osera la reproduction sexuelle dans un monde entropique, en osant faire des enfants et fonder une famille.

 


 


 B. Le symptôme de désespérance collective ou dépression sociale


 

A un moment donné, la dure réalité de l’entropie se révèle. Le risque pris se dévoile et montre la facture à payer, pour un chef trop prétentieux. A trop espérer, le collage au chef, devenu trop intense, expose le groupe social identifié à vivre les destins de son chef. Celui-ci peut, tout d’abord, devenir incapable de poursuivre sa course en vieillissant mal ou en mourant subitement. Ou, une catastrophe naturelle vient briser, net, l’effort du groupe (épidémie, incendie, famine, sécheresse...) en faisant déjà mourir les enfants. Ou, une invasion par un autre groupe social, ou l’infiltration par des valeurs différentes, vient saper l’espoir du groupe. Ou, le chef peut rater son coup, en étant incapable de tenir ses prétentions de désirer l’entropie. Quand cela devient trop évident, le groupe commence à se disloquer et les blessures entropiques deviennent insoutenables.

Celles-ci peuvent résulter d’un trop grand écart physique de parties du groupe qui perdent le contact minimum avec le chef, celui qui est propre à assurer l’identité du groupe et qui va trop loin en avant. Ou le contact est coupé par une chefferie trop inaccessible, trop « aristocratique » dans sa course en avant. Cela peut être, aussi, un trop grand écart temporel entre les efforts fournis et leur réalisation concrète, qui fait perdre sa crédibilité au chef de file, dont les objectifs apparaissent tout à coup inatteignables. L’identification se rompt et le chef se met à être considéré comme abusif dans ses prétentions.

Dans une occasion donnée, ou à un moment donné, le groupe n’y croit plus. C’est la crise de confiance et la perte de l’espérance soulevée. Ce décrochage des objectifs portés par le chef et sa chefferie, stoppe net le désir des merveilles du monde entropique pour le groupe. Ce dernier devient, soudainement, affreusement désabusé. Un reflux symptomatique va s’effectuer, vers une débâcle horrible, communion forcée d’une grande souffrance. Celle-ci, étant involontaire, est singulièrement pénible. Elle se fait autour du sentiment commun d’une perte radicale d’espoir, dans un contraste d’autant plus grand que le rêve de conquête était démesuré. Le désespoir mystique est total, comme une perte de l’Espérance en elle-même et pas seulement comme une déception. On ne peut plus avoir le moindre espoir, on ne peut plus envisager la moindre espérance possible. C’est la communion du malheur absolu, au lieu d’être celle du plaisir de la fête. Les affects collectifs les plus noirs peuvent se retrouver, mais l’affect le plus intense, le plus achevé, c’est celui de la sidération totale. Le groupe social se retrouve complètement paralysé, désorganisé et hagard, ne pouvant plus entreprendre quoi que ce soit collectivement, ni s’adapter à l’échec, tétanisé par la perte de l’identification au chef. Une réaction d’aboulie collective est la base de cette symptomatologie sociale de l’échec de la conquête mystique. Au lieu de l’ataraxie heureuse de la communion [1], s’installe l’apathie la plus sombre. Souvent cette sidération est décrite comme « inaffectivité ». Le clinicien oublie, alors, que la réaction affective est d’abord une inhibition et que l’inhibition la plus intense, est la sidération totale, la catatonie collective.

 


 

Si le groupe vit dans un environnement déiste, ce sera un symptôme de déréliction qui surgira ainsi (du latin derelictio, abandon), avec le sentiment d’être complètement abandonné de son dieu, voire du Dieu suprême. Le christiannisme a retenu, à ce propos, le cri de Jésus mourant en croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » [2], où il exprime son sentiment d’abandon extrêmement triste, sentiment marquant la fin de la présence divine de son Père. Cela a pu faire, de lui, la figure symbolique des plus abandonnés sur Terre, des plus « pauvres en esprit ».

 


 

Mais, ce sentiment de perte complète d’espérance peut, bien sûr, être vécu dans une atmosphère mystique tout à fait athée. Les échecs financiers d’un chef de famille charismatique font s’écrouler sa famille ou sa société. Les écarts de conduite sexuelle d’un élément moteur d’un couple, font décompenser son conjoint, qui se clochardise quasiment avec ses enfants. La révélation d’une bâtardise peut avoir le même effet, chez un enfant, qui va se déclasser soudainement et décrocher de ses études, en se droguant pour « oublier ». L’enfant compétent, qui voudrait intégrer la chefferie et qui se retrouvera méprisé par une barrière de classe ou raciste, va abandonner son envie de progresser dans la vie, en se marginalisant avec les autres rejetés. La mort d’une idole de la chanson, qui avait soulevé des foules par sa poésie et son énergie, peut provoquer une réaction de la plus noire désespérance chez ses fans. La révélation de la prévarication des chefs d’un parti politique révolutionnaire, fait s’écrouler le mouvement. La faillite d’un chef d’entreprise conquérant, provoque une grève démesurée. Les défaites ignominieuses d’un grand chef militaire, font perdre tout espoir à son peuple. Un chercheur scientifique matérialiste, qui découvre qu’il n’y a que des apparences à l’infini et jamais de réel dernier, peut très bien vivre, lui-même, un tel symptôme, dans des moments de découragement complet et y entraîner son entourage. L’inventeur passionné qui voit son invention être captée, ignorée ou moquée, va s’écrouler dans le marasme le plus complet. Je pourrais poursuivre les exemples à l’infini...

Ces réactions de désespérance contrastent avec le grand espoir préalable, qui soulevait justement les membres d’un groupe social, du plus petit au plus nombreux. Elles peuvent durer plus ou moins longtemps, jusqu’à ce qu’un nouvel espoir crédible resurgisse pour le groupe. Mais, ce ne pourra être le même. Quelque chose est rompu dans l’identification du groupe, qui ne peut se rattraper. La désillusion est trop grande.

 


 C. le moyen de défense par la résilience commune et la violence paranoïaque


 

Pour se remettre de l’effondrement social et lutter contre une nouvelle apparition du symptôme, le chef mystique et sa chefferie, vont se raidir dans leur conquête du monde, d’une façon bien particulière. Ils vont réduire la voilure de leur social en fermant plus leur groupe et en resserrant les rangs, pour pallier à l’identification moins intense de leurs affiliés après un tel échec. Il s’agira de manœuvrer pour regrouper, autour du chef, dans une nouvelle espérance, un social réduit qui rassemble ceux qui peuvent encore s’enthousiasmer, une fois la réaction de désillusion et de désespérance digérée. Il s’agira donc, aussi, d’éloigner ceux qui ne peuvent pas rebondir et ne sont pas assez « résilients ». Le chef social va susciter une « communauté résiliente » [3], comme on dit, aujourd’hui, où ces moyens de défense sont très valorisés, au détriment de l’intelligence du symptôme.

Deux stratégies vont pouvoir être utilisées :

  1. La première consistera à affirmer que le but merveilleux à atteindre, les objectifs visionnaires fixés étaient bel et bien déjà atteints, avant l’effondrement. Ce sursaut surmoïque projettera la vision magnifique sur la réalité, dans un rêve éveillé forcé qui affirmera que la Terre promise est vraiment atteinte, que le bout du monde est trouvé, que la panacée est révélée, que la science ultime est découverte dans un paradigme indépassable, que la fin des temps est là, que l’évolution humaine dernière est accomplie et qu’il suffit de se rendre compte de cela et de s’y maintenir.
  2. Ou alors il s’agit de reconquérir la terre perdue, la richesse et les honneurs volés, la découverte inestimable dont le social s’est retrouvé spolié et qui lui revient...

Maintenir les pseudo-acquis ou partir à la reconquête (ou un panachage des deux stratégies), servira à reconstruire les objectifs d’un social de type mystique, mais ces objectifs resteront plus difficiles à maintenir. La tentation d’user follement de la violence envers le social réticent, de le forcer à rebondir, risque de se montrer un jour (si ce n’est d’emblée). Nous entrons, alors, dans le domaine de la perversion-psychose, ici de la paranoïa sociale : voir l’article « La perversion-psychose dans le registre social du psychisme : passages à l’acte agressifs paranoïaques, attentats, massacres, génocides, guerres totales, “suicides” collectifs... ».

La chefferie, pour accentuer le maintien de la prise de possession ou, pour motiver l’effort à fournir de la reconquête, mettra ainsi en place des pseudo-sacrifices. Ceux-ci ne serviront plus à purifier le social de ses surplus dans le gaspillage de la fête et du repli dans le sacré, mais à éliminer, d’une façon ou d’une autre, ceux qui ne colleraient pas avec cette affirmation du chef, sans oublier, d’ailleurs, les rivaux potentiels les plus proches du chef. La chefferie démolira l’oscillation mystique en créant une pseudo-oscillation leurrante et fera passer, de manière absolument perverse, son plaisir d’attachement extrême pour de la jouissance sociale. Son passage à la psychose se remarquera dans l’importance qu’elle donnera à de pseudo-raisons, ayant toujours pour but de justifier la violence déchaînée dans les rapports sociaux. Un délire pseudo-cognitif, une « folie raisonnante » sera mis en place, qui justifiera les horreurs commises. Ce sera, comme moyen de défense psychique, l’apparition de la paranoïa sociale, sous ses diverses déclinaisons. Ou alors, ce sera le fait de ceux qui veulent prendre la place du chef, qui seront ses rivaux implacables. Nous serons en plein dans la violence mimétique qui peut utiliser les moyens les plus atroces, les plus « terroristes », cherchant à créer la terreur la plus absolue, du fait de cette outrance mystique des moyens de défense contre la dépression sociale. On ne peut comprendre les stratégies terroristes si l’on ne tient pas compte qu’il s’agit d’un moyen de défense contre l’effondrement collectif mystique.

Le totalitarisme mystique qui se mettra en place, rendra obligatoire le plaisir de l’aboutissement de l’aventure, stérilisant toute poursuite de celle-ci ou tout changement de cap, puisque tout est censé être déjà accompli et trouvé. Seront déclarés « hérétiques », tous les participants à la contestation. La chefferie aussi va prendre les dispositions les plus graves pour tenir, de force, cette position figée, dans des épurations qui pourront devenir terribles. Elle commencera, si besoin, par l’élimination des concurrents du chef les plus déterminés, en brûlant les dissidents et opposants dans des bûchers terrifiants qui seront autant de parodies horribles de sacrifices mystiques ! Il y aura installation, d’une manière ou d’une autre, de sacrifices humains. L’antiquité païenne, puis chrétienne, ne manque pas de nous montrer des rétorsions terribles envers les hérétiques dans des massacres et des crucifixions de masse. En Occident, cela se remet en route pour de bon après l’Affaire des hérétiques d’Orléans, à Noël 1022, où Robert II de France, dit Le Pieux (!), fait brûler dix clercs d’Orléans sur la place publique. C’est l’affaire des hérétiques d’Orléans : dix des chanoines de Sainte-Croix d’Orléans, qui semblaient plus pieux que les autres (!), furent convaincus d’être manichéens (opposants donc) ; voir l’article correspondant sur Wikipédia. C’est l’époque du développement des domaines des grands seigneurs féodaux, de la mutation féodale, où prolifèrent les châteaux et les armées privés. Le roi doit rechercher l’appui de factions de l’Eglise Catholique qui lui fournissent les cavaliers de l’armée royale, afin de reconquérir de l’influence et de la suprématie. En brûlant les hérétiques, au nom d’une mystique de la royauté, il allume le premier bûcher de l’histoire de l’hérésie en Occident médiéval, qui allait en connaître bien d’autres avec l’Inquisition.

 


 

De même, on ne peut comprendre vraiment l’histoire de l’Inquisition, notamment espagnole, que si l’on possède ces clés de la clinique de la vie mystique et de la perversion-psychose. En Espagne, il s’agit du rêve mystique de « reconquête » de la péninsule ibérique par les souverains espagnols de l’époque. Nous sommes bien dans le dérapage d’un moyen de défense psychique à tout prix, après l’effondrement d’une unité disloquée par la conquête arabe. Torquemada, l’auteur espagnol bien connu des « Compilación de las instrucciones del officio de la Santa Inquisitión » et à qui on doit, au moins, 2000 morts sur le bûcher, est un moine mystique fou. Il refuse, d’ailleurs, toujours les honneurs concrets que ses souverains veulent lui donner, pour le remercier de son aide, dans leur œuvre de reconquête de l’Espagne. Et, comme la force ne suffit pas pour maintenir, coûte que coûte, cette projection mystique par la torture et le bûcher, les emprisonnements de masse et l’exil des membres sociaux, soupçonnés d’être les moins enthousiastes, font le reste. Des centaines de milliers de juifs doivent, ainsi, quitter l’Espagne, à cette époque. Leurs biens confisqués enrichissent, en premier lieu, l’Inquisition elle-même. Les pseudo-sacrifices de l’Inquisition font au total des centaines de milliers de victimes (on avance même le chiffre total d’un million de victimes).

 


 

En Islam, on utilise plutôt la notion d’apostasie. L’apostat est celui qui renie sa religion. Il doit être exécuté comme rebelle, selon la charia. Il ne s’agit pas tellement d’un problème d’interprétation religieuse, que d’une traîtrise à la communauté des croyants, selon une interprétation héritée des luttes tribales du temps du Prophète. C’est vécu comme une traîtrise au Prophète lui-même et à ses descendants. Le 14 février 1989, l’Imam révolutionnaire Khomeini émet, pour cette raison, une fatwa de condamnation à mort contre l’écrivain britannique Salman Rushdie, avec une importante récompense promise aux fidèles obéissants. Faute de trouver Rushdie, passé avec raison à la clandestinité, les assassins s’en prennent à ceux qui sont trop modérés à ce sujet ou soutiennent l’écrivain, de quelque façon que ce soit. Wikipédia : L’Imam Abdullah al-Ahdal, recteur du Centre islamique de Bruxelles, qui a eu une attitude particulièrement modérée au sujet de Salman Rushdie, est assassiné le 29 mars 1989 en compagnie de son bibliothécaire, Salem el Bahri. Les traducteurs japonais et italiens du livre ont été poignardés en juillet 1991. Ettore Capriolo, l’italien, y a survécu. L’éditeur norvégien, William Nygaard, a lui aussi survécu à une tentative de meurtre à Oslo en octobre 1991..

Comme dit l’auteur de Wikipédia : On peut donc s’interroger sur le point de savoir si les gouvernements qui intègrent la charia (en fait, la prennent pour source de droit dans cette interprétation particulière) dans leur constitution, ne le font pas dans le projet de disposer des potentialités de terrorisme d’état qu’elle recèle. Le rejet, la persécution, voire la peur du meurtre, poussent des apostats de l’islam à choisir l’exil. . Mais il est devenu difficile de choisir l’exil dans le monde moderne !

Actuellement, Al Qaida continue la mystique sanglante de l’Oumma au nom d’Allah, bien que « la base du Jihad » soit désavouée, au niveau des moyens employés, par les savants musulmans sunnites. L’organisation terroriste lorgne vers les armes atomiques pakistanaises pour avancer dans sa conquête du pouvoir islamique mondial, sans reculer devant les conséquences ahurissantes prévisibles.

Les totalitarismes nazi et, encore plus, communistes (peut-être 85 millions de morts tués au nom des objectifs du socialisme scientifique !), étaient de la même eau et ont abouti, sous la conduite de chefs charismatiques fous, à des génocides et des tueries sans précédent. Des dizaines de millions de victimes furent ainsi assassinées, de façon épouvantable. Le dernier massacre de masse a eu lieu au Cambodge et ce n’est pas fini (comme au Tibet). De grands génocides ethniques émaillent aussi le 20è siècle, comme celui des arméniens en Turquie ou celui des Tutsis au Rwanda, qui relèvent tout à fait de cette clinique sociale. Le 20è siècle a été un siècle de déchaînement de la paranoïa sociale, dont les conséquences furent si désastreuses que les cliniciens n’osèrent pas la théoriser comme telle, comme Maurice Dide qui prit pourtant les armes dans la résistance française.

 


 

N’oublions pas que cette posture fanatique de chef mystique, prétendant avoir accompli ses objectifs, ou parti dans une reconquête pour les reconquérir, peut se retrouver dans toute configuration sociale, en commençant par les familles, les clans, les ethnies, les nations, où un fanatisme de ce genre peut, tout à fait, se voir, avec des rétorsions terribles (y compris par le feu) et des exils des membres un peu trop opposants. Les familles ou groupes sociaux en question fonctionnent, alors, comme des sectes terroristes. Comme a dit, sombrement, le sociologue Albert Brie : « Fanatique - Héros qui, pour le triomphe de ses préjugés, est prêt à faire le sacrifice de votre vie ». A défaut de sacrifier votre vie, cela peut être de vous déconsidérer tellement que vous n’ayez plus d’existence sociale crédible ou possible. Il existe, ainsi, un fanatisme mystique que l’on retrouve dans des configurations que l’on pourrait croire, à première vue, incroyables. En science, des rationalistes, campés sur des positions scientistes, ont abouti à des mises à mort professionnelles de collègues estimables, comme dans l’affaire de la « mémoire de l’eau » et de la « fusion froide » (termes péjoratifs, élaborés justement par les dits scientistes pour couler professionnellement leurs collègues inventeurs). Les tenants ultra-libéraux du mysticisme du libre-échange créent les conditions de la Très Grande Dépression Economique de 2008 où le chiffre du milliard d’affamés sur Terre est dépassé. Construira-t’on un jour un monument à la mémoire de ce milliard de souffrances humaines, qui sont autant de pseudo-sacrifiés à la mystique de la mondialisation capitaliste ? On ne peut pas dire que ce sujet clinique ne soit pas d’actualité...

Le cas des pseudo-suicides :

Il y a un point sur lequel je veux insister : celui des pseudo-suicides dans la perversion-psychose. Ils sont très éprouvants pour le clinicien, qui doit bien distinguer la paranoïa à l’œuvre et réhabiliter les suicidés, qui sont des victimes de la chefferie paranoïaque, victimes non-consentantes ou dont le consentement a été forcé par des menaces de rétorsion ou autres. Le chef fou, en ne se trouvant pas assez à la hauteur de sa tâche ou la mettant en péril, peut programmer sa propre disparition dans une acmé, dans un point extrême de violence, en essayant d’entraîner le plus de participants de son groupe dans un « suicide collectif », qui mélange, jusqu’au bout, les pseudo-sacrifices par assassinat à la purification morbide finale, y compris par le feu.

 


 

Rappelons-nous le cas de l’OTS : en 1994, l’Ordre du Temple solaire connaît des soubresauts. Des affaires de trafic de drogue ou de blanchiment d’argent sont révélées. Les membres s’interrogent sur la destination de leur argent donné à la secte (pour certains, la quasi-totalité de leur salaire), dirigée par M. Jo Di Mambro, guérisseur ésotérique. Ils se demandent, même, quelle est la véritable identité de leur gourou. Les adeptes délaissent alors la secte, voire réclament le remboursement de leurs cotisations. Le chef est malade et se sent diminué. De plus, il se sait non seulement critiqué de l’intérieur, mais aussi surveillé de l’extérieur. En fin de parcours, tout comme le Dr Jouret, homéopathe, son acolyte recruteur, il décide d’en finir une fois pour toutes. Les 4 et 5 octobre 1994, une série de massacres commencent. Cinq personnes sont poignardées à Morin Heights au Québec, dont un bébé accusé d’être l’antéchrist, qui meurt d’un pieu planté dans le cœur et la maison est incendiée. A Cheiry (Suisse), vingt-trois personnes sont assassinées à la ferme de la Rochette. L’autopsie révèle que toutes les victimes, sauf une, ont dans leur organisme des traces de tranquillisants. A quatre exceptions près, ces personnes sont tuées d’une ou plusieurs balles dans la tête. A Salvan (Suisse), dans l’incendie d’un chalet, on retrouve 25 victimes. Ces personnes ont reçu un mélange de drogues, administrées en injection ou en perfusion. Les chefs de la secte et auteurs du drame sont morts dans les incendies. Jo Di Mambro a filmé les membres de la secte partageant leur dernier repas et buvant le poison mortel qui tuera les 25 personnes. Un membre s’échappe à temps, en sentant l’odeur de l’essence dans le chalet et en prenant peur. Le 23 décembre 1995, seize adeptes (dont trois enfants de 2, 4 et 6 ans) sont brûlés en France dans le massif du Vercors. Un policier français, M. Lardanchet et un architecte suisse, M. Friedli, y exécutent les quatorze autres, avant de se donner la mort eux-aussi. L’OTS a encore provoqué un « suicide collectif » de cinq nouvelles personnes à Saint Casimir au Québec, le 22 mars 1997, par absorption de médicaments et mise à feu de leur maison ; trois adolescents ont été, heureusement, retrouvés saufs. Au total, de 1994 à 1997, soixante-quatorze membres de l’OTS ont péri au sein de cette secte apocalyptique, dont onze enfants !

Mais, il ne faut pas se contenter des écroulements de sectes ésotériques, aussi dramatiques soient-ils. Des écroulements familiaux aux écroulements d’empires, c’est le même schéma qui se poursuit vers la consumation finale.

 


 D. La chronicité de l'auto-exclusion sociale


 

Bien que la crise de désespoir soit réactionnelle, les échecs répétés des moyens de défense vont l’amener à se chroniciser. Le groupe social s’installe dans la crise et devient, en quelque sorte, un groupe « désocialisé », puisque la vibration même entre les pôles fonctionnels du registre socio-langagier ne peut plus s’effectuer et que l’identification au chef devient impossible, définitivement inenvisageable. Il y a constitution d’un groupement de désespérés qui n’arrivent pas à refonder une vraie société, souvent après une catastrophe ayant provoqué l’effondrement et la perte concomitante de l’espérance portée par le chef ou de leur propre rôle de chef. Cela reste un conglomérat de malheureux ayant perdu le sens du temps et de l’espace. Ils sont dans une errance qui est la perte de son territoire ou de ses itinéraires. Ils sont dans un hors-temps qui n’est plus qu’une éternité souffrante. Ils n’arrivent plus à maintenir une identification à leur personne comme élément social à part entière, tellement ils sont passés du découragement au désespoir. Cela se voit, par exemple, dans leur incapacité à rester sexué et à investir leur corps et à demander un soin, normalement donné à n’importe quel citoyen de leur groupe social, comme le pointe bien une dépêche de l’AFP datée du 20/12/08. Elle est intitulée « La souffrance « insensée » des naufragés de la rue » (extrait) :

« Ils ont des plaies béantes, mais ne les sentent pas ». Les naufragés de la rue, clochardisés, niés en tant qu’humains, subissent un stress psychique tel qu’ils s’« auto-excluent », selon des médecins. « Ils se coupent de leur corps, de leur affect, de leur pensée. Le déni d’eux-mêmes les déconnectent du sensoriel et du psychisme », explique à l’AFP le Dr Jean Furtos, psychiatre, chef de service à l’Hôpital du Vinatier (Lyon). Paradoxalement, ces survivants se trouvent plus marginalisés encore, depuis que l’actualité se focalise sur le problème criant des « mal logés ». Parce qu’ils ne demandent rien. « Invisibles » et « inaudibles » pour la société. « Leur pied est gangrené : ils disent que ce n’est rien », note le Dr Furtos, On les croit schizophrènes : ils ont mis hors circuit une intelligence qui revient, intacte, lorsqu’on les ré-humanise« . »Ce sont des gens qui, pour survivre, s’empêchent de vivre. Pour échapper à l’horreur du réel« , résume Patrick Henry, qui fut le premier médecin à ouvrir une consultation pour les sans-abri, à Nanterre (Hauts-de-Seine) en 1984. »Je me souviens d’un homme venu pour une gale. En ôtant sa chaussette, un orteil tout noir, pourri, est tombé, laissant apparaître une phalange nue. On a voulu l’hospitaliser : il n’a accepté qu’un pansement. De mauvaise grâce« . Patrick Henry, en charge depuis 1992 de la »Lutte contre la grande exclusion« à la RATP, estime à environ 4.500/5.000 le nombre de sans-abri clochardisés à Paris et en banlieue. »A l’origine, tous souffrent de carences affectives. C’est sur ce terrain fragilisé qu’un divorce, un licenciement, un deuil vont prendre la dimension d’une catastrophe, quand elle s’accompagne d’une privation de logement", explique-t-il.

Avec la lutte pour la survie dans l’univers hostile de la rue -intempéries, agressions, vols-, apparaît la spirale descendante de la souffrance psychique d’origine sociale. Avec trois paliers possibles, selon le Dr Furtos. « La souffrance peut stimuler, aider à vivre comme le bon stress. Les femmes gardent plus longtemps que les hommes la capacité à être encouragées et à s’encourager entre elles pour s’en sortir ».

« Mais, cette différence disparaît dès qu’on passe du découragement au désespoir. On glisse vers la mélancolie sociale, sans morbidité psychiatrique. Amertume, agressivité, violence, affections psychosomatiques s’installent au détriment de la capacité d’agir, de parler ».

« Vient le dernier stade, celui du syndrome d’auto-exclusion, ou si l’on préfère l’état de stress majeur, qui conduit à vouloir sortir de soi ». « Imaginez un grave accident de voiture : votre stress est si grand que vous ne sentez plus votre corps sur le moment. Plus tard, vous découvrirez que vous avez perdu un litre de sang ou 200g de chair ».

« Certaines personnes sont capables, en situation psychosociale d’exclusion, de se couper d’elles-mêmes pendant des jours, des mois, des années », note le Dr Furtos, également directeur scientifique de l’Observatoire National des Pratiques en Santé Mentale.

Au départ, le corps est comme anesthésié. On ne sent plus la douleur. D’autant qu’elle est incompatible avec la lutte pour la survie. « 50 % des femmes clochardisées sont en aménorrhée secondaire. Déféminisées », relève le Dr Henry.

...

 


 

On peut, sans doute, évaluer le niveau d’échec mystique d’une société par le nombre et l’état de ses désocialisés et clochardisés, ayant perdu toute espérance. On peut quantifier, avec cela, ce qu’on appelle l’anomie sociale. Mais, ce terme d’anomie, créé par Durkheim, a été trop idéologisé par lui comme conséquence d’un échec cognitif des individus. Ceux-ci perdraient leurs repères structurants, par effacement des valeurs morales, religieuses, civiques... Il est vrai que dans cet état d’aboulie sociale, les fonctions cognitives sociales ne sont guère présentes (on n’y pense pas) et une approche psychothérapique peut être, justement, d’inciter le patient désespéré à « repenser ». Elles sont inutilisées parce qu’on ne se trouve pas dans le pôle psychique adéquat. Ici, nous sommes dans le pôle affectif, celui de l’abstraction et de la communion devenue pathologique, souffrante. Il ne s’agit pas d’une perte de foi, mais d’une perte chronique de toute espérance envers des objectifs réalisables [4]. C’est le stade de la résignation acquise, « résignation » terrible, qui a été ainsi « acquise » au terme d’un long processus de désillusion mystique [5].

 


LA SUITE DANS LE DEUXIEME TABLEAU CLINIQUE : ENTRE COMMUNION TROP UNIVERSELLE ET SYMPTOME DE PROFANATION SACRILÈGE


 


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[1L’ataraxie (du grec ἀταραξία / ataraxía signifiant « absence de troubles ») apparaît d’abord chez Démocrite et désigne la tranquillité de l’âme résultant de la modération et de l’harmonie de l’existence.

[2En araméen : « Élahî, Élahî, lama sabachthani » (Matthieu 27:46, Marc 15:34) parole qui reprend celle en hébreu du psaume 22:2 : « Eli, Eli, lama chivaktani ? ».

[3Voir l’article de Wikipédia sur la résilience : Dans le domaine de l’assistance aux collectivités en cas de catastrophe (naturelle ou causée par l’homme) on parle également de communautés résilientes

[4Lire absolument le dernier livre de Xavier Emmanuelli et Catherine Malabou « La grande exclusion : L’urgence sociale, symptôme et thérapeutique » - Bayard Centurion (22 octobre 2009) - Collection : HISTOIRE - « La grande exclusion est assimilée à tort à la grande pauvreté, à la précarité. Personne ne semble vouloir la considérer pour ce qu’elle est : un syndrome clinique, dont beaucoup de symptômes sont communs à tous les grands traumatisés, détenus, malades d’Alzheimer, victimes de guerre ou d’attentat. Malgré la présence insistante des grands exclus, l’urgence sociale demeure invisible, impensée, incomprise, contestée même en son concept. Né d’une rencontre de pensée et d’action, d’un échange entre Xavier Emmanuelli, médecin, fondateur du Samu social, et Catherine Malabou, philosophe, ce livre explore les raisons de ce déni. Il importe de changer notre regard sur l’extrême souffrance, en cessant enfin de penser que les exclus sont des sortes d’étrangers, en marge de nos vies, de nos villes et de notre culture. » 

[5Notons que, chez certains animaux où a bien été étudiée cette perte d’espoir amenant à une « résignation acquise », modèle animal de la dépression réactionnelle, le fait d’obtenir toute la nourriture voulue et bien plus que nécessaire (sans avoir à la chercher ou à la demander, sans espérance envisageable en quelque sorte), peut aussi amener une telle clinique. Ce serait logique de pouvoir retrouver cela chez l’humain mais je n’ai pas encore eu de cas clinique concret où cela pouvait être envisagé.

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