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Document clinique : hallucinations et délire de persécution dans le cas de Monsieur N...

D 28 décembre 2003     H 18:56     A Jean Etienne Esquirol     C 0 messages


 

> Ce texte est une illustration de l’article : Psychopathie, sociopathie, personnalité borderline 

> Voir aussi l’article : La perversion-psychose dans le registre social du psychisme : passages à l’acte agressifs paranoïaques, attentats, massacres, génocides, guerres totales, “suicides” collectifs...

 

 

JPEG - 3.3 koJean Etienne Esquirol

Le cas de Monsieur N. est exposé dans le premier tome de l’ouvrage célèbre de E. Esquirol : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal » ( pages 160 à 165 de l’édition de 1838 )

 

 

Monsieur N., âgé de 51 ans, d’un tempérament biliososanguin, ayant la tête grosse, le cou court et la face colorée, était préfet, en 1812 d’une grande ville d’Allemagne qui s’insurgea contre l’arrière-garde de l’armée française en retraite. Le désordre qui résulta de ces événements, la responsabilité qui pesait sur le préfet, bouleversèrent la tête de celui-ci ; il se crut accusé de haute trahison, et, par conséquent, déshonoré. Dans cet état, il se coupe la gorge avec un rasoir ; dès qu’il a repris ses sens, il entend des voix qui l’accusent ; guéri de sa blessure, il entend les mêmes voix, se persuade qu’il est entouré d’espions, se croit dénoncé par ses domestiques. Ces voix lui répètent nuit et jour qu’il a trahi son devoir, qu’il est déshonoré, qu’il n’a rien de mieux à faire qu’à se tuer : elles se servent tour à tour de toutes les langues de l’Europe, qui sont familières au malade : une seule de ces voix est entendue moins distinctement, parce qu’elle emprunte l’idiome russe, que M. N. parle moins facilement que les autres. Au travers de ces différentes voix, le malade distingue très bien celle d’une dame qui lui répète de prendre courage et d’avoir confiance. Souvent M. N. se met à l’écart pour mieux écouter et pour mieux entendre ; il questionne, il répond, il provoque, il dénie il se met en colère, s’adressant aux personnes qu’il croit lui parler : il est convaincu que ses ennemis, à l’aide de moyens divers, peuvent deviner ses plus intimes pensées, et faire arriver jusqu’à lui les reproches, les menaces, les avis sinistres dont ils l’accablent ; du reste, il raisonne parfaitement juste, toutes ses facultés intellectuelles sont d’une intégrité parfaite. Il suit la conversation sur divers sujets avec le même esprit, le même savoir, la même facilité qu’avant sa maladie.

Rentré dans son pays, M. N. passe l’été de 1812 dans un château, il y reçoit beaucoup de monde ; si la conversation l’intéresse, il n’entend plus les voix ; si elle languit, il les entend imparfaitement, et quitte la société, se met à l’écart pour mieux entendre ce que disent ces perfides voix ; il devient alors inquiet et soucieux. L’automne suivant, il vient à Paris, le mêmes symptômes l’obsèdent pendant sa route, et s’exaspèrent après son arrivée. Les voix lui répètent : « Tue toi, tu ne peux survivre à ton déshonneur......Non, non ! répond le malade, je saurai terminer mon existence lorsque j’aurai été justifié ; je ne léguerai pas une mémoire déshonorée à ma fille ». Il se rend chez le ministre de la police (Réal), qui l’accueille avec bienveillance, et cherche à le rassurer ; mais à peine dans la rue, les voix l’obsèdent de nouveau.

Je suis invité à me rendre auprès du malade : je le trouve se promenant dans la cour de l’hôtel où il était logé avec sa fille unique . Sa figure était colorée, le teint jaune, le maintien inquiet, les yeux étaient hagards . Je fus reçu avec politesse ; je n’obtins à toutes mes questions d’autre réponse que celle-ci :« Je ne suis point malade ». Le lendemain même réception... ll me dit : « le n’ai besoin ni de médecin, ni d’espion . » Agitation le reste de la journée . M. N... conduit sa fille, âgée de 15 ans, chez un de ses amis ; le soir inquiétude plus grande, exaspération, insomnie, soif, constipation . Le jour suivant, M. N... se rend de bonne heure à la préfecture de police, où il déclare qu’il vient de mettre sa fille en pension, qu’il ne cédera point aux ennemis acharnés qui l’excitent à se tuer avant de s’être pleinement justifié, qu’il vient se constituer prisonnier, qu’il doit être jugé incessamment . Le même jour le malade est confié à mes soins.

Pendant plus d’un mois, M. H.. reste sans sortir de son appartement, ne dormant point, mangeant très peu, ne voulant recevoir personne, et se promenant à grands pas, comme un homme soucieux, inquiet. Lui propose-t-on des remèdes, il répond avec un sourire ironique. Sa politesse d’ailleurs est parfaite, sa conversation est suivie, très spirituelle et quelquefois gaie ; mais il ne trahit jamais son secret, il paraît très préoccupé, et surtout très défiant des personnes qui le servent. Pendant la conversation, il est distrait, quelquefois il s’arrête pour écouter et répond brièvement avec humeur et même avec emportement aux prétendues voix. Après deux mois environ, il paraît désirer que je prolonge mes visites ; je m’avise d’appeler les voix qui le poursuivent des bavardes ; ce mot réussit, et, à l’avenir, il s’en sert pour exprimer leur horrible importunité. Je me hasarde à lui parler de sa maladie et des motifs de son séjour ; il me donne beaucoup de détails sur tout ce qu’il éprouve depuis longtemps ; il se prête un peu mieux à mes raisonnements, il discute mes objections ; il réfute mon opinion sur les causes de ses voix, il me rappelle que l’on montrait, à Paris, une femme dite invisible, à laquelle on parlait, qui répondait à distance. « La physique, disait-il, a fait tant de progrès qu’à l’aide de machines, elle peut transmettre la voix très loin.

  • Vous avez fait cent lieues en poste et sur le pavé, le bruit de la voiture eut empêché vos bavardes d’ être entendues...
  • Oui, sans doute, mais avec leurs machines, je les entendais très distinctement.
    Les nouvelles politiques, l’approche des armées étrangères sur Paris, lui paraissent des fables inventées pour surprendre ses opinions ; tout à coup, au milieu d’un de nos entretiens, il me dit en élevant la voix et d’un ton solennel : « Puisque vous voulez les avoir, voici ma profession de foi. L’empereur m’a comblé de bienfaits, je l’ai servi avec zèle et dévouement, je n’ai manqué ni au devoir ni à l’honneur, je le jure qu’on fasse de moi ce qu’on voudra. » Vers la fin de mars 1814, après un long entretien, j’engage M. N. à me faire une visite, afin de s’assurer, par l’inspection de ma bibliothèque, si je suis médecin ; il me refuse ; mais trois jours après, croyant me prendre au dépourvu, il me propose de venir aussitôt dans mon cabinet ; j’accepte ; après avoir longtemps parcouru mes livres : « Si ces livres, dit-il, ne sont point mis ici exprès pour moi, cette bibliothèque est celle d’un médecin ». Quelques jours plus tard, le siège de Paris a lieu, le malade reste convaincu que ce n’est point une bataille, mais bien un exercice à feu. Le roi est proclamé, je remets à M. N. des journaux aux armes de France, il les lit et me les rend en ajoutant : « On a imprimé ces journaux pour moi. » Je lui objecte que ce serait un moyen non seulement très dispendieux, mais très dangereux ; cet argument ne le dissuade pas. Je l’engage, pour se convaincre, d’aller se promener dans Paris, il s’y refuse .

Le 15 avril : « Sortons-nous ? » me dit-il brusquement et sans être provoqué : à l’instant nous nous rendons au Jardin des Plantes, où se trouvait un grand nombre de soldats portant l’uniforme de toutes les nations . A peine avions-nous fait cent pas, que M. N. me serre vivement le bras en me disant : « Rentrons, j’en ai assez vu, vous ne m’avez point trompé ; j’étais malade, je suis guéri. Dès ce moment les bavardes se taisent, ou ne se font plus entendre que le matin aussitôt après le lever. Mon convalescent s’en distrait par le plus court entretien, par la plus courte lecture, par la promenade ; mais alors il juge ce symptôme comme je le jugeais moi-même. Il le regarde comme un phénomène nerveux, et exprime sa surprise d’en avoir été dupe aussi longtemps. Il consent à l’application de quelques sangsues, à prendre des pédiluves, à boire quelques verres d’eaux minérales purgatives .

Au mois de mai, il habite la campagne, où il jouit d’une santé parfaite, malgré les chagrins qu’il éprouve et quoiqu’il ait le malheur d’y perdre sa fille unique. M. N retourne dans son pays en 1815 , où il est appelé au ministère.

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