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Qu’est-ce qu’une lignée paternelle ?

D 26 septembre 2019     H 20:00     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 INTRODUCTION

Le psychotique a des moments de crise. Il colle alors à une fausse solution, comme un naufragé se raccroche à n’importe quelle épave semblant flotter. En s’entêtant par caprice et en rassemblant d’autres épaves, il peut construire un méta-système explicatif qu’il espère fascinant. Il y a une différence entre étudier le « moment fécond », c’est à dire l’événement où il se raccroche à un tel élément flottant mensonger et étudier le « délire », c’est à dire la construction ultérieure. Le délire est comme une néo-idéologie plus ou moins foisonnante et structurée. Il va surtout lui servir à justifier l’intuition délirante du moment fécond pour s’en persuader et, éventuellement, persuader les autres aussi.

Revenons sur le moment de crise, le moment de ce naufrage symbolique. Cette crise n’est pas spontanée. C’est une crise que l’on peut induire chez lui par un mensonge inaugural et dans laquelle il ne peut s’empêcher de s’empêtrer. Une telle situation de mensonge remarquable est celle où la personne rencontre un « père », mais pas n’importe quel père. C’est un père nul, un père qui se montre incapable de transmettre les valeurs de sa lignée paternelle, un père qui déconsidère ces valeurs par son comportement même, par sa manière de vivre dans le mensonge, tout en voulant être considéré comme un père quand même. Mais de quelle transmission s’agit-il dans la paternité ? Et quelles sont les valeurs qui peuvent être transmises, au juste ?

Depuis Lacan, certains pensent que la psychose est d’abord une atteinte de la symbolisation de la fonction paternelle. Pourquoi ? Parce que le rôle de la paternité permet de symboliser, pour un affilié, la position tierce, qui est la position régulatrice par rapport au duel de la mère et de son bébé. La psychose serait un ratage de cette élaboration de la ternarité filiale et la capture irrémédiable par la dualité capricieuse, à l’occasion d’un événement traumatique qui révèle un problème latent. Ce problème ne peut plus être caché ni réparé. C’est trop tard. C’est la théorie lacanienne de la « forclusion du Nom-du-Père ». La façon dont est appelé le père en question est fausse, mensongère, irréelle. Cet irréel fait un trou dans la réalité, un trou qui va être plus ou moins rempli par un délire décousu ou structuré ou foisonnant comme dans les paraphrénies. Le collage à ce qui aurait dû fonctionner comme tiers retombe dans la dualité du caprice et de l’arbitraire.

La personne, qui aurait dû utiliser cette symbolisation du tiers, va se croire obligée de continuer d’utiliser un ersatz, un faux-semblant, faute de mieux, comme une personne en train de se noyer va se raccrocher à n’importe quelle bouée. La crédibilité de celui qui était en posture d’occuper cette fonction paternelle s’est montrée nulle, le père s’est dévoilé comme illégitime. Faute de pouvoir prendre des distances avec la personne qui représente la fonction paternelle, l’affilié est obligé de continuer à vivre et à utiliser cette fonction symbolique faussée.

C’est déjà vrai quand la personne dé-crédibilisée est un père naturel, un père géniteur sexuellement. Cela pose la question de reconnaître ce qu’est un tel père, celui qui porte la charge symbolique de la filiation, dans cette partie de la sexualité qui met en jeu la reproduction, l’enfantement. Le père est un géniteur biologique, mais il devient un engendreur quand il accepte que la notion de filiation entre en jeu avec son affilié.

C’est aussi vrai quand la filiation est purement symbolique, par homologie, c’est à dire dans un processus reproductif, qui met en jeu une filiation quelconque, hors du sexuel proprement dit, mais avec la même transmission de valeur que celle du père engendreur.

Je vais parler le plus brièvement possible de ces deux options, à la suite l’une de l’autre.

 PREMIERE PARTIE : UN PERE ENGENDREUR

Tout d’abord, demandons-nous ce qu’est un père naturel, qui a conçu sexuellement un enfant avec une femme et qui porte cette charge symbolique de créer une filiation avec son enfant ?

Nous avons l’habitude qu’un « père » soit une personne concrète, en chair et en os. Un jour, une femme lui dit son désir authentique d’enfanter avec lui par une union sexuelle. Il acceptera l’aventure de la procréation, en la mettant enceinte et acceptera, du même coup, qu’une filiation se mette en route. Il acceptera librement « d’engendrer », selon le terme technique utilisé pour l’homme. Cette petite scène du désir et de la demande d’enfant, toujours émouvante, suffit pour qualifier l’homme de futur père. A la naissance de l’enfant, il deviendra père pour de bon. Si le couple va mal par la suite, la mère de l’enfant continuera généralement de l’appeler ainsi, même si elle n’est plus du tout d’accord avec lui.

Notons bien que le père est une « personne particulière ». C’est une « personne », car c’est un humain en relation avec une autre personne, sa femme. C’est une personne « particulière », car c’est avec elle qu’il va réaliser cet engendrement, qu’il va « s’engager ». Pour que son accord soit valable, il faudra qu’il soit libre de le faire. C’est une condition nécessaire. Une personne aliénée ne peut, par définition, s’engager avec une autre. Cela veut dire, pour l’homme sollicité, de disposer d’assez de libre arbitre personnel, pour pouvoir effectivement répondre à la demande féminine. Il faut aussi qu’il bénéficie d’assez de liberté sociale, pour que sa volonté soit réelle et non obérée d’avance. Cela nous donne déjà une idée d’une cause de sa dé-crédibilisation possible, s’il triche avec sa liberté d’engendrer. S’il triche en se laissant aller comme géniteur sans avoir la légitimité de le faire, l’enfant restera l’effet d’un rapport sexuel, c’est à dire que l’union sexuelle des corps et des esprits n’aura pas eu vraiment lieu. Un rapport est toujours un rapport pour un autre différent. Or, ici, il s’agit d’une union sexuelle, qui nécessite que l’on n’en reste pas à un rapport, comme le serait une masturbation réciproque par commodité. Le désir authentique de maternité d’une femme et la liberté entière de la décision d’engendrer du futur père, sont un préalable indispensable à toute procréation humaine qui ne soit pas aliénée, c’est à dire qui se réalise par une authentique union sexuelle.

Pour la femme, cela va encore plus loin. L’homme reproducteur choisi est celui avec qui elle va se rendre féconde, en perdant sa virginité ou en ne prenant pas ou plus de contraception pendant les rapports sexuels. Elle attend aussi que cet homme l’accompagne et la soutienne, pour qu’elle puisse réaliser, dans de bonnes conditions, cette production sexuée si étonnante qu’est celle d’un enfant. Elle compte, de façon plus ou moins explicite, sur sa protection et sa bienveillance pour la période de gestation et ensuite, pour celle du maternage, où elle aura à s’occuper spécialement de son nourrisson. A lui de s’occuper plus particulièrement des « relations extérieures » du couple dans ces moments-là, quand elle va avoir à se consacrer à « l’intime » et à un intime spécialement prenant. Cet engagement d’épauler sa femme dans le processus de reproduction est aussi, pour le père, une source possible de ratage, de ce que sa parole ne voudra plus rien dire à un moment donné.

Proposition d’engendrement par le père

Parfois, c’est l’homme qui initie l’aventure, en proposant à sa femme de la rendre enceinte. Il se montre sensible au désir d’enfant de celle-ci et à l’envie concrète de procréer que cela implique. Il s’identifie à sa femme désirante et accepte de jouer un rôle déterminant dans l’enfantement d’un enfant commun. Celle-ci va pouvoir disposer de la proposition de l’homme. Elle peut même être entièrement dans l’attente de cette proposition, qui lui semble la procédure normale pour enfanter. Même aujourd’hui, il est fréquent de rencontrer une jeune femme absolument frustrée par l’attente trop prolongée, à son goût, de cette proposition d’engendrement, que devrait absolument lui faire son compagnon. Elle peut même ressentir ce manque comme une preuve absolue du non-amour de celui-ci. Il vaudrait mieux qu’elle accepte que beaucoup d’hommes ne sont pas très doués pour comprendre l’âme féminine et ses sous-entendus implicites et qu’à ce sujet, le sien ne dénote pas vraiment des autres. Ce n’est pas une cause ultérieure de forclusion.

Une fonction paternelle

Cela nous permet de penser à l’existence d’une fonction paternelle.

a) Tout d’abord, il s’agit, pour un homme, de répondre librement à la demande d’enfantement d’une femme.

b) Ensuite, il lui faut l’accompagner dans sa grossesse. Il devra continuer de la soutenir au moins dans la période de maternage et d’accordage des premiers mois de l’enfant, ne pas la lâcher à ce moment-là. Pour l’homme, en voie d’être père ou qui l’est déjà devenu, c’est assumer des responsabilités vis à vis de l’extérieur du couple et de la famille. Il partage les tâches du couple, avec l’approbation de sa femme, occupée pour sa part à la création du corps et du psychisme de leur enfant. En effet, c’est un travail considérable que cette réalisation, même si tout va parfaitement bien pour elle et l’enfant.

c) Enfin, pour le père, cette fonction paternelle consiste à établir une relation particulière avec l’enfant produit : être père d’un enfant qui a dépassé le stade du nourrisson, celui des yeux dans les yeux avec sa mère et qui est devenu capable de varier ses vis-à-vis. Pour ce père, se crée une « relation filiale » avec un autre humain, l’enfant est maintenant concrètement son enfant à lui aussi.

En résumé, nous avons trois aspects importants de cette fonction paternelle :
- être vraiment libre d’engendrer,
- aider sa femme dans ces moments difficiles de la grossesse, de l’enfantement et du maternage,
- adopter son enfant comme son enfant, par l’établissement d’une relation de filiation, c’est à dire être un père effectivement engendreur.

Un père menteur est un père qui n’a pas assumé un ou plusieurs de ces trois aspects de la fonction paternelle, mais qui veut se faire reconnaître absolument comme un père valable par sa femme et son enfant ! Toutefois, ces prétentions mensongères du père ne résument pas les problèmes liés à la fonction paternelle pour l’enfant. Il y a aussi le problème de la dette morale à résoudre.

En effet, en même temps que ce problème de crédibilité du père, survient pour l’enfant le problème de la gestion de la « dette », la dette que la décision d’engendrer du père a occasionné pour son enfant, même avant la conception de celui-ci. Pourquoi se mettre à parler d’une dette qu’aurait contracté l’enfant avec son père ? Il s’agit au moins d’une dette morale, celle de sa propre existence, même s’il n’y a pas à considérer, pour l’enfant, d’autre héritage bien conséquent, de biens ou d’argent.

Paternité et dette filiale

Pour l’enfant, ce qui est notable, c’est cette responsabilité particulière que son père a eu dans sa naissance. Vis-à-vis de sa mère, l’enfant ressent le désir persistant de celle-ci à son égard,- sauf situation traumatique, pour sa conception ou son développement, ce que je n’aborde pas ici. C’est une situation assez simple et naturelle. Mais, pour son père, l’enfant doit comprendre l’accord que celui-ci a dû donner pour son existence de rejeton. Le père a une responsabilité particulière dans sa création, puisqu’il a dû acquiescer librement à celle-ci. Un désir n’a pas besoin d’acquiescement par le désirant ; il existe et s’impose par lui-même, en submergeant tout, parfois. Pour un homme, un engendrement a besoin d’une prise de décision consciente, sauf irresponsabilité caractérisée. C’est ce que le père incarne pour l’enfant : cette responsabilité si particulière pour son existence même, cet engagement tenu de le faire exister. Il se retrouve ainsi redevable de cette décision paternelle, à qui il « doit » la vie. Il a une « dette » vis-à-vis de ce père, qui est la dette d’être venu à la vie. Comment rembourser cette dette symbolique si singulière ?

Même si l’enfant ne comprend pas pourquoi son père a pris cette décision si cruciale de sa conception et de sa réalisation, il est forcé d’accepter que cela s’est bien passé ainsi, puisqu’il est là, en vie, sur Terre ! Les jeux sexués enfantins de la période oedipienne, qui rappellent d’ailleurs les jeux sexués des petits mammifères, peuvent se terminer par un refoulement complet des intérêts pour la sexualité. La période de latence est souvent une période de tranquillité à ce sujet.

Les poussées hormonales de l’adolescence reviendront ouvrir immanquablement la question de la reproduction sexuelle et de la dette que cela entraîne pour l’enfant. Il devra tenir compte de ce qu’il a un père et un passif avec lui. Il lui faudra répondre à la manière de se libérer de cette dette, s’il veut devenir un adulte libre à son tour.

La gestion paternelle de la dette d’exister de son enfant

Pour le père, cela veut dire gérer cette dette que ressent son enfant avec lui. La situation ne sera pas tout à fait identique, si son enfant est une fille ou un garçon. C’est là que je voudrais vous amener quelque chose de nouveau.

1) Pour une fille, la dette est celle de rester respectueuse des valeurs de son père, en étant digne de l’exemple donné par ce père dans sa manière d’engendrer. Suivant cet exemple, il est nécessaire que l’homme qu’elle choisira pour procréer, dispose de son libre arbitre, comme son père a pu en disposer avec sa femme. Or, son propre père ne dispose pas de son libre arbitre personnel pour se reproduire éventuellement avec elle, puisqu’il est déjà engagé dans une relation avec sa mère. Et, même s’il pouvait ou voulait décider de choisir sa fille comme nouvelle femme ou d’accepter d’être pressé par celle-ci de le faire, cela se heurterait à l’interdit de l’inceste. Cet interdit comportemental rédhibitoire, sauf dans certaines sociétés très particulières, est celui par lequel les sociétés humaines confortent les évitements spontanés d’accouplements génétiquement trop proches. Les rares exceptions sont à considérer comme une marque du sacré, comme dans les reproductions incestueuses des mazdéens en Iran ancien, où le « mariage incestueux » rejouait le mythe mazdéen central de la cosmologie, c’est-à-dire de l’histoire du temps. Je resterai dans la situation actuelle où l’interdit de l’inceste continue d’être très présent et devient même souvent judiciarisé.


Une fille va pouvoir ainsi rembourser sa dette par l’acceptation d’un sacrifice, qui est celui de sacrifier ses possibles désirs incestueux et la facilité que cela serait pour elle de réaliser, de cette façon, ses envies de maternité. Elle doit quitter sa place auprès de son père pour en trouver une autre. Par là, elle se montrera digne de sa filiation, qui nécessite, comme préalable, de respecter la liberté de l’homme de pouvoir décider d’engendrer ou non. Son sacrifice pourra être offert à son père comme témoignage de sa filiation effective et sa fidélité pourra servir à liquider sa dette envers lui. Il lui faudra quitter sa place attitrée de fille, mais ne pas vouloir acquérir une place de femme envers son père. Elle devra trouver une place de femme avec un autre homme, c’est à dire un homme authentiquement libre.

Au père de se contenter de cela et de rester garant de cet interdit de l’inceste, en sachant préserver la pudeur de sa fille et en accueillant favorablement le gendre qu’elle voudra bien lui présenter un jour. Il n’y a plus de dette pour elle, elle est libre de procréer avec un compagnon choisi. Si sa fille enfante à son tour, il méritera honorablement le titre de grand-père. La dette d’existence sera entièrement remboursée par cette nouvelle nomination que le père recevra de sa fille, quand elle lui présentera, sans réserve, son nouveau-né.

Notons que les détournements honteux du patriarcat envers la liberté des femmes à ce sujet, s’estompent heureusement aujourd’hui. Le patriarcat est la maladie honteuse des lignées paternelles et souhaitons que la guérison en cours se poursuive et s’étende.

2) Pour un garçon, la situation est évidemment différente. Il s’agit, pour cet enfant, d’envisager de devenir père un jour, à son tour, comme son propre père l’était devenu, c’est à dire librement. Il lui faudra résoudre le problème de la dette d’exister, mais d’une autre façon que le ferait une fille. En effet, quel sacrifice lui serait-il possible de pratiquer pour se libérer d’une dette aussi conséquente, que celle de sa propre existence ? Qu’est-ce qui pourrait être à la hauteur de cette dette ? 

Bien sûr, le garçon a aussi à respecter l’interdit de l’inceste vis à vis de sa mère et de ses soeurs, mais ce n’est pas aussi prenant vis-à-vis de son père. Il n’est pas censé pouvoir se reproduire éventuellement avec son père. Il est plutôt rival oedipien avec lui. Ce n’est pas la place que peut avoir une fille auprès de son père.

Dans ce cas, il est nécessaire que le père du garçon effectue envers lui un geste de compassion. Il faut que ce père lui témoigne de la miséricorde, en lui remettant lui-même cette dette. Remettre une dette nécessite que celui à qui l’on remet la dette acquiesce à cette remise généreuse. Il est indispensable que le garçon accepte volontairement et librement d’être libéré de sa dette. Cela veut dire que le garçon comprend qu’il ne pourra jamais rembourser sa dette d’exister autrement que par cette remise paternelle de la dette à son égard. C’est comme cela qu’il pourra gagner assez de libre arbitre pour devenir, un jour, capable d’être père à son tour. Le sacrifice que le garçon devra faire est celui de sa propre fierté. C’est un sacrifice difficile, qui oblige d’être capable de sacrifier assez de son idéal pour ravaler sa fierté. Il nécessite aussi de s’engager à remettre cette dette à son tour à sa descendance, de la même façon. Il lui faut être capable de se considérer comme incapable, en quelque sorte. Rude épreuve !

Pour le père, celui-ci devra réussir à transmettre cet état d’esprit de la bienveillance envers la dette des fils. Il devra déjà donner l’envie à son propre fils d’en transmettre l’esprit à son tour. C’est alors, dans cette remise générale de dettes, que se réalise vraiment une lignée paternelle. Celle-ci se définit comme être père, de père en fils, avec le partage d’un même esprit de compassion et de liberté pour soi et envers l’autre. Un père arbitraire, faux-jeton, ne voudra pas que cette dette d’exister soit remise à l’enfant. Il considérera la dette comme imprescriptible, impossible à dépasser. En plus de ses incapacités à assumer sa fonction paternelle, il considérera éventuellement que l’enfant ne pourra jamais être en droit de se libérer de la gestion de sa dette d’exister. C’est cela qui sera ravageur pour l’enfant, qui ne pourra qu’identifier son père abusif à l’arbitraire et à l’égoïsme et qui restera aliéné à ce qui symbolise, pour lui, cette aliénation, ce non-choix. Il collera à un signifiant mensonger, dans une situation où on l’induit à cela. Il estime qu’il n’a pas le choix de coller à ce signifiant arbitraire s’il veut continuer à exister et cela survient justement dans un moment où il aurait fallu qu’il puisse se considérer libre et dégagé de ce poids de la dette.

Voici ce que sont les paramètres du moment fécond. Un père menteur et faux-jeton, qui ne laisse à l’enfant que la possibilité de fonctionner avec un Nom-du-père frelaté, avec un symbole toxique, quand cet enfant se retrouve dans une situation où il doit faire appel à lui pour traverser une situation qui l’exige.

 DEUXIEME PARTIE : UN PERE SYMBOLIQUE

Abordons maintenant la deuxième partie de l’exposé, qui est le cas de la filiation dans une lignée purement symbolique. Car les paramètres du moment fécond peuvent tout-à-fait être en jeu dans le cadre d’une lignée symbolique, dans une relation de filiation homologue avec la situation de père engendreur que nous venons de voir. Cela peut se passer dans la rencontre avec un philosophe, un enseignant, un religieux, un maître spirituel, un proche de la famille, un supérieur hiérarchique, un médecin, un psychothérapeute, un analyste, un adoptant homosexuel etc. Vous retrouverez ce problème partout où l’on pourra évoquer une lignée symbolique et une transmission régulée d’une personne à une autre, homologue à la transmission des valeurs des lignées paternelles.

Le psychiatre est évidemment concerné par ce problème de précipitation de la psychose, dans le cas où sa crédibilité se dévoile comme une forfaiture. Je ne vais pas recommencer les explications, l’homologie est facile à faire. Mais, comme j’ai fait une différence entre la filiation des filles et celle des garçons, je vais insister sur ce qui est l’équivalent de cette distinction dans le symbolique qui comprend une transmission non sexuelle. Je vais expliquer ce qu’est une stratégie féminine et une stratégie masculine, que chacun peut suivre pour trouver sa place symbolique dans la vie.

Pourquoi employer les termes de féminin et masculin ? Notons que cela ne recouvre pas forcément la sexuation biologique des personnes. Le poids de l’histoire et les inclinaisons de chacun ont pu faire que beaucoup de filles vont suivre une stratégie d’entrée dans la vie dite « féminine ». De même, beaucoup de garçons vont suivre une stratégie d’insertion de type « masculin ». C’est juste une question d’habitude. Ces dénominations sont précaires et peuvent très bien changer à l’avenir. Déjà, certains refusent d’emblée aujourd’hui, avec véhémence, le poids corporel, biologique et génétique de leur détermination sexuée, où ils se retrouvent automatiquement classés en garçon ou en fille. Et puis, pour chacun, l’une ou l’autre des stratégies peut être essayée pendant la vie. On n’est pas obligé d’être cantonné à une attitude toujours masculine ou toujours féminine dans la vie. On a même défini un complexe d’Electre pour une inversion des positions oedipiennes chez le même enfant.

Toutefois, ces stratégies se différencient par leur style propre pour s’insérer dans une filiation. Les « masculins » (entre guillemets) symboliques cherchent plutôt une place nouvelle à occuper, qui les sorte de la rivalité, quitte à créer eux-mêmes ce créneau, quitte à créer une nouvelle filiation. Ou bien, ils vont chercher à prendre place de force dans une filiation symbolique, dans leurs efforts de se genrer et de se socialiser, en supplantant le substitut de père qui les a formé. Tandis que les « féminins » (entre guillemets) symboliques attendent plutôt, pour le faire, qu’on leur donne une place qui se retrouve libre et où elles pourraient très bien faire l’affaire, quitte à attendre un certain temps que cette place adéquate se libère et à insister pour qu’on ne les oublie pas. Les féminins vont plutôt réclamer la place qui leur revient de droit. Ces deux styles vont se retrouver à gérer la dette d’exister de façon analogue aux garçons et filles d’une lignée de reproduction sexuelle. Ce seront les mêmes risques d’échec et de s’enfoncer dans une solution malheureuse lors d’un moment fécond psychotique, où l’appel du Nom-du-Père sera appelé à être activé.

Vous pouvez vous retrouver dans une situation transférentielle avec vos patients, qui prendra l’aspect d’une filiation symbolique de type masculin ou féminin, quel que soit le sexe biologique du patient, en fait. Les « féminins » seront pris dans une relation des plus chroniques, quasi incestueuse, si vous ne les encouragez pas à trouver un meilleur partenaire de vie. La place occupée auprès de vous sera indécrottable et votre forfaiture se révélera, si vous laissez la situation se pérenniser. Les « masculins » seront englués dans la dette insurmontable envers ce qu’ils vous « doivent », la reconnaissance qu’ils se doivent d’éprouver envers vous, si vous ne précisez pas que les comptes sont bien réglés par vos honoraires. Ils peuvent devenir vos disciples à vie et vos rivaux à vie, sans jamais pouvoir rembourser la dette morale qu’ils vous doivent. Si vous ne faites pas assez attention à cela, le risque d’une décompensation psychotique de votre patient deviendra possible, à l’occasion d’une situation où vous ne vous montrerez pas particulièrement ni sincère ni généreux.

Comme on ne peut pas être toujours au top niveau, il faut au moins pouvoir se demander ce qui a joué dans un tel échec professionnel lorsque son patient décompense. Car, comme chacun le sait, rater son coup, c’est grave, mais persévérer et recommencer, cela peut devenir diabolique.

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