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La claustrophobie revisitée

D 29 janvier 2009     H 16:17     A Louÿs Jacques     C 0 messages


> Les progrès de formalisation accomplis dans l’article : L’espace, le temps, le sacré, le sacrifice de l’anthropophagie et de l’inceste, permettent une amélioration de l’abord des phobies, qui en sont des illustrations cliniques directes.

Résumé : La claustrophobie est une phobie du « présent », réduction symbolique particulière de la temporalité, qui se révèle insuffisante et ressort en symptôme.

 


 

 


 Avertissement


 

Celui qui est insatisfait des explications qu’il a pu rencontrer sur l’origine des phobies, trouvera dans ce texte de nouvelles pistes cliniques. Elles l’éclaireront sur ce qui se joue fonctionnellement dans ces problèmes psychiques. Pour aborder une version nouvelle et plus élaborée de la clinique, il lui faudra toutefois accepter de changer de système logique afin d’en améliorer l’approche scientifique, au plus près des faits observables. La récompense sera à la hauteur de l’effort.

L’élaboration sur ce site d’une nouvelle clinique fonctionnelle du psychisme, utilise la puissance d’analyse d’une logique non aristotélicienne, c’est à dire non binaire. Elle a le grand avantage d’être moins réductrice qu’une logique bivalente, à deux pôles antagonistes du type action / réaction. Il s’agit d’une logique à quatre pôles fonctionnels (tétravalente). Cette logique est formalisable comme telle de façon précise et les mathématiciens s’en sont occupés. Elle est assez compréhensible intuitivement d’emblée vu qu’elle assure, dans l’hypothèse suivie ici, le fonctionnement même du psychisme humain. La fonctionnalité psychique consiste en des oscillations entre quatre propositions logiques au lieu de la dialectique habituelle. Ces quatre propositions sont mises en dialectique, deux à deux, pour servir de pôles de réverbération dans divers registres de la vie humaine. Nous abordons maintenant cette fonctionnalité psychique dans le registre symbolique ou registre socio-langagier. Les phobies font parties de la clinique du registre symbolique, qui est en fait le registre socio-langagier. C’est un registre psychique qui associe social et langage dans une même fonctionnalité. En travaillant les phobies de cette façon, le clinicien accède à une compréhension nouvelle et riche de ce qu’est le symbolique humain. Il comprend mieux comment fonctionnent les langues et les sociétés humaines, si étonnement diverses d’apparence, mais qui sont toutes organisées selon des règles fonctionnelles simples tétravalentes. Il comprend mieux aussi comment réaliser un traitement de ces troubles psychiques.

Nous avons défini la possibilité de deux grands tableaux cliniques résumant la clinique des diverses phobies : celui de la claustrophobie et celui de l’agoraphobie.

> Voir à ce sujet l’article : Clinique logique des phobies : phobies d’origine physique et phobies d’origine métaphysique

 


 La claustrophobie


 

Abordons plus spécifiquement la claustrophobie ou phobie des espace fermés, la peur et même l’effroi des espaces clos. Claustrophobie est un mot technique formé du confixe claustro‚- qui remonte au latin claustra, substantif féminin voulant dire « fermeture, clôture » et du confixe ‚-phobie, du grec ancien phobos, effroi, peur. Ce terme a été créé par le Pr Verga de Milan et promu par le Pr Benjamin Ball de Paris en 1879, qui en a fait la publicité dans une communication célèbre lue à la Société Médico-psychologique, si bien qu’on le cite souvent comme l’inventeur du terme [1].

Extrait de sa communication, « De la claustrophobie » : « À divers moments, mais surtout pendant la nuit, il était saisi dʼune terreur panique à lʼidée de se voir enfermé seul. Lorsquʼil se trouvait dans une pièce quelconque, il tenait essentiellement à ce que portes et fenêtres restassent ouvertes. Sʼil était en compagnie, ce sentiment perdait de son intensité, et, par égard pour ses visiteurs, il consentait à laisser fermer les issues. Mais pendant la nuit, il était dʼune bien plus grande intolérance : il fallait que les fenêtres de sa chambre à coucher restassent ouvertes, — habitude assez commune en pays étranger ; de plus, les gens de la maison avaient défense expresse de fermer la porte de sa chambre, et, ce qui était plus difficile à obtenir, de fermer la porte de lʼappartement. Il lui est arrivé plus dʼune fois de se lever la nuit pour sʼassurer que ses ordres étaient rigoureusement exécutés. Enfin, pris dʼune inquiétude irrésistible, il se voyait quelquefois obligé de descendre, au milieu de la nuit, dans la cour de la maison, et même de se faire ouvrir la porte cochère, pour errer toute la nuit dans les rues, jusquʼaux premières lueurs du jour.
Interrogé sur ses sensations intimes, il m’assura qu’il éprouvait dans ces moments une angoisse constrictive, comparable à celle qu’on pourrait ressentir en rampant à travers un passage de plus en plus étroit, jusqu’au point où, collé contre les parois, on ne pourrait plus ni avancer ni reculer. C’est au moment où il lui semblait se trouver dans cette position intolérable que, frappé d’une terreur extrême, il prenait la clef des champs.
 »

Cette construction du terme de « claustrophobie » amène une difficulté au clinicien car il lui faudra aborder la symbolisation du temps pour cette affection, malgré sa description historique par un abord spatial concernant un endroit fermé comme on le lit dans la description du Pr Ball. Celui-ci privilégie trop l’impression d’être « enfermé » sur l’adjectif « seul », dans la phrase « pendant la nuit, il était saisi dʼune terreur panique à lʼidée de se voir enfermé seul ». Il faut dire que le concept d’agoraphobie, ou peur des espaces ouverts, venait d’être inventé peu avant par le médecin allemand K. F. Westphal, ou récupéré par lui du médecin autrichien Benedikt en 1870. Il pouvait donc sembler logique de décrire un tableau clinique qui semblait le contraire de celui-là. Or, le contraire de l’espace, ce qui vient réduire l’espace, nous le voyons comme le temps. La claustrophobie est une phobie qui concerne d’abord une symbolisation insuffisante du temps, en ce que la réduction du temps est utilisée pour créer des filiations humaines et un sentiment d’appartenance filial à son groupe social voire à l’humanité. Cette réduction temporelle maintient ou crée des liens dans un monde fondamentalement entropique et dissolvant.

C’est surtout lorsqu’il se trouvait seul dans une pièce, la nuit, que le patient du Pr Ball se sentait si mal, hors de la présence humaine de ses amis et du rattachement à l’humanité. Par contre, en compagnie, il se contrôlait mieux. C’est un point clinique clé que le Pr Ball ne pouvait suffisamment relever à son importance, car il était concentré sur l’aspect « physique » du tableau clinique. Toutefois, comme l’étymologie ne dit pas exactement de quoi est cette peur des clôtures, des fermetures, nous garderons le terme par commodité en nous rappelant la démarche initiale des cliniciens qui ont trop mis un accent exclusif sur l’espace.

Notons tout de suite que le ré-assurement par la présence de proches, souvent utilisé par les phobiques pour augmenter les liens sociaux, n’est pas forcément un trait commun aux claustrophobes. Si ces proches ont la personne « à l’oeil », s’ils regardent la personne avec suspicion ou froideur, cela pourra aussi altérer les rapports de filiation commune qu’ils soient de parenté ou plus métaphoriques, voire philosophiques. On peut étouffer de la présence des autres dans une phobie du regard, par exemple.

 


 La flèche entropique du temps


 

Dans notre univers entropique, à la dégradation inévitable, la flèche du temps, comme les vecteurs de l’espace, résulte apparemment de l’effet premier et irrémédiable du Big bang.

Nous n’avons aucun moyen réel, physique, de remonter le temps. Il y a une dérive implacable de la temporalité. Le déploiement du temps, comme celui de l’espace, est entropique, dissolvant la complexité des relations humaines et les groupes sociaux, à moins que ceux-ci ne veillent à en contrebalancer les effets par une augmentation de l’information échangée.

Le mot entropie, du grec entropia, est composé de en (à l’intérieur) et de trepein (changer), dans le sens de « changement interne ». En thermodynamique, c’est une grandeur qui mesure la dégradation de l’énergie d’un système fermé. En corollaire, cela nécessite un accroissement continu d’information pour décrire, en détail, ce système en désordre croissant. La formule descriptive générale en devient de plus en plus simple. En clair : plus le temps passe dans ce monde où nous sommes tous plongés, plus l’incertitude augmente pour nous tous et plus il nous faut nous démener, pour en rendre compte. Il y a de moins en moins de redondance dans les liens sociaux et il faut en créer sans cesse. Comme tout se dégrade de la complexité des rapports humains, tout se complique sans cesse pour l’homme social. Il lui faut, volontairement, créer un accroissement constant de l’information pour pouvoir relier les éléments pris dans la flèche du temps. Il lui faut réaliser une opération anti-entropique, une « néguentropie » pour essayer de limiter la réduction entropique et en « réduire » les effets réducteurs et simplificateurs. C’est donc pratiquer une réduction paradoxale des effets d’une réduction fatale, celle de l’appauvrissement des liens. Mais c’est une opération un peu désespérée, si l’on y réfléchit et terriblement précaire.

Cette difficulté d’approche temporelle nécessitera des explications assez développées. Le lecteur me pardonnera s’il les trouve déjà connues ou redondantes. Elles lui monteront les efforts que j’ai du fournir pour garder une rigueur de raisonnement, dans un domaine difficile. [2]

Intuitivement, nous connaissons le temps comme ce qui nous amène sans cesse des changements et des bouleversements, à subir sans que nous puissions y échapper volontairement. Les liens entre humains se dissolvent et se simplifient. Nous n’aurons pas à faire directement aux strictes théories physiques du temps, mais à la façon dont les humains traitent le temps psychiquement et en « réduisent » les effets tout en le subissant. Les humains s’auto-organisent et réduisent l’action du temps en le vivant symboliquement par leurs danses sociales communes afin de pouvoir supporter son pouvoir entropique dissolutoire, en utilisant aussi à cette fin leurs diverses langues et langages. Ils maintiennent, par là, du lien et de la complexité. Cette construction humaine collective s’empare et freine, psychiquement, la flèche du temps en calmant son incertitude croissante due à la perte des liens (son entropie) par différents moyens représentatifs. Ces moyens représentatifs sont articulés selon une fonctionnalité tétravalente, caractéristique du registre symbolique. Ils constituent concrètement les quatre pôles de ce registre en relation oscillatoire, deux par deux. Il y a une opération de transduction qui réduit et transforme les signaux innocents de dégradation captés du réel en « signifiants » capables de telles oppositions / articulations (Voir à ce sujet l’article : La théorie unitaire du psychisme ). On traite le temps psychiquement en le représentant, mais au prix d’une simplification des données du réel par transduction. On y oublie la perte qui en résulte. C’est un refoulement primaire. Il se produit une réduction tétravalente de ces données. Nous en resterons à cette paradoxale réduction tétravalente, car aborder le temps dans une hyper réduction bivalente aristotélicienne, encore plus poussée, ne permet plus de comprendre la clinique qui peut en exister. Si l’on réduit trop le réel délétère, on en arrive à détruire l’objet même de son étude (le fonctionnement psychique et ses dérèglements) et on perd trop l’intelligibilité de ce qui aboutit à une phobie. C’est ce qui se passe dans les collections cliniques officielles actuelles qui ne nous servirons donc pas beaucoup maintenant.

 


 

La flèche du temps est implacable à l’infini, comme le développement du vide. Ce que l’on obtient, dans ce traitement social et langagier du temps, c’est un moyen de limiter sa « crudité », sa « sauvagerie » implacable, sans s’opposer complètement à ses effets. C’est ce qui donne une même utilité au développement des langues et des sociétés humaines (de la même manière qu’elles traitent aussi le développement entropique de l’espace, comme nous le voyons dans l’article : L’agoraphobie revisitée). Considérons que le rôle du registre symbolique est d’amener l’enfant à pallier à la fragilité croissante et à la perte de la complexité des liens mère-enfant dans le développement dyadique des premiers mois de vie et à la perte de jouissance psychique qui s’y opère. Participer au langage et à l’organisation familiale et sociale lui permet de gagner du temps pour arriver à supporter, un jour, le « manque ». Il gagne du temps pour construire, dans la période oedipienne, le registre sexué qui traite spécifiquement de ce problème du manque. « Gagner du temps », c’est lutter contre l’entropie temporelle sans s’opposer complètement à celle-ci. C’est la traiter toujours provisoirement. L’évolution incessante des langues et des sociétés nous montre que ce traitement est toujours imparfait. Cette dérive vers plus de raffinement et d’originalité, qui peut prendre des proportions incroyables dans certaines sociétés et certaines langues, n’est pourtant qu’un palliatif imparfait. Toute réduction, même tétravalente, montre un jour ses limites, ses artifices et oblige à de perpétuelles réadaptations.

La construction de ce registre symbolique arrive donc à « temporiser » l’implacable prise dans l’entropie selon différentes manières que nous allons voir maintenant plus en détail. Elles se déclinent aussi bien dans la construction sociale que dans l’utilisation d’une langue commune, d’où le terme technique de socio-langagier pour ce registre symbolique. La danse commune des humains, pris dans le langage et les organisations sociales, est une danse « néguentropique » [3] apparente qui nous est indispensable, mais il ne faut pas voir cette néguentropie comme une anti-entropie dans une réduction binaire. C’est un palliatif simplificateur tétravalent. Le prix à payer de l’accès au réel en reste toutefois conséquent puisque la transduction que cela suppose est irréversible. Une part de la réalité échappe irrémédiablement.

Notre réalité est une réalité inévitablement simplifiée, même de façon tétravalente. Il y a simplification de la dégradation des relations pour les maintenir envers et contre tout. C’est le rôle de la culture. La « culture » humaine est indispensable à l’enfant, mais, plus l’humain y participe, plus il la développe et la raffine, plus il s’enfonce dans la réduction tétravalente propre à ce registre psychique socio-langagier et la conforte ! Le culturalisme en découlant sera donc un culturalisme plutôt narquois qu’admiratif, car la culture ne fonctionne qu’en réduisant la nature et, ce, considérablement. Remarquons bien que nous ne sommes pas dans une opposition binaire du type « nature / culture » ou « inné / acquis ». Nous aurons, ici, une réduction du « temps » naturel par l’utilisation des quatre pôles de ce registre symbolique, c’est à dire des pôles de la culture sociolangagière du groupe humain concerné. La « culture » n’est pas l’accès à des capacités de transformation à un stade jugé supérieur, comme pour une cuisson d’aliments dans une conception idéologique « émergente » du développement humain, mais d’abord une altération simplificatrice du réel pour « gagner du temps », opération indispensable à l’enfant dans son développement. Cette conception est peut être moins glorieuse que celles des grandes conceptions habituelles de la culture, mais elle montre tout de même l’importance fonctionnelle de ces élaborations humaines. Il ne peut y avoir d’humain sans sa culture qui aide l’enfant à supporter l’entropie.

Déclinons maintenant plus en détail les quatre pôles de cette réduction du registre symbolique.

 


 La symbolisation du temps selon les quatre pôles du registre symbolique


 


 

1 ) La construction par le chef d’un temps unique : la partie pour le tout

Le chef (l’organisation « chefferie ») fournit un repère, un index d’un écoulement unique du temps pour les membres de son social. Le chef s’empare du temps et crée le temps social pour son groupe : son entropie propre va servir d’entropie de référence pour les autres qui « oublient » leur propre temporalité potentielle en s’identifiant au chef. Un chef est celui qui assume pour tout son monde cette entropie en déniant la multiplicité des temps de chacun et, vraisemblablement, toute possibilité de rétro-causalité. Grâce à cette astuce, qui est un déni de la complexité, perdure le lien social. D’avoir un temps unique et une causalité unique simplifie la prise de chacun dans la flèche du temps et permet cet abord collectif de la temporalité et de l’entropie. C’est une première réduction.

Chacun, faisant partie d’un groupe, aborde le temps par cette identification unitaire qui est une opération métonymique appelée méronymie, c’est à dire la « partie » pour le "tout ». Voir l’article : Les opérations de base du psychisme socio-langagier. Le chef est fondamentalement une interface, un ambassadeur envers la réalité entropique. C’est celui sur lequel on compte pour assumer cette entropie en constituant un pôle psychique ad hoc par une réduction unitaire. Un chef dure le temps qu’il assure cela pour ses affiliés puisqu’il réduit la multitude des temps individuels. Cette simplification du réel fonctionne tant que ses affiliés adhèrent.

 


 

Le chef de famille, le chef social, le sujet de la syntaxe, sont des index de cette réduction sociale de la multitude potentielle des temps, de cet écoulement rendu unique du fleuve orienté du temps. S’identifier à son nom propre situe chacun comme étant un possible « chef » capable de vouloir parler et d’agir en son nom propre. S’il y a des personnes qui se spécialisent, en quelque sorte, dans ce rôle de chef, celui-ci peut être tenu par chacun s’il a un nom propre, s’il est un « sujet » de sa culture. Ce droit d’avoir un nom propre est affirmé aujourd’hui dans la Déclaration des droits de l’enfant (Principe 3 - L’enfant a droit, dès sa naissance, à un nom et à une nationalité).

Une famille c’est une unité temporelle, celle du chef de famille qui se dévoue comme représentant unique de son ensemble, comme réducteur pour les autres de la « sauvagerie » du temps. De façon plus large, le chef social a pour fonction essentielle de créer et d’imposer cette unité de temps pour les membres de son social (comme il a aussi la fonction essentielle de créer et d’imposer un espace unique pour tous). Il est capable de maintenir les liens de son social malgré l’action dissolvante du temps qui passe en restant source d’une identification temporelle commune. Il est, en acte, cette métonymie de la « partie » humaine pour le « tout » humain (méronymie), en déterminant cette temporalité unique. Il fait le boulot de représenter l’entropie temporelle pour tout le monde, ce qui est confortable pour ceux qu’il représente et qui profitent de son effort. Il reçoit par là le soutien de tous les membres l’ayant choisi pour ce rôle, ce qui l’aide à le tenir lui-même. Cela lui permet d’articuler son rôle de représentance aux autres pôles psychiques du registre socio-langagier et de gagner une épaisseur psychique et une distance nécessaire à supporter lui-même l’entropie.

Le chef et son organisation,- la chefferie, c’est à dire le pouvoir dans les sociétés humaines, ne saurait exister sans cette transaction psychique. Un chef capable est celui qui reste nommé chef à travers les épreuves, c’est à dire qu’il maintient valablement la cohésion en fonctionnant comme source d’identification.

 


 

Nous avons vu, à propos des agoraphobies, que le chef était aussi celui qui imposait un environnement unique. Pourquoi peut-il être celui qui décide d’abord d’un temps unique ? Pourquoi ce choix peut-il être prépondérant ? Sans doute parce qu’il trouve, en pratique, comment faire accepter aux autres cet abord de l’entropie et de ses incertitudes croissantes. Un chef de famille va se positionner à son avantage pour l’emporter sur la concurrence en proposant sa temporalité unique comme « commodité » commune, comme il propose aussi de représenter la spatialité pour son entourage. Chacun va se construire dans ses relations sociales comme pouvant occuper, si besoin, cette position de « chef », ne serait-ce qu’en entérinant son nom propre. Chacun se positionnera plutôt comme chef « spatial » ou comme chef « temporel », se créant ainsi une susceptibilité particulière selon son habileté. Il ne faut pas que cette habileté dans le temps soit un clivage radical d’avec celle de la spatialité, sinon, il ne va pas réaliser correctement l’utilisation « métaphysique » du temps et cela sera source de claustrophobie, comme nous allons le voir.

 

2) L’utilisation « métaphysique » de l’espace pour réduire le temps et penser le présent : la partie sans tout

Il faut une opération supplémentaire, une réduction accentuée pour arriver au temps de façon « métaphysique », ontologique, c’est à dire comme « dimension » mesurable dans son déploiement à partir d’un présent concernant une personne. Il faut l’utilisation figurée de l’espace pour l’appliquer au temps afin qu’il devienne « temps dimensionnel ». Dans la syntaxe, cela permet l’utilisation des verbes de la lignée d’ETRE. C’est par la négation de la fonction du chef que va pouvoir se construire une temporalité mesurable. Cette négation n’est pas, en logique tétravalente, une disparition du chef et de son rôle de commandement, mais une réduction de son rôle propre par l’établissement de règles. L’utilisation métonymique de l’espace vient ainsi négativiser le temps implacable en créant une dimension qui peut se mesurer dans toutes ses dimensions. Le temps peut alors se conjuguer verbalement au présent, la localisation temporelle peut exister avec un passé et un futur car le temps est conçu socialement comme mesurable par rapport à un présent localisable au moment où quelqu’un fait la mesure.

 


 

Cela réduit psychiquement la flèche du temps comme une « ligne de temps ». Une ligne de temps est une négation de la flèche implacable du temps car elle permet de remonter fictivement le temps. Elle permet d’avoir un passé à évoquer mais aussi une perspective temporelle à considérer dans le futur (sans croire toutefois à un renversement réel de l’entropie ni à son accélération volontaire). La ligne du temps crée le « présent » pour quelqu’un comme point fixe possible entre ces deux mouvements d’aval et d’amont. C’est cela que réalise l’introduction du spatial dans la temporalité. Le « présent » est présent parce qu’il est à l’intersection, pour un individu ou un groupe, entre le mouvement vers le futur et le mouvement vers le passé. C’est pourquoi le « verbe » de la syntaxe permet au mieux à cette temporalité de se marquer comme « conjugaison » de sa forme au présent dans beaucoup de langues flexionnelles, ou, selon leurs astuces propres, dans les langues agglutinantes ou isolantes. Un marqueur verbal de ce ralentissement temporel est utilisé pour donner la possibilité de vivre l’instantané. Cette réduction est une illusion conceptuelle, une simplification réductrice, car les instants ne sont que de courts moments et jamais de réels « présents ». On ne stoppe pas le temps dans le présent, on ne le dévale pas en aval dans le futur et on le remonte encore moins dans le passé sinon dans une négation de sa dérive propre. De même que la mesure de l’espace ne doit pas faire oublier que « la carte n’est pas le territoire », ici, pour la mesure du temps, il faut bien garder à l’esprit que « le calendrier n’est pas la réalité du temps ». C’est une réduction de la réalité temporelle unitaire du chef qui est spéculative, « métaphysique »,- le préfixe meta- voulant dire ici « dépasser avec », le temps étant transformé avec l’aide de la physique : on lui met une étendue. Il ne s’agit pas d’une métaphysique qui serait supérieure à la physique comme dans la pensée binaire. Le « présent » est un milieu entre le passé et l’avenir et c’est une construction idéaliste collective, une ontologie métaphysique. Le travail de ce pôle psychique est un travail d’intérêt collectif de la notion de présent. Il y a, grâce à cette pensée commune, du plaisir à dégager un présent intéressant.

 


 

Notons, en passant, que le chef social, s’il veut s’articuler avec ce pôle psychique, devra se poser en garant de cette règle d’organisation sociale de la fixation d’un présent, c’est à dire de celle de l’établissement du calendrier et de la mesure du temps pour le groupe. Il devra la respecter absolument. C’est l’exécutif qui doit respecter le législatif. Cette règle est aussi importante que celle de la construction d’un espace mesurable, d’un territoire, que nous avons vu à propos des agoraphobies.

 

3) Le temporo-spatial : le tout pour la partie

Allier les deux opérations précédentes, utiliser ensemble la réduction du temps comme temps unique de la « flèche du temps » posée par le chef et la notion métaphysique de « ligne de temps », s’accomplira dans la notion de vitesse et de chronologie. Cette autre forme de réduction crée le « temporo-spatial ». Il y a établissement d’un temps chronologique fait d’une succession d’instants. Le temps unitaire du groupe est constitué d’une succession de présents remarquables. Une chronologie, c’est, par déduction, considérer les instants prévisibles du futur. C’est aussi créer une histoire pour le groupe, dans une perspective qui ralentisse le temps pour certains événements en les faisant ressortir plus spécialement, en les présentifiant temporairement dans un passé antérieur, et accélère le temps pour d’autres, pour passer plus vite dessus. C’est la création perpétuelle, par ce déploiement temporel, d’une histoire commune pour chacun et, notamment, d’une généalogie qui place les ancêtres du groupe et les futurs éléments à naître dans une lignée commune.

Il y a un « nom commun » permettant d’appeler cette lignée narrative qui est différent du « nom propre » du chef. En français, on a la chance de bien distinguer le nom commun du nom propre qui prend une majuscule initiale, en ne mettant pas de majuscule au nom commun : les algonquins se distinguent ainsi du peuple Algonquin. Si on voit un indien arriver, on va dire de lui que c’est un algonquin, en utilisant un nom commun pour parler d’un élément singulier de la filiation algonquine. Dans la syntaxe, plus généralement, le nom commun sert à parler d’un élément particulier par son appellation générique. On dira : « c’est une rose », pour parler d’une fleur unique de la lignée des roses. Cette opération métonymique, qui utilise un « tout » pour parler d’une « partie », est appelée, cette fois-ci, « holonymie » (voir l’article : Les opérations de base du psychisme socio-langagier ). Les peuples dansent l’holonymie par leurs généalogies et leurs histoires propres. Mais cette histoire est, elle-même, réactualisable sans cesse, à recréer sans cesse à chaque génération qui va lire sa chronologie à sa façon ; de même que chaque génération a à créer son futur et ses projets propres.

 


 

Le symbole sera donc un nom commun particulièrement adapté à qualifier cette filiation. Il sera fonctionnellement un symbole d’alliance réinterprétable et souple, qui permette la respiration collective caractéristique de ce pôle psychique.

Le symbole sera souvent un élément même d’histoire : situation clé de renouvellement de la société, héros remarquable de la lignée ayant permis un recréation du symbole. Il pourra être un totem qui indique des qualités de filiation particulière, de coutumes caractéristiques adaptatives se pérennisant depuis un ancêtre mythique animal ou végétal (préhumain). Le langage même, tout entier, pourra être considéré comme symbole, sous la forme de la langue originale parlée par le groupe avec ses évolutions au fil des générations et ses habitudes syntaxiques actuelles. Un serment, ou un texte particulier établi à un moment clé, pourra aussi faire l’affaire comme, dans le christianisme, le Symbole de Nicée. Ce texte doit être conçu pour permettre à cette ré-interprétation nécessaire, à cette réévaluation perpétuelle, de se pratiquer. Celui qui analysera finement le symbole découvrira qu’il sert bien à désigner le temps chronologique et ses remaniements nécessaires. C’est pourquoi le registre socio-langagier, lui-même, est souvent appelé registre symbolique tellement la constitution du symbole le caractérise.

 


 

Cette construction du symbole d’alliance, doit être suffisamment souple pour, à la fois, permettre à des filiations légitimes de se constituer à chaque génération, mais aussi à des adoptions pragmatiques de se réaliser par des procédés d’assimilation efficaces. Pensons aux alliances commerciales, matrimoniales, défensives, politiques et syndicales, productrices de biens et de service, de recherche et d’exploration, de secours mutuel et de bonne santé, de sécurité et de justice, sportives et culturelles, d’associations de toutes sortes... La religion, comme alliance d’une communauté terrestre avec des êtres spirituels, participe aussi à cette réalisation grâce à une érotisation concomitante des rencontres entre groupes différents, « physiques » et "métaphysiques ». Voir l’article : La vie spirituelle : III - Description de la vie religieuse.

 

4) Le non-temps du sacrifice : le tout sans partie

La personne, collective et individuelle, peut toutefois préférer collectivement se réfugier dans ce qui apparaît continuer à annuler la prise dans la flèche du temps unitaire dont s’occupe la chefferie. C’est le rassemblement spontané autours de ce qui paraît persister quand même de façon immuable, intemporelle ou éternelle, dans le monde soumis à la temporalité. Il y aurait des plages apparentes d’échappement à la dégradation entropique. Ce n’est pas l’échappement à ce qui est hors de la création, mais la communion immanente autours de ce qui évoque, dans la création même, la situation mythique du « hors temps ». La fête communielle du hors-temps est centré par le sacrifice où l’on fait disparaître ce qui est nécessaire à la vie habituelle dans la temporalité et se retrouve marqué par le temps, ce qui peut commencer par le simple allumage d’un cierge. On fait disparaître, dans le sacrifice, ce qui symbolise excessivement l’entropie temporelle et ses acquisitions au « fil du temps ».

Le tabou familial de l’inceste, lui-même, manifeste qu’on ne cherche pas outre mesure à assumer soi-même la reproduction dans le temps. C’est une communion minimale par une certaine chasteté collective et une forme de pauvreté tacite que l’on rencontre sous des aspects divers chez tous les peuples humains mais qui est nécessaire à l’établissement de ce pôle symbolique du sacrifice. C’est un sacrifice de la reproduction temporelle trop efficace, en commençant par la reproduction du chef. Le premier sacrifice, c’est celui du fils incestueux du chef de famille.

 


 

Dans ce hors-temps, il ne s’agit pas de l’absence de temporalité comme si le big bang n’avait pas existé, comme si la flèche du temps était une illusion. Il s’agit d’utiliser ce qui semble s’abstraire d’elle, ce qui ne se dégrade pas et semble échapper à ce qui soumet le reste de la création, ce qui ne nécessite pas d’acquisition d’information et reste immuable. C’est le reflet du divin qui est trouvé ainsi dans la création et non le divin lui-même, malgré la confusion souvent faite par les mystiques qui confondent le calme profond, celui de la contemplation, avec la jouissance du divin qui est celle de la vibration psychique. Le calme profond, celui de l’immuabilité, n’est pas la jouissance mais il est indispensable aux oscillations psychiques.

Le non temps du sacrifice est juste une émotion commune autours de plages a-temporelles qui seraient des oasis de calme néguentropiques persistantes miraculeusement dans ce monde implacablement entropique. Une telle communion est fragile mais indéracinable, car nécessaire à la construction de ce pôle psychique du registre symbolique. Son atteinte trop insistante ne peut amener que des déséquilibres sociaux majeurs. Voir à ce sujet l’article : La perversion-psychose dans le registre social du psychisme : passages à l’acte agressifs paranoïaques, attentats, massacres, génocides, guerres totales, « suicides » collectifs‚….

 


 


 Clinique de la claustrophobie


 

Brusque augmentation de la présence spatiale + accélération folle de la temporalité = angoisse massive et recherche éperdue d’un lieu moralement neutre.

La clinique de la claustrophobie suit un déroulement assez simple.

 

1) Défaut premier de l’élaboration individuelle de la ligne de temps

Premièrement, il y a un défaut d’élaboration suffisante du pôle du registre servant à établir un présent. Ce présent se réalise en appliquant une réduction spatiale à la flèche unique temporelle du chef social. C’est une réduction qui crée normalement pour le groupe social et la personne y participant (et ce déjà dans le cercle familial) un temps ontologique avec un présent au croisement du vecteur allant du futur au passé et du passé au futur. Ce présent est une construction « métaphysique », une représentation métaphorique, un gel illusoire de l’implacable déroulement de la temporalité. Néanmoins, cette négativisation de la flèche du temps est indispensable à la construction du registre socio-langagier comme pôle à part entière de ce registre, notamment pour arriver à créer une filiation généalogique. S’il n’y a pas de présent et de mesure du temps acceptée par tous comme règle de fonctionnement individuelle pour chacun, il ne peut y avoir de filiation envisageable. Si ce pôle fonctionnel de la ligne du temps fait défaut, il sera source de refoulement et, tôt ou tard, il resurgira comme retour du refoulé dans un symptôme typique. Par simplification de l’exposé, nous continuerons comme si cette insuffisance d’élaboration concernait un individu et la clinique des phobies est généralement rapportée à la clinique d’un individu. Mais nous voyons que cela peut concerner n’importe quelle individualité dans un groupe, y compris un sous-groupe du groupe.

Il y a une insuffisance de représentation de la règle permettant la mesure du temps pour un membre du social où se construit une personne (en pensant déjà à son social familial). Les années, les saisons, les jours, les heures, les minutes ne sont pas assez distinguées et mises en valeur pour elles-mêmes mais restent prises dans le défilement du temps. Si l’on va dans le sens du temps, c’est pour suivre le programme. Si l’on remonte le temps, c’est pour se référer aux origines. Le présent n’est alors pas dégagé pour lui-même, comme un idéal à vivre présentement. Il n’est QUE le temps d’un passage. On peut passer le film du temps à l’endroit, on peut le faire repasser à l’envers, mais il n’y a pas d’arrêt sur image, véritable et singulier. C’est cette déficience d’idéalisme métaphysique qui est au cœur du problème de vie des phobiques. Il y a un manque de « conscience » de l’attention portée au moment présent, un manque de savoir de l’actuel et de sa valeur. Une règle fait défaut ou est insuffisamment élaborée et reste peu sûre pour un sous-groupe ou pour un individu d’un groupe social. Un jour, cette déficience va se manifester par un symptôme.

 

2) La défaillance consécutive de la construction symbolique du
temporo-spatial

Le pôle fonctionnellement normalement opposé à cette réduction est celui du temporo-spatial. C’est celui qui est normalement investi dans la construction d’une généalogie et d’une histoire chronologique par alliance de la flèche du temps et de la ligne de temps. Si ce pôle révèle tout à coup la faillite relative de l’utilisation de la ligne du temps, s’il défaille à établir des moments de ralentissement dans la chronologie pour établir des plages de présent dans une histoire collective pour une personne membre d’un groupe donné, alors le « -spatial » du temporo-spatial deviendra exclusif, monstrueux et une brusque apparition de la spatialité et de sa dissolution mortifère sera ressentie par la personne en question. Le spatial mesurable, centré sur la personne, lui devient trop présent. Il n’y a plus que lui qui surnage. Ce n’est donc pas la spatialité proprement dite qui fait problème, en premier lieu, dans cette défaillance comme pourrait le faire croire le terme de « claustrophobie », qui met trop l’accent sur une action délétère de l’espace. Il s’agit, au contraire, du résultat d’un défaut de construction de la ligne du temps qui laisse trop de place à l’espace. La présence augmentée de l’espace est un épiphénomène qu’il ne faut pas prendre pour le symptôme.

Bien sûr, tout ce qui peut symboliquement renforcer cette présence menaçante de l’espace va pouvoir intervenir, mais c’est secondaire d’un point de vue logique. Si c’est au moment où une porte d’un salle de réunion se ferme, renforçant l’insistance du regard des participants vers celui qui entre, qu’une personne va paniquer, la porte renforçant la clôture physique autours de la personne, il faut chercher l’origine de la phobie dans les difficultés de symbolisation d’un même accord moral des participants présents. Il y a une question d’unité morale manquante. Pour le patient du Pr Ball, c’est le contraire. C’est quand ses proches, avec qui il est en bon accord, vont manquer qu’il se sent mal. Il nous manque, dans la description du Pr Ball, les raisons morales peu sûres de la présence de cet homme dans cette maison. Or, il suffit souvent de poser des questions à ce sujet au claustrophobe pour avoir des réponses.

D’où vient que ce patient semble éprouver une grande peur d’étouffement, de constriction ? « ...il éprouvait dans ces moments une angoisse constrictive, comparable à celle qu’on pourrait ressentir en rampant à travers un passage de plus en plus étroit, jusqu’au point où, collé contre les parois, on ne pourrait plus ni avancer ni reculer. C’est au moment où il lui semblait se trouver dans cette position intolérable que, frappé d’une terreur extrême, il prenait la clef des champs. »

Il y a cette présence physique très intense de l’espace qui se met à se manifester brutalement à la personne au centre de cet espace. La présence « physique » semble bien la concerner au plus haut point. La peur de l’écrasement vient de ce que le temps, n’étant plus assez réduit par ce ratage de construction symbolique, ne disparaît pas pour autant. Il prend soudainement un caractère oppressant absolu, s’accélérant terriblement comme si la personne allait disparaître soudainement, comme si elle allait mourir implacablement et cela lui amène une panique de disparition. Il retrouve le caractère affreux du temps non-réduit.

Nous avons donc un double événement : sensation intense de l’espace centré sur sa personne et impression de mort subite par accélération mortelle oppressive. D’où la panique émotionnelle et la peur qui peut aller jusqu’à ce que les cheveux se dressent sur la tête. Mais ce n’est pas ça le symptôme non plus ! Ce n’est que le double aspect de l’échec de la construction du temporo-spatial qui apparaît lors de ce ratage de l’établissement d’une chronologie. Le symptôme d’angoisse, c’est la fuite réactionnelle éperdue dans un endroit non concerné par ces affres moraux, où l’on peut retrouver un présent acceptable non oppressant, comme nous allons le voir.

Sera compréhensible, de façon analogue, toute situation symbolique pouvant amener une accentuation « physique » pour une personne au détriment d’une linéarité temporelle, dont la raison de la défaillance est à rechercher et à comprendre dans chaque cas personnel. Le catalogage des défaillances « métaphysiques » remarquables et souvent trouvées, n’existe pas encore, vu le trop d’importance mis jusqu’à maintenant à la présence "physique’.

L’accentuation du « physique » peut ainsi se remarquer lors de circonstances diverses :

  • entrer dans une maison familiale, dans une institution, en prison
  • être soumis au regard particulier des autres
  • être mis au lit le soir
  • aller dans une pièce où les volets sont fermés
  • entrer dans pièce fermée à clé
  • se retrouver dans une salle de réunion avec fermeture des portes
  • entrer dans une salle de spectacle
  • aller dans un salon de coiffure
  • aller dans une usine
  • entrer dans une pièce, une salle, un magasin sans fenêtre
  • aller dans un marché avec foule bloquant les issues
  • se retrouver dans un grand-magasin avec embouteillage aux caisses
    ou sans caisse rapide
  • attendre les plats au restaurant
  • aller dans un cimetière (on y entre sans pouvoir en sortir)
  • entrer dans un tunnel
  • entrer dans du brouillard
  • aller à un rendez-vous ou être obligé de prendre rendez-vous
  • passer un examen
  • prendre une autoroute avec arrêt interdit sur la voie d’urgence
  • monter dans un ascenseur
  • prendre un avion et plus encore un « long courrier », prolongeant le trajet de façon
    insupportable (on ne peut en descendre)
  • passer dans une rue entre des immeubles fermés
  • emprunter un chemin boueux
  • se retrouver au contact de la saleté, de la matière visqueuse, du sang, du sperme, du
    crachat, du vomi, des excréments, de la sueur, du yaourt, de la glace
  • voir des pointes acérées, griffes, cornes, poils, cordes, crochets
  • enfiler des collants, mettre des habits
  • découvrir des boites, plombs, scellés, autocollants
  • prendre le téléphone
  • voir une couleur profonde, prenante ou du noir
  • éprouver de la douleur physique ou une émission d’une odeur trop corporelle (pet,
    mauvaise haleine...) ou une sensation de ventre trop plein
  • respirer un parfum un peu « lourd »
  • aller dans une campagne à odeur « chimique » ou forte
  • se marier et ne pouvoir « courir » hors mariage
  • être enceinte, avoir un enfant
  • avoir un rapport sexuel et être engagé
  • devoir respecter une heure de rendez-vous etc.

Citons aussi les anxiétés résultant de l’apparition d’animaux. Le totem se dévoile sous
la forme de la rencontre d’un animal d’un genre particulier qui apparaît soudainement à
une personne. Il s’agit d’un type d’animal familier ou domestique avec qui une alliance
« attachante » a pu être faite d’une manière ou d’une autre qui le rend « utile » quelque part
aux humains selon le monde symbolique de la personne :

  • chien en laisse
  • cheval harnaché
  • chat caressant
  • animal de basse-cour (volaille)
  • animal de ferme (cochon, vache)

Il peut s’agir de créatures sauvages réputées agresser physiquement d’autres créatures, donc possiblement les humains, empêchant par là tout accord moral réel et symbolisant cette impossibilité :

  • microbe infectant
  • insecte gratteur ou piqueur, araignée
  • serpent, grenouille, papillon, souris
  • carnassier (rat, loup) etc.

Des totems végétaux (champignons, légumes...) ou minéraux (métaux, cristaux...) peuvent être tout aussi bien concernés, le totem ne se limitant pas aux animaux.

De plus en plus fréquente avec les progrès de la médecine, il y a la peur d’être « touché » par une maladie, panique nécessitant des examens médicaux incessants, au besoin justifiés inlassablement par des altérations ad hoc discrètes de son propre corps dans le Syndrome de Münchhausen, ou nécessitant des opérations chirurgicales répétées qui permettent de maintenir le corps « ouvert » en quelque sorte, son propre corps ou le corps de son enfant, dans le Syndrome de Münchhausen par procuration ou Syndrome de Meadow.

Citons, dans la même veine, les « délires » ou « obsessions de propreté », qui ne sont pas des délires ou obsessions proprement dits mais des troubles phobiques de la saleté. C’est ce que ne comprend pas bien B. Ball dans son mémoire cité précédemment. Il ne comprend pas, chez la personne qui partait parfois errer dans les rues au milieu de la nuit, l’association logique de ce qu’il considère, du coup, comme une « autre affection » qu’il nomme « délire de propreté ». Cela montre, en fait, la panique de cette personne de tout ce qui pouvait la faire mourir en la contaminant, à la suite de l’expérience d’une affection vénérienne :

« Au mois de mars 1875, je fus consulté par un jeune étranger du meilleur monde, qui présentait, à la suite d’une blennorragie, un cas type de cet état mental, que notre collègue, M. Legrand du Saulle, a décrit sous le nom peut-être impropre de délire du toucher. Il n’existait chez ce jeune homme aucun délire sensoriel ; mais, par suite de la mésaventure à laquelle il s’était exposé, il avait longuement réfléchi aux inconvénients de tout contact impur, et il en était résulté chez lui des scrupules tellement exagérés qu’ils méritaient le nom de délire de propreté.
Il lui parut d’abord inadmissible de toucher à un bouton de porte, puisque des mains, si souvent malpropres, y ont laissé leur empreinte ; il en résulte un contact indirect, il est vrai, mais insupportable pour des gens délicats. A plus forte raison, il ne pouvait souffrir les poignées de main qui, dans nos habitudes démocratiques, sont trop souvent offertes, et qu’il est difficile de refuser. Pour obvier à ce désagrément, il portait constamment des gants.
Bientôt le même dégoût s’est étendu à toute espèce de contact, sur toute la surface extérieure du corps. Au sortir du lit, il chaussait immédiatement des pantoufles, pour éviter de toucher un tapis sur lequel tant de personnes avaient marché. II s’entourait de précautions exquises, n’embrassait plus personne, et se livrait à des ablutions perpétuelles. Interrogé à cet égard, il m’avoua que tout contact réputé impur lui donnait une sensation particulière, comme si les doigts eussent touché un corps gluant, une solution de sucre ou de gomme, et cette sensation purement imaginaire disparaissait dès qu’il avait pratiqué des ablutions presque fictives, comme celles des musulmans, où quelques gouttes d’eau suffisent pour effacer toute souillure ; preuve évidente qu’il s’agissait bien à d’un trouble purement intellectuel, et non d’un
délire du toucher. »

Il ne faut donc pas confondre ce « délire du toucher » avec une obsession et son caractère de « doute » indépassable (cette confusion est souvent faite, en pratique, par les cliniciens modernes qui en parlent comme d’un TOC). Il s’agit, ici, d’échapper à ce qui pourrait mettre en jeu le temps moral, mis à mal dans le collage que la blennorragie vénérienne (hors relation sexuelle coutumière) amène, avec son écoulement pénien. Il s’agit de retrouver une moralité minimale en refusant la « contamination ». La blennorragie est une infection bactérienne grave, qui tend à devenir chronique si elle n’est pas traitée rapidement. Chez l’homme, elle se manifeste par une sensation de brûlure en urinant et un écoulement du pénis. Par extension, il fallait à ce jeune homme échapper à tout ce qui pouvait coller à ses mains puis à son corps de façon « impure », terme vague vu que l’on ignorait encore, à cette époque, l’existence des microbes dans la contamination bactérienne. Le collage insupportable à la saleté correspond à l’enferment insupportable de l’espace fermé. Ce collage « enferme » la personne. Le symptôme, c’est la réaction d’y échapper, d’en « décoller », de se laver trop les mains, de mettre des gants et des pantoufles comme ici. Il correspond au symptôme de courir à l’air libre en réaction aux oppression des espaces fermés. C’est un genre de claustrophobie.

> Voir en ligne le célèbre document clinique rapporté par Esquirol : le cas de Mademoiselle F.

Les événements sources de claustrophobie sont donc trop décrits sous l’angle « physique », alors qu’il s’agit d’un trouble « métaphysique ». Mais comme la peur des papillons qui frôlent, ou des chats qui caressent, peut sembler peu compréhensible à qui étudie la claustrophobie sous un angle uniquement « physique » de constriction, il y aura la tentation de créer autant de genres de phobies qu’il y a de corps « physiques » en cause. C’est ce qui s’est passé depuis le 19e siècle, avec des multitudes de noms très complexes satisfaisant les amateurs de Scrabble, mais qui n’aident guère ceux qui se retrouvent en proie à des terreurs intenses...

Je signale donc ce terrain quasi vierge de recherche à qui voudrait mieux répertorier les différentes claustrophobies sous cet angle de la rupture du temps chronologique, quand celui-ci aurait besoin d’être utilisé dans la vie d’une personne. Il n’est pas trop difficile, dans les cas cliniques concrets, de comprendre l’insuffisance morale temporelle à la source de cette défaillance. C’est vraiment indispensable pour qui veut tenir une place de thérapeute.

 

3) La crise d’angoisse morale à la recherche d’un endroit sans personne, c’est à dire d’un présent supportable

Le symptôme, lui, est cette angoisse qui fait « sortir » la personne à la recherche d’une plage où « respirer » seul, hors de la compagnie des autres, plage où il peut se sentir « libre », libre en fait de tout engagement moral insoutenable. C’est juste un endroit adéquat à trouver coûte que coûte quand la pression de l’environnement devient insupportable, parfois au prix de risques considérables afin de trouver une libération suffisante. Il lui faut retrouver un « présent » temporel possible, vivable. C’est lui qui doit se retrouver et retrouver son temps dimensionnel. Dans le mémoire de B. Ball, on trouve ainsi l’histoire du peintre engagé moralement dans un concours de peinture :
« ...(Il s’agit d’) un peintre de trente ans, qui se rendit un jour dans une salle fermée pour prendre part à un concours de peinture. Il se met au travail, et, excité par les éloges de ses camarades, il était sur le point de mettre fin à son œuvre. Tout à coup, avec l’aspect d’un homme dominé par une préoccupation tyrannique, il se dirige vers la porte de sortie, qui était naturellement fermée à clef. Ne pouvant l’ouvrir, il perd l’esprit, court çà et là, comme pour échapper à un péril imminent, puis apercevant la fenêtre, il l’ouvre, descend par le toit d’une maison voisine, et de maison en maison il arrive jusqu’au mur du jardin de l’établissement, d’où il trouve heureusement moyen de descendre. Une fois sa liberté acquise, il devient tranquille comme d’habitude. »

Les situations où peut surgir le symptôme peuvent être variées à l’infini, mais elles sont souvent assez typiquement répétitives chez une personne qui a ses préférences pour rater sa symbolisation du temps chronologique. Chaque phobique a ses astuces pour trouver un endroit neutre moralement où fuir éperdument. Là aussi, un catalogue des moyens les plus souvent utilisés pourrait s’établir pour rationaliser cet abord clinique des phobies.

 

4) Le moyen de défense contre la crise d’angoisse

Raidir, rigidifier la construction du symbole du temporo-spatial, va servir la personne angoissée à lutter contre l’apparition du symptôme. Elle va utiliser un « moyen de défense » contre le risque du symptôme, contre ce qui apparaît comme une émergence incongrue et insupportable la faisant souffrir. Il s’agit de renforcer volontairement son habileté de participer activement à des alliances et des généalogies, en essayant de compenser la qualité fautive par une certaine dose de quantité. Cela peut commencer d’ailleurs par une alliance « thérapeutique » dans le cadre d’une psychothérapie.

Toutes les psychothérapies proposées et utilisées actuellement pour traiter les phobies, recherchent à développer de tels moyens de défense par apprentissage. Le lecteur les trouvera bien décrites en ligne sur la Toile. Les psychothérapeutes s’inspirent tout simplement des trouvailles que les personnes souffrantes ont déjà élaborées spontanément comme moyens de contrôle de la situation phobique et que le clinicien trouvera facilement exposés dans les récits des claustrophobes. Il s’agit de développer des comportements d’alliance active, de « surjouer » l’alliance, en prenant, si besoin, la tête d’associations traditionnelles, de moyens de production typés, d’institutions immuables, de lignées fixées, de déroulements chronologique immuables. Transformer la vie en moments de « cérémonies » éprouvées, peut devenir ainsi efficace. Superposer, en imagination, une situation d’alliance réussie, construire un rêve éveillé ad hoc, peut aussi suffire à passer un moment de panique phobique et à le prévenir. On utilise volontiers aujourd’hui la réalité virtuelle et celle-ci prend même une ampleur inouïe. Ce n’est pas guérir la symbolisation défaillante, mais il s’agit de ne pas vivre la réalité au profit d’une situation de maîtrise fantasmatique qu’on imagine en supplantant la réalité. Le phobique peut même devenir psychothérapeute professionnel pour vivre de son habileté en apprenant aux autres à surjouer l’alliance. Comme le défaut de construction de sa temporalité peut toujours refaire surface inopinément chez lui, cela peut vraiment l’ébranler et remettre toute sa vie en question. De comportementaliste éprouvé, il redevient soudainement affreusement phobique et cela peut lui causer un grand ébranlement moral ! C’est alors le moment de garder son sens de l’humour devant une telle rechute et de se dire qu’il lui serait tout de même utile de commencer, un jour, à prendre le problème par le bon bout.

 

5) La fuite dans le refus du monde et le sacrifice de sa socialisation par un comportement de retrait

Les moyens de défense peuvent ainsi durer plus ou moins longtemps dans la vie d’une personne claustrophobe et le symptôme anxieux métaphysique finir par émerger de nouveau jusqu’à lui gâcher complètement la vie.

Cela peut résulter d’une fatigue à maintenir le fonctionnement psychique distordu par vieillissement ou maladie, par une panne d’imagination à se maintenir ainsi sur la défensive, par des facteurs extérieurs familiaux et sociaux traumatiques mettant en péril son habileté à surjouer l’alliance, par échec de participation à des sociétés en crise ou à des situations professionnelles de plus en plus difficiles, par l’intervention de facteurs analogues d’autres registres psychiques (en particulier les échecs de la vie sexuée dans la famille de l’enfant ou les déboires de la vie amoureuse chez les adultes) etc. Il s’agit toujours d’une multitude de facteurs même si certains peuvent apparaître plus « déclenchants ». La personne ne supporte plus les chocs des situations paniquantes de décompensation qui réapparaissent et les anxiétés métaphysiques qui resurgissent et le traumatisent.

Au contraire de l’agoraphobe obligé de se réfugier dans un endroit fermé intouchable, le claustrophobe doit se mettre à fuir toute possibilité de se faire coincer quelque part, y compris en se désocialisant et en fuyant quasi complètement les lieux habités par l’homme. Toujours dans le même mémoire de B. Ball cité précédemment :
« (Il s’agit d’) un jeune homme de vingt ans, qui éprouvait de la dyspnée et des vertiges toutes les fois qu’il entrait dans une petite chambre ou dans un local étroit. Il fut donc obligé de quitter ses études et d’entrer chez un fermier. Il ne pouvait pas reposer dans une chambre, mais il campait, la nuit, dans les bois ou dans les champs ; et c’était seulement pendant la partie la plus rigoureuse de l’hiver qu’il consentait à dormir dans une vaste chambre à coucher, mais à la condition de laisser portes et fenêtres largement ouvertes. »

Le livre de Jean Giono : « Le déserteur », nous raconte de façon émouvante la vie d’un homme qui ne pouvait plus entrer dans aucune maison. C’est une espèce d’autobiographie cachée de l’écrivain pacifiste surnommé : « le déserteur du réel ». Il s’était inspiré de la vie de Charles-Frédéric Brun, de Colmar, dit le Déserteur (1804-1871). Pendant 20 ans celui-ci a peint à Nendaz, dans le Valais, les portraits des saints patrons des villageois qui le nourrissaient, sans pouvoir rentrer dans leurs habitations. Le pacifisme de Giono, à la suite des traumatismes de la première guerre mondiale, lui ont fait redouter tout engagement militant. Cela lui vaudra d’être emprisonné, à tort, pour collaboration après la seconde guerre mondiale. Sa maison de Manosque a tenu lieu d’ermitage où s’émerveiller de la « nature » et il était devenu une sorte de psychothérapeute spontané pour un groupe d’amis dans les « rencontres de Contadour ». Il devient même président du jury du Festival de Cannes en 1961, célébrant, sans le savoir, le cinéma comme moyen de défense contra-phobique, permettant une plongée totale dans le virtuel pour les « cinéphiles ». Il ne connaissait pas encore les possibilités offertes aujourd’hui par internet...

 


 

Plus généralement, le refuge dans l’inhibition prend l’aspect d’un « évitement » de la situation temporo-spatiale où se rencontre le symbole d’alliance défaillant. Une personne qui s’est mise à étouffer sur son lieu de travail suite à un harcèlement moral de son responsable, ne peut plus approcher de plusieurs rues de cet endroit. Une personne qui étouffe dans sa maison, suite à l’attitude possessive de sa mère qui habitait avec elle, ne peut plus rentrer chez elle et couche dans sa voiture en bas de son immeuble. Une phobique des rapports sexuels qui l’oppressent, s’arrange pour mener une vie chaste où aucune tentation amoureuse ne peut risquer de la trouver. Le phobique aura une réaction d’évitement par rapport à tout ce qui peut le remettre dans la temporalité. Les claustrophobes peuvent très bien devenir des vagabonds perpétuels ou des ermites, fuyant les « tentations » temporelles du monde réel dans un désert ou des « virtualisés », ne vivant plus que dans un monde virtuel à l’aide de leur ordinateur. Il s’agit alors de rester loin de ce qui pourrait leur faire s’emparer du monde concret et réduire la temporalité, en commençant par refuser de devenir un chef de file pour un groupe ou une famille. Tant du moins qu’on ne les traite pas d’addictés et qu’on se mette en tête de les redresser…

Il y a auto-sacrifice chronique dans ce retrait du monde après l’échec des moyens de défense contra-phobiques. Il y a un collage pathologique au pôle du hors temps de ce registre, par une émotion anormale, souvent la peur ou la haine de soi et des autres, qui se chronicise dans un affect de base indécrottable. La phobie est alors complète.

 

> Les phobies « physiques », avec grand et intense vertige, sont à trouver dans l’article : L’agoraphobie revisitée

 

 


Popularité :
7764 lecteurs au 01/12/2013


[1Lire sur le site de Psychanalyse-Paris.com : DE LA CLAUSTROPHOBIE - MÉMOIRE LU À LA SOCIÉTÉ MÉDICO-PSYCHOLOGIQUE DANS LA SÉANCE DU 8 JUILLET 1879, par M. le Dr Benjamin BALL, Professeur de clinique des maladies mentales à la Faculté de Paris.

[2Pour avoir une idée de comment a pu être considéré le temps, lire, par exemple, Poincaré, Bachelard et Gonseth. Introduction par Eric Emery, Professeur invité à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne : Henri Poincaré et la notion de temps

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