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LE LIVRE DES VISIONS ET DES INSTRUCTIONS DE LA BIENHEUREUSE ANGÈLE DE FOLIGNO (extrait)

TRADUIT PAR ERNEST HELLO

D 6 décembre 2009     H 16:30     A     C 0 messages


> Cet extrait est une illustration de l’article : Clinique de la vie mystique - 2. Deuxième tableau clinique : entre communion trop universelle et symptôme de profanation sacrilège

Angèle de Foligno (née en 1248 à Foligno, près d’Assise en Ombrie - morte en 1309) était une religieuse franciscaine italienne du XIIIe siècle, qui fut l’une des premières grandes mystiques reconnues par l’Église catholique romaine. (Wikipédia). Après un passage par une communion mystique accentuée décrit au 18e chapitre, Angèle décrit dans le 19e chapitre de son œuvre l’irruption calamiteuse de symptômes qui la font souffrir pendant deux années, sous formes de tentations terribles dont la moindre à ses yeux n’est pas celle de l’onanisme. Le forçage involontaire des symptômes est, comme le devait l’époque, attribué à des démons cruels qui la mènent au désespoir. Elle entreprend de se brûler au fer rouge pour lutter contre le feu intérieur qui l’envahit, manœuvre pavlovienne radicale...

Voir en ligne : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/angele/index.htm

 


 

 


 DIX-HUITIÈME ET DERNIER PAS - LE SENTIMENT DE DIEU

 

Ici je commençai à sentir Dieu, et saisie dans la prière par l’immense délectation, je ne me souvenais plus de la nourriture, et j’aurais voulu ne plus manger pour être toujours debout dans la prière. La tentation de ne plus manger se mêla à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de manger trop peu ; mais je compris que ceci était une illusion. Tel était le feu dans mon cœur qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence ne me fatiguait. Et pourtant je fus conduite vers un plus grand feu et une ardeur plus brûlante. Alors je ne pouvais plus entendre parler de Dieu sans répondre par un cri, et quand j’aurais vu sur ma tête une hache levée, je n’aurais pas pu retenir ce cri. Ceci m’arriva pour la première fois le jour où je vendis mon château pour en donner le prix aux pauvres. C’était la meilleure de mes propriétés.

A partir de ce moment, quand on parlait de Dieu, mon cri m’échappait, même en présence des gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne dis pas le contraire ; c’est une infirmité disais-je ; mais je ne peux pas faire autrement.


Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri : cependant une certaine pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir ; la fièvre me prenait et je me trouvais faible ; c’est pourquoi ma compagne me cachait les tableaux de la Passion. A cette époque j’eus plusieurs illuminations, sentiments, visions, consolations, dont quelques-unes seront écrites plus loin.
 
 

 DIX-NEUVIÈME CHAPITRE - TENTATIONS ET DOULEUR’

 
De peur que la grandeur et la multitude des révélations et des visions ne m’enflât, de peur que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné un tentateur à mille formes qui multiplie autour de moi les tentations et les peines : peines du corps et peines de l’âme. D’innombrables tourments déchirent mon corps : ils viennent des démons, qui les excitent de mille manières. Je ne crois pas qu’on puisse exprimer les douleurs de mon corps. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre horriblement. Je ne suis jamais sans douleur et sans langueur, toujours débile et fragile, au point de rester couchée, pleine de souffrance. Je n’ai pas un membre qui ne soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je suis faible, gonflée, remplie dans tous mes membres d’une sensibilité douloureuse. Je ne me remue qu’avec la plus grande peine ; je suis fatiguée du lit, et je ne peux manger suffisamment .

Quant aux tourments de l’âme, sans comparaison plus nombreux et plus terribles, les démons me les infligent à peu près sans relâche. Je ne peux mieux me comparer qu’à un homme suspendu par le cou qui, les mains liées derrière le dos, et les yeux couverts d’un voile, resterait attaché par une corde à la potence, et vivrait là, sans secours, sans remède, sans appui. Je crois même que ce que je subis de la part des démons est plus cruel et plus désespéré. Les démons ont pendu mon âme : et de même que le pendu n’a pas de soutien, mon âme pend sans appui, et mes puissances sont renversées, au vu et au su de mon esprit. Quand mon âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances sans pouvoir s’y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et du désespoir ; quelquefois aussi je pleure sans remède. Quelquefois ma fureur est telle, que c’est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces. Quelquefois je ne peux m’empêcher de me frapper horriblement, au point de me gonfler la tête et les membres. Quand mon âme assiste au départ et à la chute de ses puissances, le deuil se fait en elle, et je vocifère à Dieu, et je crie sans relâche : Mon Dieu, mon Dieu, ne m’abandonnez pas !


Je souffre un autre tourment : c’est le retour, au moins apparent, des anciens vices. Ce n’est pas qu’ils soumettent réellement mon âme à leur empire, mais ils me torturent cruellement. Les vices même que je n’eus jamais viennent en moi, s’allument et me déchirent. Mais ils ne vivent pas toujours, et leur mort me donne une grande joie. Je suis livrée à de nombreux démons qui ressuscitent en moi les vices que j’avais, et en produisent d’autres que je n’eus jamais. Mais quand je me souviens que Dieu fut affligé, méprisé et pauvre, je voudrais voir tous mes maux redoubler.

Quelquefois, il se produit une affreuse et infernale obscurité où disparaît toute espérance, et cette nuit est horrible. Et les vices que je sens morts dans mon âme ressuscitent dans mon corps ; mais les démons les réveillent en dehors de l’âme, et en excitent d’autres qui n’y furent jamais. Je souffre alors particulièrement dans trois endroits du corps : le feu de la concupiscence est tel dans ces moments-là, qu’avant d’en avoir reçu la défense, je me brûlais avec le feu matériel, dans l’espoir d’éteindre l’autre. Ah ! j’aimerais mieux être brûlée vive ! Je crie, j’appelle la mort, la mort quelle qu’elle soit, et je dis à Dieu : « Si je suis damnée, eh bien ! tout de suite : pas de retard ; puisque vous m’avez abandonnée, achevez, achevez, et que l’abîme m’engloutisse. » Et, je comprends alors que ces vices ne sont pas dans l’âme, puisqu’elle n’y consent jamais, et que c’est le corps qui souffre violence. L’ennui se joint à la douleur et, si cela durait, le corps n’y tiendrait pas. L’âme se voit dépourvue de ses puissances, et quoiqu’elle ne consente pas aux vices, elle se voit sans force contre eux : elle voit entre Dieu et elle une effroyable contradiction ; elle voit sa chute et sent son martyre. Un vice que je n’eus jamais vient en moi par une permission spéciale : je sens clairement et je connais qu’il y vient par permission. Il surpasse, je crois, tous les autres ; la vertu par laquelle je le combats est un don manifeste du Dieu libérateur, et si je doutais de Dieu, dans la ruine de toutes mes croyances, ce don senti me rendrait la foi. Il y a là une espérance assurée, tranquille, et le doute est impossible ; la force l’emporte ; le vice a le dessous ; la force me tient suspendue au-dessus de l’abîme. Telle est cette force et telle est la puissance communiquée par elle, que tous les hommes, tous les démons, toutes les ruses de la terre et de l’enfer ne peuvent obtenir de moi-même le plus léger mouvement, et c’est elle qui garde la foi. Et pourtant ce vice que je n’ose nommer m’altère si cruellement, que si la force divine se cache un instant et menace de me quitter, aucune puissance comme aucune honte et aucun châtiment ne m’empêcheraient de me ruer sur lui. Mais la force divine survient et me délivre : tous les biens et tous les maux de ce monde ne peuvent plus rien contre lui. Et j’ai souffert ainsi pendant plus de deux ans !

Dans mon âme une certaine humilité et un certain orgueil se combattent douloureusement, et j’ai dégoût de toutes ces choses. Ce genre d’humilité, qui me montre destituée de tout bien, chassée de toute vertu et de toute grâce, qui me montre en moi la multitude des vices et des vides, m’enlève toute espérance et me cache toute miséricorde. Je me vois alors comme la maison du diable, sa dupe, sa fille et son agent, chassée de toute rectitude, de toute véracité, digne du dernier fond de l’enfer inférieur. Cette misérable humilité n’est pas l’autre, la vraie, celle qui écrase l’âme sous la bonté divine sentie. La fausse humilité entraîne tous les maux. Engloutie en elle, je me vois entourée de démons ; dans mon âme et dans mon corps je ne vois que des défauts : Dieu m’est fermé ; puissance et grâce, tout est caché. Le souvenir même du Seigneur m’est interdit ; me voyant damnée, je ne m’inquiète que de mes crimes, que je voudrais n’avoir pas commis au prix de tous les biens et de tous les maux qui peuvent être nommés. Au souvenir de mes crimes, je me raidis tout entière pour combattre le démon et triompher de mes vices. Mais je ne vois, pour me sauver, ni porte, ni fenêtre, et je mesure la profondeur de l’abîme où je suis tombée. L’humilité m’a engloutie comme un Océan sans rivage. Je contemple dans l’abîme la surabondance de mes iniquités ; je cherche inutilement par où les découvrir et les manifester au monde : je voudrais aller nue par les cités et par les places, des viandes et poissons pendus à mon cou, et crier : Voilà la vile créature, pleine de malice et de mensonge ! Voilà la graine de vice, voilà la graine du mal. Je faisais le bien aux yeux des hommes ; je faisais dire : Elle ne mange ni poisson, ni viande. Ecoutez-moi : j’étais gourmande et ivrogne : je faisais semblant de ne vouloir que le nécessaire ; je jouais à la pauvreté extérieure. Mais je me faisais un lit avec des tapis et des couvertures que j’enlevais le matin pour les cacher aux visiteurs. Voyez le démon de mon âme et la malice de mon cœur ! Ecoutez bien : je suis l’hypocrisie, fille du diable :
je me nomme celle qui ment ; je me nomme l’abomination de Dieu ! Je me disais fille d’oraison, j’étais fille de colère, et d’enfer et d’orgueil. Je me présentais comme ayant Dieu dans mon âme, et sa joie dans ma cellule, j’avais le diable dans ma cellule, et le diable dans mon âme. Sachez que j’ai passé ma vie à chercher une réputation de sainteté : sachez, en vérité, qu’à force de mentir et de déguiser les infamies de mon cœur, j’ai trompé des nations.
Homicide, voilà mon nom !
Homicide des âmes, homicide de mon âme !

Couchée dans l’abîme, je me roulais aux pieds de mes frères, ceux-là qu’on appelle mes fils, et je leur disais : « Ne me croyez plus ; ne me croyez plus. Est-ce que vous ne voyez pas que je suis possédée ? Vous qui vous appelez mes fils, priez la justice de Dieu pour que les démons sortis de mon âme manifestent mes actes dans toute leur horreur, et que Dieu ne soit pas plus longtemps déshonoré par moi. Est-ce que vous ne voyez pas que tout ce que je vous ai dit est mensonge ? Est-ce que vous ne voyez pas que si tout à coup le monde devenait vide de malice, je le remplirais toute seule par la surabondance de la mienne ? Ne me croyez plus. N’adorez plus cette idole où est caché le diable ; tout ce que je vous ai dit est mensonge, et mensonge diabolique. Suppliez la justice de Dieu pour que l’idole tombe et se brise, pour que ses œuvres diaboliques soient manifestes ; car je me couvrais d’or avec des paroles divines, pour être honorée et adorée à la place de Dieu. Priez pour que le diable sorte de l’idole, afin que le monde ne soit plus trompé par cette femme. C’est pourquoi je supplie le Fils de Dieu, que je n’ose nommer, que, s’il ne me manifeste pas par lui-même, il me manifeste par la terre qui s’ouvre et m’engloutisse, afin que, posée en spectacle et en exemple, je fasse dire aux hommes et aux femmes : « Oh ! comme elle était dorée, dorée en dedans et dorée au dehors ! » Ah ! que je voudrais avoir au cou un collier ou un lacet, et me faire traîner par les places et par les villes : et les enfants me traîneraient et diraient : « Voilà la misérable qui a menti toute sa vie ! » Et les hommes crieraient, ainsi que les femmes : « Oh ! voilà le miracle, le miracle qu’a fait Dieu ! La malice cachée de toute sa vie vient d’être manifestée par elle-même ! »

Mais tout cela est peu de chose, et rien ne suffit. Voici un désespoir nouveau, un désespoir inconnu. J’ai absolument désespéré de Dieu et de tous ses biens. C’est fini, c’est réglé, réglé entre lui et moi. J’ai la certitude que dans le monde entier l’enfer n’a pas une proie aussi parfaite que moi-même ; toutes les grâces de Dieu, toutes ses faveurs, tout cela est pour exaspérer mon désespoir et mon enfer ! Oh ! je vous en supplie, mettez-vous en prière ; que la justice de Dieu fasse sortir les démons de l’idole, que la justice de Dieu manifeste mon cœur ; ma tête se fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés de larmes, mes membres se disjoignent parce que je ne peux pas manifester mes mensonges Sache, toi qui écris, que toutes mes paroles ne sont rien auprès de mes maux, de mes iniquités et des mes mensonges ; j’étais toute petite quand j’ai commencé !

Voilà ce que je suis forcée de dire dans le gouffre de l’abaissement. Et puis l’orgueil arrive !

Et, je suis faite toute colère, toute superbe, toute tristesse, toute amertume et tout enflure. Les biens que m’a faits Dieu se changent dans mon âme en amertume infinie. Ils ne me servent à rien ! Ils ne remédient à rien ! Ils excitent seulement une douloureuse admiration qui ressemble à une insulte faite à mon désespoir ! Pourquoi toujours en moi ce vide de vertu ? Pourquoi Dieu a-t-il permis cela ? Et puis je doute et je me dis : Est-ce qu’il m’aurait trompée ? Cette tentation ferme et cache tout bien. Colère, orgueil, tristesse, amertume, enflure et peine, la parole ne peut rien exprimer de tout cela. Quand tous les sages du monde et tous les saints du paradis m’accableraient de leurs consolations et de leurs promesses, et Dieu lui-même de ses dons, s’il ne me changeait pas moi-même, s’il ne commençait au fond de moi une nouvelle opération, au lieu de me faire du bien, les sages, les saints et Dieu exaspéreraient au delà de toute expression mon désespoir, ma fureur, ma tristesse, ma douleur et mon aveuglement !

Ah ! si je pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde, et prendre toutes les infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous les corps des hommes, je croirais tous ceux-ci plus légers et moindres. Je l’ai dit souvent, que mes tourments soient changés contre le martyre, n’importe de quelle espèce !

Mes tourments ont commencé quelque temps avant le pontificat du pape Célestin (1294) ; ils ont duré plus de deux ans, et leurs accès étaient fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement guérie, quoique leur atteinte soit maintenant légère, et seulement extérieure. La situation étant changée, je comprends que l’âme, broyée entre l’humilité mauvaise et l’orgueil, subit une immense purgation, par laquelle j’ai acquis l’humilité vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et plus grande est l’humilité, plus grande la purgation de l’âme. Entre l’humilité et l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. Par la connaissance de ses vides et de ses fautes qu’elle acquiert par cette humilité, l’âme est purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus l’âme est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert, avec la pureté, l’aptitude des hauteurs.

L’élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de l’abîme où elle a ses racines et ses fondations.
 

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