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L’espace, le temps, le lieu sacré, le sacrifice de l’anthropophagie et de l’inceste

Nouveautés sur les bases du symbolique

D 24 novembre 2008     H 14:50     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 

Je vais développer quelques nouveautés sur les bases du symbolique. Elles seront essentielles à qui veut bien ne pas réduire sa pensée au dilemme aristotélicien, mais veut coller au plus près du fonctionnement psychique réel, celui qui utilise une fonctionnalité logique oscillatoire à quatre pôles.

 


 Introduction


 

Les sociétés sont des danses sociales non-verbales. Elles sont en résonance avec la danse des différentes langues humaines. Elles articulent des éléments plus ou moins complexes, dans un déroulement spatio-temporel. Ces éléments peuvent, par là, s’associer et se séparer de façon oscillatoire. Accéder à la notion symbolique d’espace et de temps permet à l’être humain de créer des alliances et des ruptures d’alliance dans le registre socio-langagier. Ce sont les bases inconscientes du registre symbolique du psychisme humain. Ces bases permettent à cette danse de se tenir. Elles font de l’humain un être social [1]. Cette danse s’articule entre quatre pôles tétravalents qui permettent, deux à deux, un renvoi inépuisable. Une homéostasie fonctionnelle du psychisme humain est possible, au prix d’une réduction tétravalente du réel. Le psychisme permet ainsi que se maintiennent des liens effectifs dans un monde où les liens humains se distendent. C’est une réduction paradoxale de l’entropie dissolvante où tout devient trop « potentiel » pour être supportable.

 


 

Mais, qu’est ce qui est premier dans la symbolisation : l’espace ou le temps ? [2]

Posons cette question dans la logique de la tétravalence fonctionnelle du psychisme et de sa clinique. Cette fonctionnalité oscillatoire du psychisme entre quatre pôles remarquables présente, en effet, des ratages dont la description est la clinique présentée sur ce site. Cette clinique nous donne les preuves scientifiques tangibles des hypothèses fonctionnelles utilisées et de leur réfutation éventuelle.

La tétravalence se décline sous forme de quatre propositions logiques. Utilisons pour cela la formulation de « l’ainséité ». Celle-ci est connue, aussi bien en Orient ancien et actuel (par exemple dans l’école bouddhique du Madhyamaka) que dans la philosophie occidentale à ses origines (Aristote, mais pour la réfuter comme sophisme). Elle s’écrit :

  • ainsi
  • non-ainsi
  • ainsi et non-ainsi
  • ni ainsi ni non-ainsi

Nous utilisons cette formulation [3], avec ses quatre propositions conventionnelles, pour décrire la fonctionnalité psychique comme réduction de la réalité. Il s’agit de la réduction d’une « toute potentialité » (d’une totipotence). Il y a une dégradation immanquable et paradoxale par le psychisme de la réalité totipotente. Nous n’avons accès que d’une façon dégradée à la réalité, à travers un filtre tétravalent s’écrivant en quatre registres possibles. Les différents registres du psychisme sont les manières dont nous réduisons la réalité, y compris le registre socio-langagier ou registre symbolique qui nous occupe ici. Celui-ci réduit la totipotence de l’espace et du temps [4]. Pour articuler les registres entre eux et pallier un minimum à l’intensité de la perte par réduction, nous plaçons fonctionnellement ces propositions tétravalentes dans chaque registre psychique selon un jeu d’équilibre et d’opposition [5] ; c’est le filtre de base du psychisme, filtre qui définit la réalité de l’inconscient freudien comme processus primaire :

 


 

Nb : les petites flèches en opposition du schéma indiquent l’équilibre dynamique préférentiel des propositions du psychisme selon une homéostasie d’ensemble.

A propos du registre symbolique, nous avons vu les application de cette tétravalence fonctionnelle au niveau de la fonctionnalité trans-langue du langage humain, dans ce qui est l’organisation fonctionnelle commune des différentes langues humaines, malgré leurs différences infinies :

 


 

Nous avons aussi évoqué ces propositions dans la fonctionnalité de cette forme de langage non-verbal que sont les sociétés humaines, structurées de la même façon fondamentale que les langues humaines (d’où la notion de registre socio-langagier pour ce registre symbolique) :

 


 

Cette formulation veut rendre compte de la fonctionnalité psychique effective. Elle est moins réductrice que la drastique réduction aristotélicienne qui est bivalente. Cette dernière oppose seulement les propositions « ainsi » et « non-ainsi ». Elle fait de la négation de l’activation une opposition d’emblée, une ré-action. La conception aristotélicienne permet de déterminer une proposition émergente comme « vraie » d’une opposée, qui est « fausse » en conséquence. La détermination de ce qui est « vrai » ou « faux » est réservée à une transcendance quelconque, une hiérarchie, une « Haute autorité », un tyran ou un dieu jupitérien émergent. Cette hyper-réduction vise à éliminer le sacré immanent [6] .

Dans la réduction tétravalente, par contre, la vérité d’une proposition n’est que relative dans le jeu d’ensemble des quatre propositions. La réduction d’ensemble entraîne toujours une perte de réalité. Cette réduction permet à une immanence fonctionnelle de se pérenniser. Elle entraîne l’absence de hiérarchie entre les propositions des registres. La clinique naît, au contraire, des déséquilibres des propositions entre elles et de la « victoire », c’est à dire de l’émergence de l’une sur les autres dans un des registres du psychisme.

Nous voyons sur le schéma que ce qui pourrait apparaitre comme des opposés aristotéliciens sur une même ligne (les propositions « ainsi » et « non-ainsi ») sont, en tétravalence, des éléments posés au quart de tour. Ils sont en quadrature et non dans une équation à solution nulle. L’opposition fonctionnelle de la proposition « ainsi », c’est « ni ainsi ni non ainsi ».


 

Le temps ou l’espace ?

Mettons le « vide » (spatial) puis le « temps », successivement comme substrats de la première proposition de l’ainséité, pour en voir les conséquences. Le sujet est, alors, un sujet d’abord symboliquement « spatial » ou un sujet d’abord symboliquement « temporel », selon la réduction première utilisée :

 


 1) La réduction du vide comme « ainsi »


 

  • ainsi = vide unitaire
  • non-ainsi = espace vide
  • ainsi et non-ainsi = espace volumique
  • ni ainsi ni non-ainsi = ni vide infini ni espace vide

 

a) Le vide unitaire : Si le vide est ce qui matérialise la proposition « ainsi » (la réduction première de ce registre symbolique), ce sera comme un vide infini pris dans une immédiateté. La dissolution entropique de l’information est totale dans cette extension immédiate. L’être humain social est d’emblée en indexation active de cet infini ; il s’identifie comme marque de cet infini autant qu’il peut l’embrasser. Cet embrassement qu’il va réaliser pour les autres, va le placer comme ambassadeur de ce vide. Comme ambassadeur, comme représentant en acte, il réduit la réalité dissolutoire en définissant un même vide infini pour son groupe. Il n’y a plus d’infini spatial potentiel pour chacun isolément. C’est le même infini spatial qui se constitue par un déni du trop complexe. Il y a définition de l’espace par déni « des » différents infinis. C’est ce qui crée l’espace psychique du chef. S’il ne fait pas le chef lui-même, il va utiliser un chef pour le faire pour lui par identification projective.

 

b) L’espace vide : L’intervention du temps vient permettre la réduction de la deuxième proposition : « non-ainsi ». C’est ce qui vient contrarier cette extension spatiale infinie. Ce sera la négation de cette spatialisation unitaire. Le temps sert à négativer l’indexation du vide. Remarquons bien qu’il ne s’agit pas directement de ce qui s’oppose à la réduction métaphysique de la réalité et reconstituerait la totipotence initiale. Il s’agit d’une dégradation supplémentaire. Le rôle du temps va apparaître comme ce qui crée le « physique » de l’espace selon notre habitude de le considérer sous son aspect d’espace mesurable, où l’information reste contenue à une origine, celle où se situe localement la personne. Le temps empêche l’espace de se déployer, immédiatement, à l’infini. Il le corsette dans des « espaces » en déploiement, en dégradant son « immédiateté ». Il faut du « temps » à l’espace pour se déployer à partir de celui qui mesure. L’espace met du temps à tout disperser. Grâce à cela, de l’information peut persister localement [6]. Le « local » négative ainsi l’infinité spatiale à partir d’un centre. Notons que la notion d’espace au sens ordinaire naît de cette réduction, comme espace autour de quelqu’un que l’on peut mesurer alors que dans la proposition « ainsi », le vide reste ce qui n’a pas de localisation. Le vide n’a pas de centre.

 

c) L’espace volumique : Le processus concret « spatio-temporel » est la troisième proposition : « ainsi et non ainsi ». C’est la dissolution des choses en marche, la dégradation progressive du contenu du volume matériel considéré. Il y a dispersion progressive et non plus immédiate de l’information. Cela permettra, par exemple, la possibilité de parcourir l’espace dans un trajet défini. Le volume ou la surface attaché à une personne, ou à un groupe de personne, se retrouve changeant au fur et à mesure de son avancée. Le parcourable peut se concevoir dans un volume infini, mais il se décline par le déroulement de volumes successifs. Nous créons l’espace-temps humain en le parcourant socialement ensemble. Nous perdons ainsi, petit à petit, l’information des volumes symboliques, au fur et à mesure de leur éloignement. L’information du symbole se dilue au fur et à mesure de sa circulation. Il faut un rappel de plus en plus soutenu du symbole pour qu’il fonctionne, c’est à dire une augmentation de l’information pour faire pièce à l’entropie. C’est une technologie de groupe, une technologie d’alliance qui sert à chacun à tenir son cap. L’alliance est, ainsi, celle des personnes pouvant parcourir le même parcours. Le symbole adéquat ici est, fondamentalement, un itinéraire commun possible.

 

d) Le sacré : Quand à la quatrième proposition, c’est celle du « ni ni », « ni ainsi ni non-ainsi », ni espace ni temps (et donc ni espace-temps). Elle se réalise par ce qui reste non-réduit et non-dégradé, ce qui persiste miraculeusement de la potentialité [7]. C’est ce que l’on n’active pas de la totipotence initiale et qu’on ne peut activer. Cela reste hors de l’espace et hors du temps. Remarquons que ce « reste » n’est pas du tout le néant, bien sûr. Nous ne sommes pas dans la pensée dualiste qui opposerait l’émergence de la réalité au non-réel, au néant. C’est une différente essentielle. C’est, spatialement, le domaine du sacré comme restant non activable spatialement, non volumique et non parcourable. C’est comme une réserve nécessaire à garder, un centre sans espace autours. Cela permet de respecter une limite comme une frontière avec l’inconnu et le mystère, comme une ab-straction à maintenir, comme une clôture à respecter, comme un endroit de non expansivité spatiale. Ce « non vide non espace » permettra au groupe social de garder une unité mystique, de se recueillir malgré la dissolution spatiale se poursuivant toujours sur le territoire et les parcours effectués. Le sacré, sous cet angle, n’est pas un interdit comme on le décrit souvent, à moins d’utiliser le jeu de mot : inter-dit. L’interdit est le fait de la chefferie (les gens du pouvoir) qui édicte des lois anti-dissolutoires. Ici, il s’agit d’une restriction d’espace, d’un lieu sacré qui fait l’unanimité spontanément et qu’on évite sauf circonstance spéciale : la fête, comme parenthèse de l’expansivité.

 

Les lieux sacrés sont des lieux paradoxaux, des anti-lieux, des non-lieux ; ce sont des  endroits d’involution spatiale  qui contrebalancent, par leur nature même, l’expansion spatiale irrésistible. Ce sont des lieux de fermeture spontanée de l’espace, là où cesse le parcours humain, même provisoirement :

  • « centre du monde » mystique,
  • point de jonction entre l’espace connu et le monde sauvage,
  • carrefour,
  • bord de désert,
  • sommet tourné vers le ciel,
  • reculée de montagne,
  • endroit de foudroiement, de météoritisme, de volcanisme, d’apparition étrange,
  • promontoire fin du monde,
  • grotte, source, bois profond,
  • tombe, pièce de recueillement, fond d’église (le chœur du chant sacré), lieu de refuge,
  • endroit de mort d’un héros populaire,
  • endroit de massacre,
  • endroit envoûtant ou merveilleux,
  • fin d’involution de langues et de coutumes devenant langues et coutumes sacrées,
  • centre du corps ou du cœur de chacun dans le recueillement commun, dans la prière...

 

Souvent, plusieurs caractères se rencontrent qui surdéterminent, en quelque sorte, le lieu sacré où le groupe va se rassembler, se ressouder, se refermer sur lui-même et lutter contre la dissolution spatiale. De façon plus active, l’homme créera une barrière, une clôture, une enceinte qui isolera le lieu retranché de l’espace extensif. Ce mur isolatoire, retranchant, est à l’origine le « sanctum » défendant le « sacrum » qui détermine la sainteté du lieu sacré. Cette isolation peut être encore plus abstraite par un rituel de purification des « miasmes » du monde. Purifier « du miasme », dit Platon dans le dialogue intitulé Sur la piété (Eutyphron). Cette purification rend « saint » le purifié y entrant. Le retrait se crée, aussi, par une posture de prière ou de méditation corporelle, à l’intérieur même du corps comme pour les Cakras [8]. L’origine symbolique des vêtements s’y voit dans l’utilisation de vêtements pudiques. Le chant sacré sera, lui-même, intériorisé, tourné vers le dedans du corps plutôt que lancé dans l’espace etc.

 

 Le sanctuaire : 

 


Le sanctuaire

 


 2) La réduction du temps comme « ainsi »


 

  • ainsi = temps
  • non-ainsi = temps dimensionnel
  • ainsi et non-ainsi = temps chronologique
  • ni ainsi ni non-ainsi = ni flèche du temps ni ligne de temps

 

a) La flèche unitaire du temps : Si le temps matérialise la proposition première de la tétravalence nommée : « ainsi », la dissolution qu’il opère est due à sa flèche entropique. Le temps va du passé au futur et jamais l’inverse pour l’être humain, qui perd, par là, toute rétro-causalité possible. C’est une complexification immanquable de la réalité par une “usure” des liens, par un oubli des liens au fur et à mesure que le passé s’éloigne. Avec le temps, tout devient de plus en plus incertain et complexe. Le sujet est un sujet temporel par sa prise dans la flèche du temps. Le temps lui amène une augmentation continue d’information, selon une intensité variable, mais toujours dans le même sens, du passé au futur, dans le sens de l’augmentation de l’incertitude. L’augmentation d’information, pour maintenir la cohérence et le lien, est corollaire de cette augmentation d’incertitude par perte des informations du passé. Le sujet fonctionnera comme index unique de cette augmentation d’information, donc du processus entropique en cours dans l’univers. Il réduit la dissolution temporelle diffuse en s’imposant comme temporalité de référence pour chacun. C’est une opération métonymique appelée « méronymie » : la partie pour le tout. Il y a déni de la temporalité potentielle différente pour chacun comme réduction de l’entropie temporelle, comme action « négentropique ». C’est ce qui crée le temps psychique unitaire. C’est le rôle du « chef », métonymiquement, d’être la « tête » du corps social de cette façon. Le « Chef » supporte le déni de la rétro-causalité et de la multitude des temporalités pour les membres de son groupe, identifiés à lui.

 

b) Le temps dimensionnel ; C’est l’espace qui viendra, cette fois-ci, en quadrature comme proposition négative, réduire l’indexation de la réduction temporelle par le chef. En effet, par sa présence même, il introduit la notion de présent concret, « d’instant » métaphysique, qui fige le temps en le dégradant dans l’existence du présent. Il est l’antagoniste du déroulement linéaire et immanquable du temps. On peut marquer un présent, à l’intersection du parcours du temps à l’endroit, mais aussi à l’envers. On peut donc le mesurer à partir d’un présent donné. C’est la construction d’un « temps dimensionnel », qui a des dimensions mesurables, avec un passé et un futur. L’espace vient s’opposer au temps sans toutefois faire refaire partir la flèche du temps dans l’autre sens : c’est la négation de la proposition « ainsi » et pas celle de la réduction première. Ce n’est pas la négentropie du chef qui est annulée mais le gonflement temporel de la quantité d’information qui est freiné, de façon qualitative à ce moment. C’est l’intensité de l’entropie qui est réduite par là. Il y a une réduction supplémentaire. Le verbe de la syntaxe est ce qui met les éléments de la phrase dans la même temporalité présente, même si les raffinements des langues placent ce présent à des places diverses dans la temporalité. Les règles morales, les lois sociales sont aussi des éléments qui mettent tout le monde au même « diapason » temporel.

 

c) Le temps chronologique : La troisième proposition qui en découle sera celle du temporo-spatial cette fois-ci comme chronologie. C’est la réalisation du « temps chronologique ». Ce sera celle de moments successifs, d’instants fugaces se succédant. Elle nous montrera la perte progressive de la dynamique du temps sous l’effet d’un spatial ralentisseur et captant. Si dans le spatio-temporel, ce sont des volumes successifs qui se créent, ici, dans le temporo-spatial, ce sera la notion d’instants se déroulant à la suite les uns des autres qui en découle, un présent après l’autre. Cela entraîne une entropie progressive et non plus immédiate. Cela permettra donc à une histoire personnelle et collective d’exister, par exemple dans la constitution de généalogies humaines. Si, avec l’espace, nous avions la possibilité d’alliances au même moment entre humains, ici nous aurons la possibilité de fidélités et d’alliances persistantes dans le temps et même inter-générationnelles. Les sociétés naissent de ces alliances temporelles possibles entre générations, qui peuvent être défensives, productrices ou matrimoniales, aussi bien que des alliances spatiales dans un même parcours. Souvent le symbole ici adéquat est compris sous cet angle temporel, comme permettant aux alliances entre humains de se poursuivre dans le temps. C’est le symbole de la possibilité d’alliances et de fidélités temporelles.

 

d) La sacré : Tandis que le « ni ni » de la quatrième proposition restera la fuite libre, toujours possible hors de la contrainte originelle de la flèche du temps. C’est une éternité qui est un hors temps et un hors instant, un hors histoire et hors généalogie. C’est ce qui rassemble en ne variant pas avec le temps. C’est ce à quoi on ne touche pas. C’est ce qu’on n’active pas dans le temps et sa dégradation entropique. C’est un sacré de témoignage de quelque chose qui reste intact et non plus interdit. C’est un évitement commun de trop d’accumulation, c’est à dire de plus d’accumulation qu’il n’en faut pour vivre. Cette accumulation est déjà accumulation d’informations symboliques, de symboles. La fête qui en découle sera une célébration commune de l’échappement à l’accumulation.

 

Notons que ce  sacré intemporel , comme pour les lieux sacrés, est un « reste ». Ce n’est pas une « transcendance » du genre de la dictature imaginée comme volonté d’un dieu aristotélicien (Zeus, Dyaus pitar, Aton, Adone-aï, Baal, Jahvé, Jiov-pitar, Jupiter...), dieu écrasant l’homme et résultant d’une projection céleste d’une chefferie en mal de pouvoir totalitaire et de recherche d’immortalité. Ici, il s’agit d’une articulation « immanente » de la quatrième proposition, avec les trois autres propositions de la tétravalence de ce registre psychique symbolique (socio-langagier).

 

Ce retrait, hors du temps et de la génération, dans « l’innocence » foncière du non-créé, doit d’abord être appréhendé comme  « éternité »  dans le sommeil, dans le rêve, dans le rappel du passé révolu et des ancêtres fondateurs, dans les conceptions cycliques du temps. Mais l’intemporel se retrouve aussi dans :

  • les fêtes,
  • les jours fériés (où l’on sacrifie le travail),
  • les grèves,
  • les moments de retraite,
  • les temps de pause,
  • le temps répétitif du calendrier,
  • les vacances,
  • les manifestations artistiques,
  • les jeux collectifs (avec la trêve olympique),
  • les cérémonies religieuses exceptionnelles,
  • les enterrements,
  • les virginités et chastetés consacrées,
  • les jeûnes mystiques,
  • les ivresses rituelles,
  • les repas communiels ( dont la Cène chrétienne qui peut être vue aussi sous cet angle),
  • les moments de méditation
  • les miracles, dont les guérisons inexpliquées et les résurrections...

 

Ce passage dans le hors-temps de l’éternité est la base même du sacrifice, du « fait sacré » minimal (sacrifice vient du latin sacrificium, de sacer facere, faire le sacré). Bien sûr, le sacrifice peut être plus actif, viser à retirer et même à détruire le surplus symbolique accumulé dans des fêtes sacrificielles. Ce surplus sacrifié peut être minéral, végétal, animal, artéfactuel... C’est le contrepoids nécessaire au travail trop intense d’accumulation de la chefferie. Ce sacrifice permet aux sociétés humaines de fonctionner de façon tétravalente en s’opposant, de façon efficace, au pouvoir de la chefferie tentée par sa pérennisation totalitaire et l’accumulation des biens comme moyen de pouvoir. Les chefferies ont toujours essayé de récupérer le sacrifice passif pour en apparaître comme l’instigateur bienveillant. Ou alors, elles ont toujours essayé d’utiliser le sacrifice actif pour créer un effet d’horreur afin de pouvoir gouverner de façon totalitaire et utopique, par la peur et la sauvagerie. C’est là où l’on trouve la consommation sauvage et « crue » d’un animal sacrifié. C’est là aussi que se développe le sacrifice humain comme outrance des chefferies manipulatrices : sacrifice de soldats, de prisonniers, d’ennemis, d’esclaves, d’enfants, de femmes, de vierges. Le comble est atteint avec le sacrifice anthropophagique à la manière aztèque... Mais, la fête a toujours permis aux peuples de réduire et de mettre en échec les prétentions outrées de ses dirigeants et d’échapper aux instrumentalisations incessantes du sacrifice par le pouvoir.

 


 

Le sacrifice remet ce qui est trop dans le temps vers du non temps, le retournant hors de la flèche et de la ligne du temps. Le sacrifice se décèle souvent par l’utilisation d’une prohibition, d’un « tabou » mystique à respecter absolument. L’humain, sous cet angle, est l’objet d’un sacrifice, en commençant par celui de ne pas être mangeable. Un tabou puissant hérité du temps des chasseurs-cueilleurs, est celui de l’anthropophagie. On ne mange pas l’autre être humain trouvé sur le territoire et les parcours de chasse et de cueillette, même s’il ne fait pas partie de la société représentée par le chef de chasse. Dans beaucoup d’ethnies, cet étranger n’est pourtant pas considéré comme humain, le terme d’homme étant réservé aux membres de l’ethnie. En deçà de ces différences, persiste la communion mystique des égaux par l’intérieur où, manger l’autre, serait manger son alter ego. Le « totem » joue le même rôle. On ne mange pas le totem, qui reste hors de la temporalité, à l’origine des temps. Toutefois, on peut trouver un cannibalisme mystique où l’on mange l’autre pour de bon, s’il est déjà mort avant. C’est le cas pour un proche, avec le repas funéraire, ou pour un ennemi tué au combat, avec qui on annule la sauvagerie de la guerre en le mangeant pour communier avec lui. Le sacrifice est alors de soi-même : on se place soi-même dans le hors temps, comme étant mort symboliquement à la vie, retrouvant une innocence perdue et pouvant donc partager une même communion avec un mort déjà retiré du temps.

 

Mais l’existence d’une anthropophagie sacrée apparaît souvent comme une invasion du sacré par le chef totalitaire qui utilise l’horreur de cet acte pour tenir son social par ce moyen d’unification terrible, dans sa lutte contre ses rivaux, quitte à justifier cela comme une méthode pour atténuer la violence intérieure du groupe en la laissant se déchaîner sur autrui. Ça se voit, par exemple, avec l’exo-cannibalisme, où l’on mange les ennemis capturés en les gardant vivants pour les consommer lors d’une fête. Et, chercher à horrifier encore plus l’ennemi en consentant soi-même à être la victime du festin anthropophagique, en provoquant ce cannibalisme chez l’autre, est une manière encore plus horrible de faire la guerre où l’on dénature l’autre en le tentant à être cannibale. « Au Brésil, les Amérindiens Tupi, exocannibales, tuaient et mangeaient leurs prisonniers à l’issue de combats avec les peuples voisins. Le prisonnier - ou la prisonnière - était conservé un certain temps dans le village avant d’être tué. Selon Jean de Léry, les victimes ne cherchaient pas à s’enfuir, devenant même joyeux au moment d’être mangés. Léry raconte même qu’arrivant un jour dans un village, et voyant plusieurs indiens préparés et sur le point d’être tués, il aperçut une jeune femme qu’il avait convertie au christianisme lors de passage précédent. Il s’approcha d’elle et lui proposa de prier Dieu, lui disant qu’il allait intervenir pour la sauver. La femme se mit alors à rire, déclarant que « Dieu n’y était pour rien, que c’était son tour d’être mangée, et qu’elle espérait que sa viande serait bonne ». Jean de Léry termine : « et, tout en riant, elle s’avança, fit un signe au bourreau et elle mourut ainsi ». Le rituel était immuable : le corps entièrement rasé, l’anus bouché par un bois ou des herbes pour que rien ne se perde, le condamné était maintenu par une corde serrée autour de sa poitrine. Celui qui devait le tuer tenait en main un fort gourdin emplumé, et lui déclarait qu’il allait être tué et mangé. Le prisonnier répondait alors qu’il avait tué et mangé beaucoup de ce village, et que les siens viendraient le venger et les mangeraient tous. Après quoi, d’un grand coup sur la tête, le prisonnier était tué. Les femmes s’en emparaient, raclaient la peau et versait de l’eau chaude sur le cadavre, comme l’on fait en Europe pour un cochon. Puis un homme coupait les membres, dont les femmes s’emparaient pour danser et courir autour du feu. Enfin, le tronc était ouvert et dépecé, les viscères et la tête misent dans une marmite pour les femmes et les enfants, pendant que les membres et le tronc étaient posés sur une grille en bois au-dessus du feu. Celui qui avait tué se retirait pour jeûner pendant une journée. » Sources : Jean de Lery, Hans Staeden, André Thevet, Charles Villeneuve, Martin Monestier..

La Cène chrétienne, par contre, peut être comprise comme une communion rituelle d’anti-anthropophagie où c’est le sacré, lui-même, qui se donne à manger au détriment de toute autre possibilité.

 


 

Evoquons, aussi, ce qu’on appelle le « tabou » de l’inceste (incestus veut dire en latin impur). C’est un évitement coutumier de la sexualité entre consanguins. La coutume, comme fait d’alliance, indique les appariements possibles entre éléments sociaux pour la reproduction de la société à laquelle on appartient. Cela appartient à la troisième proposition. Ici, il s’agit d’une abstraction d’alliance, d’une alliance non réalisable tacitement, d’un hors d’alliance. Le degré de consanguinité varie selon la société considérée. Il est parfois minimal : Abram peut marier Saraï, sa demi-soeur née du même père, car, ce qui était à éviter dans son peuple de nomade, c’était l’inceste entre enfants de même mère. L’exogamie crée, au contraire, le clan entier comme ensemble de personnes consanguines. Ce qui compte, c’est l’existence de ce retrait reproductif comme sacrifice. C’est la non-reproduction d’un identique qui est en jeu dans l’évitement de l’inceste. Si les personnes se reproduisaient entre consanguins, elles amèneraient le « même » à se pérenniser et à poursuivre, à son profit, l’accumulation dans le temps des informations, tandis que cette accumulation est évitée dans le respect des appariements entre suffisamment différents. Cela va pouvoir créer du neuf et redistribuer les cartes de l’accumulation. L’évitement de la reproduction incestueuse est au cœur du sacrifice humain. On y sacrifie le trop d’accumulation temporelle qu’une reproduction à l’identique permettrait. On y sacrifie, en fait, le trop grand pouvoir du chef. Il ne peut pas trop accumuler pour lui-même, en constituant une lignée pure où il s’auto-reproduirait. Evidemment, la nécessité de ce sacrifice redevient crucial aujourd’hui avec la possibilité du clonage reproductif humain ! Seule la logique tétravalente des propositions du symbolique permet de comprendre réellement  le rôle fonctionnel psychique indispensable du tabou, toujours à maintenir, de l’inceste et du tabou, à créer, du clonage .

 


 

 


 Récapitulatif


 

ESPACE
 
TEMPS
 
AINSI
 
Vide infini unique
(vide du chef)
Flèche du temps unique
(flèche du chef)
NON-AINSI
 
Espace vide
(Volume physique)
Temps dimensionnel
(Instant métaphysique)
AINSI ET NON-AINSI
 
Espace volumique
(Parcours commun)
Temps chronologique
(Filiation commune)
NI-AINSI NI NON-AINSI
 
Non-lieu sacré
(sanctuaire)
Sacrifice
(tabou de l’anthropophagie
et de l’inceste)

 

> Illustration du recours au sacré : L’UNIQUE MOYEN - la seule façon de réaliser la révolution prolétarienne, selon Tolstoï, passe par une purification des membres de la classe ouvrière

 

> Illustration des embarras de la chefferie à propos des guérisons miraculeuses : La guérison miraculeuse de Mme B.

 


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[1Lacan a donné une formulation précise de ce registre symbolique (appelé ici registre socio-langagier) dans ce qu’il a appelé le « discours de l’Université », discours articulé aux trois autres « discours » constitutifs de l’inconscient humain

[2Depuis Einstein, il est prouvé que, s’il existe une vitesse absolue, l’espace et le temps sont relatifs à l’observateur.

[3Pour une formulation plus mathématique de la tétravalence, voir l’article : Le modèle oscillatoire de la réalité psychique : un modèle trans-niveaux 

[4Les quatre registres que j’utilise sont les registres dyadiques, narcissiques, symboliques et sexués, interprétation des quatre discours lacaniens

[5Ces éléments sont, en réalité, des complémentaires logiques plutôt que des opposés, mais le psychisme s’en empare de cette façon.

[6Aristote avait réussi à inventer un monisme pseudo-dualiste, pour essayer de pallier illusoirement aux insuffisances des positions dualistes et monistes strictes. C’est ainsi qu’il était esclavagiste, puisqu’il y a toujours eu « naturellement » des esclaves et des maîtres. Le Maître peut, comme cela, imposer une vérité, du fait de sa supériorité intrinsèque.

[7C’est ce qui a échappé, hélas, à Stéphane Lupasco, qui s’est arrêté à une logique à trois valeurs et n’a pu aborder l’affectivité que comme « alogique ». C’est aussi ce qui a échappé à G. Dumézil, dans son analyse des sociétés et les religions indo-européennes, où il a confondu la fonction du sacré avec celle de la souveraineté, c’est à dire le pôle du « ni ni » avec celui de « l’ainsi ».

[8Cakra ou Chakra : mot sanskrit prononcé « tchakra ». On retrouve un Cakra, sous la forme d’une roue, sur le drapeau même de l’Inde

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