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L’agoraphobie revisitée

D 22 janvier 2009     H 15:41     A Louÿs Jacques     C 0 messages


> Ré-écriture de l’article en août 2010 ; les progrès de formalisation accomplis dans l’article : L’espace, le temps, le sacré, le sacrifice de l’anthropophagie et de l’inceste, ont nécessité une amélioration de l’abord des phobies qui en sont des illustrations cliniques directes.

 


 

 


 Avertissement


 

Améliorer la clinique des phobies vise à mieux comprendre les origines de cette clinique. Ces origines sont situées, pour ce travail de recherche, dans les difficultés de fonctionnement du registre socio-langagier ou registre symbolique. Cela doit permettre de mieux traiter ces importantes souffrances psychiques. La clinique détermine, en effet, le travail de soin du thérapeute en lui indiquant les pistes à suivre pour repérer le type de symptôme rencontré, malgré ses multiples variantes. A mon expérience, c’est là où le bât blesse le plus souvent : dans la reconnaissance de ce qu’est un symptôme. Le symptôme est la manifestation d’une fonction psychique forcée et SANS SENS autre que d’être un retour malencontreux de refoulé. C’est une guérison anormale, un effet d’homéotase incontrôlable, un équilibrage forcé pénible. Les symptômes sont des manifestations psychiques insensées et douloureuses pour les personnes qui les subissent. Nous verrons comment reconnaître le symptôme dans le déroulement clinique d’une phobie, car le terme de phobie décrit un processus plus large que l’apparition d’un symptôme typique et il y a beaucoup de méprises à ce sujet jusqu’à maintenant.

En faisant des phobies des atteintes de l’homéostasie (des équilibres généraux) du registre symbolique où fonctionne la personne, nous devons définir les bases fonctionnelles de ce registre. Ce sont celles des sociétés et des langues humaines. C’est pour cela que l’on peut appeler ce registre symbolique : le registre socio-langagier. Ces bases sont les plus simples et les plus générales possibles, trans-langues et trans-sociales, en se limitant à ce qui est commun aux diverses langues et sociétés humaines. Pour les définir et les articuler, je renvoie le lecteur à l’article : L’espace, le temps, le sacré, le sacrifice de l’anthropophagie et de l’inceste . En clinique, la principale difficulté est, certainement, de se repérer grâce à quelques invariants simples, tout en ne pratiquant pas une réduction outrancière qui détruirait l’objet même de son étude.

En même temps, les phobies sont chaque fois des affections uniques par l’utilisation de signifiants inconscients qui sont propres à chaque être humain participant à cette socialisation. La clinique doit nous faciliter le repérage des signifiants psychiques de chacun, en nous indiquant où les chercher et comment les trouver. Elle est donc indispensable mais ne peut exposer ces signifiants trop explicitement, sans dévoiler l’intimité de la personne. Ce n’est que dans le cadre des supervisions des thérapeutes que le franchissement discret de cette barrière peut être envisagé et accompli valablement avec l’aval de la personne souffrante. C’est une limitation du travail scientifique à ce sujet, mais c’est cela qui permet d’arriver à être thérapeutique, par une espèce de « prescription », par le thérapeute, des signifiants au cœur du symptôme de la personne. Cette prescription provoque, par une reconnaissance mutuelle de ces signifiants, une levée minimale du refoulement et un début d’élaboration psychique nouvelle pour la personne concernée. Il y a effet de ré-appropriation. C’est cela seul qui redonnera sens à ce qui est, dans le forçage du symptôme, proprement insensé et insupportable pour elle.

La compréhension de la clinique est donc absolument nécessaire à qui ne veut pas errer trop longtemps avant d’arriver à être thérapeute. C’est cela qui permet une réelle scientificité de l’étude du psychisme. Les psychanalystes qui ne veulent savoir que ce qui est singulier, et s’enfoncent, à cause de cela dans la subjectivité, ne redeviendront réellement scientifiques et efficaces que le jour où ils retravailleront la clinique.

 


 La clinique des phobies : l'agoraphobie


 

Abordons maintenant plus en détail la clinique des phobies. Nous la découvrirons selon deux grands axes :

  • les phobies de l’espace en extension vertigineuse avec la création d’un symptôme « physique » ; elles révèlent une symbolisation défaillante de l’espace chez quelqu’un ou un groupe de personnes ; ce défaut entraîne un ratage de la poursuite du parcours commun ; le prototype en est l’agoraphobie ;
  • les phobies du temps oppressant avec la création d’un symptôme « métaphysique » ; elles révèlent une symbolisation défaillante du temps chez quelqu’un ou un groupe de personnes ; cette défaillance entraîne une impossibilité de la poursuite de la filiation commune ; le prototype en est la claustrophobie.

> Voir l’article : Clinique logique des phobies : phobies d’origine physique et phobies d’origine métaphysique

Nous décrirons ces deux domaines distincts pour en faciliter l’approche, bien qu’ils puissent être concomitants. Notons que les phobies de l’espace vertigineux et les phobies du temps oppressant dépassent les simples agoraphobies et claustrophobies souvent décrites. S’y rattachent toutes les phobies de situation, d’objet ou d’animal qui peuvent relever de l’un ou de l’autre type de phobie, selon l’évocation symbolique que créent la situation, l’objet ou l’animal en question.

Voyons maintenant plus en détail les phobies de l’espace en extension vertigineuse avec symptôme « physique » ou agoraphobies. Le terme agoraphobie est un emprunt de l’allemand : Agoraphobie, phobie des espaces libres et des lieux publics, confixé formé du confixe grec ἀγορά / agora‚-, assemblée, place, marché et du confixe -phobie, du grec ancien φόβος / phobos, effroi, peur ; le terme semble avoir été créé, en tout cas utilisé, par le médecin autrichien Benedikt en 1870.

Comme nous rattacherons beaucoup de phobies à l’agoraphobie, car elles suivent le même cheminement, nous pourrons parler « des » agoraphobies. Elles révèlent donc une symbolisation défaillante de l’espace et ont, en conséquence, un défaut de localisation « physique ».

 


 Note clinique


 

Une dame va chez un médecin se plaindre de son malaise de vie, comme elle le fait souvent. Le médecin, qui ne sait pas vraiment comment arriver à la soulager, veut l’envoyer une fois de plus à l’hôpital faire des examens. Mais, cette fois-ci, chacun des deux sait très bien que cela n’aboutira à rien. Le médecin vacille de son rôle de chef d’équipe et un grand vertige saisit la patiente. Elle est obligée de rentrer chez elle en urgence, quasiment en rampant. Elle ne peut plus en sortir ensuite, tellement le vertige la reprend juste à l’idée d’affronter le dehors. Cette proposition inutile du médecin a déclenché un accès d’agoraphobie qui la cloître chez elle.

Comment cela se peut-il ? Le médecin a rompu l’alliance thérapeutique « physique » qui les faisait parcourir un même chemin, être des compagnons de route, car il a proposé à sa patiente de l’adresser à l’hôpital sans espoir de succès. C’était lui qui accompagnait directement la patiente au fil du temps, même s’il ne savait pas comment la soigner vraiment. Il était son chef d’équipe symbolique dans l’itinéraire thérapeutique de celle-ci. Mais il met un brusque arrêt à leur cheminement commun par une adresse inutile. Il révèle ainsi son incapacité symbolique.

L’agoraphobie naît comme cela d’une défaillance soudaine du parcours commun d’une alliance spatio-temporelle entre personnes. Voyons, en détail, comment se crée cette alliance et comment se développe, à partir de là, le processus d’une phobie.

 


 Comment se crée l'alliance spatio-temporelle


 


 

L’extension immédiate du vide unitaire

 

La danse sociale commence ici par l’accès collectif, d’abord familial au début de la vie de chacun, à l’infinité extensive immédiate du vide de façon unique. C’est une fonction de la chefferie de permettre cet accès par une réduction entropique du réel. Le chef a comme rôle d’embrasser l’entourage du groupe aussi loin qu’il peut l’envisager, c’est à dire à l’infini. Sa fonction fondamentale est, en effet, d’être un représentant du groupe pour le « dehors », un ambassadeur pour l’extérieur. Il est l’interface avec ce vide infini, sans centre, qui est le dehors « sauvage » du groupe car provoquant la dissolution de toute relation humaine et l’augmentation vertigineuse de toute l’information nécessaire au maintien d’une cohésion d’ensemble social. Plus il y a d’incertitude développée dans cette dissolution relationnelle tout azimut, plus il y a d’entropie et plus il faut d’informations relationnelles pour maintenir l’ensemble cohérent. C’est la définition même de l’entropie selon Shannon. Le mot « entropie » vient du grec entropê et veut dire : action de se transformer. Il est utilisé dans la théorie de la communication pour parler de l’incertitude ; l’entropie est nulle s’il n’y a pas d’incertitude ; elle augmente avec l’incertitude. La transformation envisagée est donc celle de la dégradation, de l’augmentation du désordre au fil du temps de l’évolution d’un système, en analogie avec l’entropie des physiciens et du second principe de la thermodynamique.

Comme être vivant, l’humain découvre l’entropie du vide pour développer une élaboration « négentropique », une lutte sociale tétravalente contre l’entropie dissolutoire. La chefferie est donc la fonction sociale qui supporte l’entropie initiale et le risque d’éparpillement total du groupe en pratiquant une première réduction par la construction d’une représentance en acte, comme le fait un drapeau qui permet aux troupes de continuer à se repérer dans une mêlée des plus confuse. Il y a, grâce à cela, un vide unitaire pour le groupe. C’est aussi la fonction du « sujet » de la syntaxe et des noms propres des langues humaines de représenter l’humain soumis à la dissolution spatiale de tous les possibles. Le chef, la chefferie est l’index de l’augmentation nécessaire de l’information relationnelle dans l’extension spatiale. Il est le signe de la persistance et de la résistance du lien. Le chef (le groupe « chefferie ») persiste et signe pour son groupe en danger d’éclatement, si l’on peut dire. Le nom propre est un nom-du-chef pour chacun et c’est un index fonctionnel. Le chef assure un même vide, le sien, pour tout le monde et fait que chacun, individu et groupe restreint, dénie par identification son propre vide potentiel, à moins d’occuper la place de chef. Ce déni, par perte de complexité, est au cœur de cette réduction. C’est une opération métonymique que l’on appelle méronymie (la partie pour le tout). Voir Les opérations de base du psychisme socio-langagier. Mais ce vide n’est pas encore centré, il n’est pas encore un espace pour le groupe. Il faut une réduction supplémentaire qui fige quelque part la mouvance infinie de la mêlée confuse.

 

La formation d’espaces physiques et de territoires locaux

 

Une résistance supplémentaire à l’entropie sociale vient s’établir par la capacité de négativation de la fonction d’indexation du chef. Il ne s’agit pas de revenir à la dissolution entropique totale en inversant la fonction du chef, en le renversant par exemple et en faisant disparaître le chef, mais il s’agit d’introduire le temps comme modérateur de l’extension spatiale immédiate et sauvage. L’accès au temps comme négation de l’espace, vient inhiber l’embrassement de l’infinité de l’espace en posant à chaque instant un vide pour cet entourage, s’étendant à partir de lui et centré sur lui. Il permet que se recrée une information relationnelle plus sûre, moins dissolue et entropique que celle en extension immédiate et sans limite de la chefferie, en donnant un temps au développement de l’espace et donc une frontière. Il y a création d’un espace vide. Un espace physique, dimensionnel, peut se créer par l’effet d’un moment de déploiement pour permettre au groupe humain de serrer les rangs en reconnaissant un espace propre avec ses limites, ses règles d’orientation et d’organisation, un espace domestiqué, mesurable, habitable car connaissable et non plus sauvage. Le drapeau de ralliement du chef peut se planter au-dessus d’un mât et être localisé au centre d’un espace.

Si cet espace est surtout envisagé en deux dimensions, ce sera le territoire propre du groupe qui sera ainsi reconnu. Sinon ce sera un volume. C’est la fonction du « verbe » de la syntaxe et de l’assertion dans les langues humaines de permettre cette réduction comme élément capable dans la langue d’antonymie complémentaire, c’est à dire de singularité propre s’opposant au tout infini de l’extension des signifiants des langues (voir l’article : Explication de l’antonymie ). La phrase déclarative, assertive, est ainsi un territoire centré sur le verbe et qui amène un degré de plus de résistance à l’entropie extensive, un pas de plus vers la négentropie. Elle force le chef à se tourner vers le dedans comme les autres membres du groupe et à devenir local. C’est le pôle symbolique de la localisation propre.

 

Le parcours commun spatio-temporel

 

L’extensivité infinie du vide unitaire associée à la notion de territoire et d’espace d’habitation permet au groupe de construire une autre forme de résistance à l’entropie qui est de transporter son espace propre à travers l’infinité de l’espace, c’est à dire de pratiquer un parcours commun considéré comme une suite temporelle d’espaces propres mais qui n’ont pas à être forcément les mêmes. Les parcours peuvent varier dans une palette de possibles. La succession de ces volumes ou territoires permet alors de constituer un itinéraire possible au groupe, comme investissement symbolique concret de volumes ou de territoires successifs communs. L’alliance remarquable des éléments du groupe est le parcours commun envisageable pour la suite, pour l’avenir, ce qui diminue aussi de cette façon le risque de dissolution. Un symbole est tourné surtout vers l’avenir. Il supporte l’interrogation du futur antérieur qui plonge ses racines dans un passé commun réussi : la société est vécue comme l’union de ceux qui parcourent ensemble l’espace-temps et le symbole sera celui d’une telle union de parcours possibles concrètement. Le drapeau du chef devient ainsi un symbole commun car on va pouvoir le ressortir à chaque risque de dissolution envisageable. Il devient ainsi le drapeau de l’alliance de parcours de la société entière et non plus un index particulier de la chefferie. Le chef peut lui-même fonctionner comme un tel symbole vivant s’il prend la tête de son peuple comme le fait un roi, par exemple. Chaque parcours commun sera à replacer dans cet ensemble de possibilités concrètes, à commencer par l’itinéraire de chacun au sein de sa société en général, individu ou groupe qui suit à sa façon la « coutume » habituelle de sa société. Le nom commun des langues humaines permet ainsi de désigner un « objet » particulier comme un des possibles d’une classe plus générale. L’objet en soi qui va représenter cette capacité de choix particulier accède au rang de « symbole » et le signifiant accolé représentera le choix coutumier, à l’amiable, du signifié permettant ainsi la création de langues distinctes et de sociétes distinctes. Cette création du symbole est même tellement remarquable qu’elle amène à appeler ce registre comme étant « symbolique ».

 

Le sacrum comme retraite commune

 

On pourra finalement, en contrepoint de ces considérations spatio-temporelles symboliques, ressouder les rangs du groupe, même avec ceux qui ont eu du mal de suivre l’itinéraire commun, en se reposant tous ensemble dans le lieu sacré, dans la retraite du sanctuaire commun, hors de l’espace infini, du territoire et des parcours communs, là où s’involuent mystérieusement l’espace et le temps dans la fête des origines. Dans les langues humaines, cette fonction communielle immanente est assurée par l’accent de la langue et le complément de la phrase. C’est l’opposition la plus radicale à l’entropie dissolutoire indexée par le chef. La retraite du lieu sacré n’est pas une opposition directe à la fonction du chef. C’est une réaction de hors-jeu qui ne peut exister qu’à l’abri de la bravoure du chef, mais qui échappe toujours aux manipulations que celui-ci essaie de provoquer dans son souci de contrôle social.

 


 Naissance du problème de symbolisation


 

Un membre du groupe social (individu ou groupe social restreint) présente toutefois un défaut de symbolisation de l’espace vide et d’élaboration du local. Cette défaillance du local va se révéler tout à coup lors d’un incident de route d’un parcours commun. Ce membre va alors manquer à l’alliance commune en ne suivant pas le même itinéraire que les autres, en ne pouvant/voulant pas le suivre, en n’étant plus situé correctement. Il y a un défaut de localisation "physique’ qui met à bas l’alliance commune. Exemple : une personne est prise d’un grand vertige en arrivant au bord d’une piscine car l’eau en est un peu trouble. Les limites du fond étant assez indistinctes, elle ne peut plus bien localiser le volume physique de la piscine. Elle ne peut pas prendre, à cause de cette perte de la localisation précise du groupe, sa place parmi les autres occupants de la piscine et nager de concert avec eux.

Ce défaut de localisation résulte souvent de plusieurs causes qui s’entremêlent. La personne échoue par accident involontaire, ou par l’effet de problèmes spécifiques du groupe social ou par son fait volontaire à elle. Il ne faut pas trop s’obnubiler sur une cause unique. De plus, des effets de résonance avec des problèmes fonctionnels analogues des autres registres du psychisme peuvent intervenir. Il ne faut pas se cantonner, en effet, uniquement au registre socio-langagier si l’on veut avoir un tableau assez complet de la situation clinique, même si, dans cet article, nous restons à l’intérieur de ce registre par souci de simplification. C’est ainsi que des difficultés de fonctionnement du corps propre (y compris les problèmes génétiques), des difficultés de fonctionnement de la relation dyadique ou sexuée vont pouvoir interférer dans le registre symbolique.

Cette personne qui présente un défaut de symbolisation, donc de réduction de l’espace lors du parcours commun, va se retrouver alors envahit soudainement par l’infinité du vide à un moment de son itinéraire. Dans le parcours commun, si l’itinéraire commun se bloque, seule surnage l’infinité du vide « sauvage » par perte de la localisation mouvante. La dissolution soudaine de l’information, par la brusque extension involontaire de l’espace tout azimut, donnera ce vertige ressenti de façon si caractéristique comme une perte de connaissance par dissolution et une impression de tomber dans le vide, ou, tout au moins de risquer de tomber dans le vide comme si elle était happée par ce déchaînement du vide entropique. La personne vertigineuse perd les traces du chemin où elle se situe dans une brusque extension spatiale infinie. Elle se sent complètement emportée dans le vide comme dans un rejet soudain et incontrôlable du groupe d’alliance et du parcours commun. Le vide absolu n’est même plus médiatisé comme vide unitaire du chef.

Le temps devient, par contre, extrêmement « présent ». Il enfle en fonction de la disparition de l’espace. Lui seul se met à surnager, par contrecoup. La personne, en proie au vertige du vide, ressent tout à fait l’insistance importante de cet instant de vertige. Si la personne tombe pour le bon dans le vide, comme dans une chute dans un ravin, elle ressent même très bien cette enflure du vide par un ralentissement énorme de la temporalité qui tend à la figer sur place.

> Voir à ce sujet : Le récit d’Alice : dilation temporelle lors d’une chute dans un ravin

Il y a donc un double aspect de la décompensation phobique : émergence de l’infinité du vide dissolvant avec une grande intensité de ralentissement temporel. Cela rend le vertige phobique plus complexe qu’il n’y paraît.

Les descriptions habituelles simplifient beaucoup trop ou mélangent avec des éléments de la claustrophobie. Le DSM IV américain (Diagnostic and Statistical Manual - Revision 4) mélange ce qui participe de l’agoraphobie avec ce qui est plus proche de la claustrophobie, que ce « manuel diagnostique » (sic) ne connaît d’ailleurs même plus, ce qui n’arrange vraiment pas l’étude et la compréhension de ce trouble. Agoraphobie : Anxiété liée au fait de se retrouver dans des endroits ou des situations d’où il pourrait être difficile (ou gênant) de s’échapper ou dans lesquelles on pourrait ne pas trouver de secours en cas d’attaque de panique ou bien en cas de symptômes à type de panique. Les peurs agoraphobiques regroupent un ensemble de situations caractéristiques incluant le fait de se retrouver seul en dehors de son domicile ; d’être dans une foule ou dans une file d’attente ; sur un pont ou dans un autobus, un train ou une voiture.

La CIM 10 (Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes) fait le même mélange. Agoraphobie : Groupe relativement bien défini de phobies concernant la crainte de quitter son domicile, la peur des magasins, des foules et des endroits publics, ou la peur de voyager seul en train, en autobus ou en avion. Elle connaît toutefois encore le terme de claustrophobie.

 


 Le symptôme « physique » tétanisant pouvant en résulter


 

Peut venir alors comme symptôme une réaction d’inhibition anxieuse vers un accrochage forcené et pénible à un ancrage sommaire de secours, « physique » au sens trivial du terme : personne proche, poteau, barrière, guidon de vélo ou de poussette, lieu de fixation dérisoire... Si c’est un volume qui est en cause, cela peut être une surface plane qui sert de point d’ancrage angoissé. On peut voir la personne forcée de se baisser pour se rattacher au sol proprement dit, même si cela la met en danger : quelqu’un monte à un sommet par télésiège ; le télésiège se bloque en pleine montée et le vertige du vide est très fort pour lui ; il se retrouve poussé, après avoir jeté tout son matériel, à sauter pour aller se raccrocher au sol à une dizaine de mètre en contrebas ; heureusement, après des minutes de lutte contre cette réaction terrible, le télésiège redémarre juste au moment où il allait sauter, alors qu’il n’arrivait presque plus à résister à l’irruption d’un symptôme catastrophique.

Le vertige est souvent ressenti à cause de cela comme quelque chose qui fait tomber en plus de faire tourner la tête dans la dissolution spatiale. Ces roues de secours « physiques » insensées, ces bouées de sauvetage pénibles, outre leur côté souvent saugrenu ou dangereux, sont anxiogènes en fait, paniquantes et fixantes et n’amènent pas une vraie guérison qui serait l’amélioration réelle des capacités de parcours de la personne. Ce sont juste des réactions de collage forcené et paralysant à une surface ou un élément quelconque. On reconnaît le symptôme à ce côté tétanisant de cette localisation anormale. Ce n’est pas le vertige qui est le symptôme, c’est la réaction anxieuse d’accrochage. S’il y a du cognitif dans la phobie, c’est à propos du symptôme où il y a cette recherche angoissée.

 


 La recherche de moyens de défense


 

Le vertigineux peut développer alors un moyen de défense contre le risque de surgissement de sa défaillance et du symptôme en devenant un « expert » des itinéraires communs : par exemple, s’il souffre d’un vertige lors de la descente des escaliers, il peut devenir un menuisier fabriquant d’escaliers, très compétent en escalier et mettant à distance pour un temps l’apparition du symptôme. Un vertigineux des précipices va devenir un technicien de l’alpinisme. Un vertigineux des prises de parole en public va suivre des stages de prise de parole et devenir un expert des techniques de communication. Il s’applique ainsi un traitement comportemental visant à refouler au maximum l’angoisse du symptôme. Il prend une place de chef à la tête des troupes et cela peut marcher tant que rien ne vienne mettre en péril cette construction d’un moyen de défense. Sinon, sa place de chef de troupe menacée, ressurgit vite le vertige et la réaction d’accrochage anxieux à un « physique » inefficace et pénible. La plupart des solutions « thérapeutiques » utilisant le contrôle de soi et la suggestion sont de telles stimulations des moyens de défense qui replacent la personne concernée dans un groupe et un itinéraire commun « technique » par des méthodes ré-éducatives. N’oublions pas que ces moyens de défense peuvent concerner aussi bien un sous-groupe qu’un individu (qui fonctionne en fait dans le symbolique comme un sous-groupe réduit à une seule personne). Mais cela ne traite pas le symptôme et son origine dans le défaut de localisation « physique » de la personne et de son groupe.

 


 L'isolement phobique comme échec complet du fonctionnement du symbole


 

Pour échapper plus radicalement au risque de souffrir ainsi, la personne peut se mettre à fuir tout risque de subir la tétanisation du symptôme dans une réaction d’évitement désespéré, aboutissement du processus phobique dans la mise à l’écart. Elle va se mettre en retrait, hors de l’ex-sistence et du déploiement spatial et ne voudra plus quitter son sanctuaire pathologique ; elle restera dans l’inhibition complète du hors-vie social avec qui veut bien se retirer avec elle. Il faut comprendre, pour chaque personne, ce qui fonctionne comme son sanctuaire phobique : de la maison personnelle, réduite parfois à une chambre unique, au village ou au coin retiré de la planète où elle se réfugie. On peut trouver des sanctuaires plus abstraits comme des jeux sur internet ou des préoccupations singulières, ésotériques ou mystiques où elle s’enferme avec qui partage ses problèmes. La phobie est ainsi complète quand elle aboutit à l’enfermement de la personne et de son groupe dans un non-lieu pseudo-sacré. La phobie comme crainte majeure inhibitrice, comme comportement de retrait radical, est ainsi accomplie.

La réaction au vertige de la décompensation spatio-temporelle peut être d’emblée une telle fuite hors de la vie sociale. Nous avons décrit les développement précédents comme un processus progressif pour mieux en faire voir la logique mais, en clinique, les choses peuvent être graves tout de suite.

 


 


 Les autres phobies de même type


 

Les situations qui pourront s’accompagner, de façon analogue, d’un vertige anxieux à la suite de l’affaiblissement du concret « physique », par difficulté à soutenir un itinéraire qui devient incertain ou périlleux, ou par interruption de celui-ci, se rattacheront facilement à ce modèle ; nous aurons des phobies de :

  • monter sur un escabeau ou une échelle
  • monter ou descendre un escalier trop pentu
  • avancer sur un balcon
  • descendre une côte en voiture
  • entrer dans l’eau ou dans de l’eau troublée
  • voir la mer
  • marcher sur du sable
  • regarder le ciel, les étoiles
  • prendre la parole devant une assemblée globale avec perte des liens inter-individuels
  • traverser une rue ou un pont
  • franchir une place publique exposant trop à découvert
  • prendre des transports où l’on perd les repères simples du paysage à cause des tunnels ou de la grande vitesse (TGV)
  • monter dans un téléphérique
  • aller dans une campagne trop ouverte ou monocolore provoquant un vertige à l’horizontal
  • entrer dans une église vide
  • voir ses enfants quitter la maison etc.

Il faudra comprendre dans chaque cas particulier comment le « physique » est altéré et s’accompagne du surgissement d’un symptôme de ce type. Ce sont des cas où seule persiste la temporalité accentuée dans un vertige qui signe l’incapacité plus ou moins complète de tenir un itinéraire concret physique, même très élaboré, et qui provoquent un symptôme d’accrochage typique à la recherche angoissée d’un repère consistant. Ces anxiétés peuvent être plus singulières comme celles surgissant à la suite de l’apparition :

  • de vent tempétueux qui démolit trop la nature stable
  • de feu
  • de la nuit
  • de la couleur noire
  • de la page blanche
  • d’un miroir
  • du désordre qui égare la vision
  • d’une bouteille de vin
  • du degré d’alcool sur une étiquette
  • de la prise de calmants
  • de cadavre
  • d’une personne maigre ou obèse
  • d’une sensation de ventre vide
  • de cas sociaux
  • de vieux, de malades, de chauves,
  • d’amputés atteints dans leur corps
  • d’une maladie de peau, de fièvre
  • de moisissures altérant le support
  • de défaillance de mémoire
  • de concept de l’infini
  • de l’orgasme etc.

Notons que se fier à la sensation de vertige intense ou d’oppression insupportable est utile pour comprendre à quoi on a à faire dans une même situation apparente :

  • une personne monte dans un téléphérique et se sent vertigineuse déjà avant que l’engin démarre ; elle va alors s’accrocher de toutes ses forces à un montant, au centre de l’appareil, en fuyant les bords de l’appareil ;
  • une personne montre dans un téléphérique et se sent déjà étouffer à l’idée d’y être serré comme dans une boîte de sardine ; elle va alors rester au plus près du bord pour mieux respirer par une petite lucarne ouverte et pouvoir regarder au dehors.

Chacune de ces situations peut recevoir un terme technique complexe qui n’aide en rien à en comprendre la difficulté fonctionnelle qui les caractérise. La phobie des ascenseur peut être d’un type ou de l’autre. Chacune des phobies peut aboutir à une évolution complète de la phobie jusqu’au comportement de retrait total ou constituer une simple gène, plus ou moins supportable et arrangeable, dans la vie d’une personne. Le clinicien attentif, s’il tient compte des origines de ces troubles, trouvera des phobies de ce genre dans des situations non répertoriées et inattendues. Un grand pan inconnu de la clinique lui deviendra accessible et il saura mieux écouter ses patients qui parlent souvent dans le vide à ce sujet chez les professionnels, ce qui peut d’ailleurs aggraver pas mal leur état.

 

> Les phobies « métaphysiques » du temps oppressant sont abordées dans l’article : La claustrophobie revisitée.

 


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