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Document clinique : l’histoire de Madame T... ou l’impulsion d’infanticide

D 29 décembre 2003     H 16:57     A Jean Etienne Esquirol     C 0 messages


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Jean Etienne Esquirol

Le cas de Madame T... est exposé dans le deuxième tome de l’ouvrage célèbre de E. Esquirol : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal » ( pages 126 à 130 de l’édition de 1838 )


Les considérations théoriques à propos de ce cas se trouvent exposées dans l’article : Suicides et disparitions impulsives avec névrose imaginaire compensatoire


 
 
 

Madame T..., âgée de 40 ans, jardinière pépiniériste, a un frère qui a été aliéné ; cette femme est d’une taille élevée ; elle a de l’embonpoint, le teint jaune . A 16 ans, elle eut un léger accès de mélancolie ; à 17 ans, première menstruation, à 17 ans et demi, elle s’est mariée et a eu cinq enfants ; à 20 ans premier accouchement ; à 21 et quelques mois, second accouchement ; Mad. T... prend un nourrisson, dans l’espérance d’augmenter les moyens d’existence de sa famille ; pendant l’allaitement, elle a des idées tristes qui la portent à tuer son nourrisson ; cependant elle continue à nourrir cet enfant pendant deux ans malgré la crainte et la frayeur de succomber à ces idées funestes ; depuis cette époque elle sent par moment des craquements dans la tête et a souvent de la mélancolie . Le caractère de Mad. T... est rêveur, inquiet, ambitieux et avare. Elle s’occupe beaucoup dans l’intérieur de sa maison, dont elle sort peu ; lorsqu’elle est forcée de faire quelques visites, elle ne peut dissimuler son ennui, ce qui l’a brouillée souvent avec les personnes chez qui elle était allée ; lorsqu’elle cause et s’entretient avec son mari, elle ne parle que de calculs et de projets de fortune . A l’âge de 29 ans, elle éprouve un grand désir et une forte impulsion pour tuer une de ses filles, lorsqu’elle la voyait endormie ; cette fille a aujourd’hui 11 ans .

La transition de l’état de santé habituelle à celui de maladie s’est fait insensiblement ; deux causes morales paraissent avoir provoqué la perversion actuelle : d’abord une contrariété de la part de son fils aîné, qui voulait se faire boucher contre les intentions de sa mère . Il y a trois ans, que, voyant ce même fils persister dans sa résolution, Mad. T... se fit tirer la bonne aventure pour connaître le sort avenir de cet enfant ; des présages de malheur imprimèrent aux idées de cette femme un caractère plus mélancolique : elle devint plus sombre, plus susceptible, plus irritable, et cependant ne déraisonnait pas ; il y a quinze mois, Mad. T... devient enceinte, elle est contrariée d’être grosse, après douze ans, et dans un âge aussi avancé ; elle est informée qu’on avait plaisanté ses grands enfants sur la grossesse de leur mère ; celle-ci commence à avoir des inquiétudes sur l’enfant qu’elle porte dans son sein, elle craint de ne pas le soigner convenablement .

Immédiatement après sa couche, quoiqu’elle éprouve un grand plaisir du bon accueil que ses premiers enfants font au nouveau venu, elle a des idées d’infanticide qui persistent et se renouvellent depuis avec plus ou moins d’intensité, et c’est pour prévenir un crime qu’elle veut se détruire . Plusieurs fois Mad. T... cherche à mettre fin à ses jours ; poursuivie par la crainte de tuer son enfant, elle l’a mis en nourrice à l’âge de 2 mois, mais ne pouvant se passer de le voir, à tout instant elle va auprès de lui pour le soigner, le chercher ; enfin après un mois, elle le ramène auprès d’elle . A peine un mois s’est-il écoulé qu’il faut remettre l’enfant en nourrice ; privée de le voir, la malade envoie souvent s’informer de ses nouvelles, se reproche de ne point l’avoir chez elle et de ne pas le soigner . Se sentant agitée par l’idée et la crainte de tuer son enfant, elle se dit : « Il vaut mieux que je meure que cette innocente adorée ». Ses inquiétudes étaient si vives que plusieurs fois elle quitte la maison conjugale pour mettre fin à son existence . Il y a un mois qu’on a trouvé Mad. T... dans sa chambre, asphyxiée par la vapeur du charbon .

« Et cependant, mon enfant est un amour, il est superbe ; je l’adore, néanmoins ses caresses me font un impression intérieure bien étrange, et je tressaille san savoir pourquoi dès que je suis auprès de lui . J’ai un excellent mari, je devrais être heureuse, maintenant je me reproche d’avoir abandonné mon ménage, mes affaires, qui m’occupaient et me distrayaient ; j’ai fait des prières, je n’ai point été exaucée ; je voudrais pouvoir me persuader que je suis malade, mais je ne le peux point, je suis une malheureuse mère . » Toutes les fois que, causant avec cette malade et lui assurant affirmativement que les craintes de tuer son enfant sont le résultat d’une maladie, on parvient à la convaincre, alors sa physionomie devient calme, et Mad. T... rend parfaitement compte de ses sensations et des tourments de son esprit . Il lui arrive souvent de se reprocher les aliments qu’elle prend ; si elle s’efforce de manger après quelques bouchées, elle ne peut plus continuer, sa bouche est habituellement très sèche . Mad. T.. éprouve des douleurs à l’épigastre, des spasmes à la gorge, elle dort très peu et elle a des coliques très fortes lorsque ses craintes et son désespoir s’exaspèrent

J’ai prescrit du petit-lait de Weiss et des bains tièdes, il est résulté de ce traitement des évacuation abondantes ; Mad. T... se sentant bien, a voulu retourner chez elle malgré mes conseils ; mais à peine rentrée dans sa maison, ses tourments d’infanticide et de suicide se sont réveillés, il a fallu rentrer dans l’établissement, d’où elle est enfin sortie bien portante après un nouveau traitement de deux mois .


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