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Traumatisme et symptôme psychiques

D 27 février 2010     H 12:39     A Louys Jacques     C 0 messages


 

Dans un fait clinique réactionnel, notre conception du psychisme doit nous permettre d’articuler,- sans pour autant les séparer complètement, les deux processus suivants :

  • Un événement de vie provoque, chez quelqu’un, un effondrement des régulations homéostatiques du psychisme ; cela réalise, chez celui-ci, une véritable effraction psychique traumatique, sans qu’apparaisse, apparemment, une possibilité de métabolisation et d’apaisement ; on ne pense pas toujours aux causes possibles qui peuvent être très diverses [1]. Le voilà envahit de douleurs fantômes, que ces douleurs soient vécues plutôt comme morales ou plutôt comme physiques. La douleur mélange, en fait, toujours les deux. Elle devient « chronique » alors qu’il n’y a plus de cause. Paradoxalement, une douleur aigüe, traumatique, s’éternise et devient « chronique », sans garder de raison apparente.
  • La même sorte d’événement peut engendrer, chez un autre, l’échec de l’utilisation habituelle d’un mode de défense ; celui-ci est entretenu par refoulement de fonctions psychiques, dans un ou plusieurs registres psychiques ; l’événement en question, va provoquer, chez celui-là, un retour du refoulé sous forme du surgissement forcé et douloureux de symptôme(s) incompréhensible(s). C’est dû au fonctionnement homéostatique du psychisme. Le pôle opposé à celui du pôle de fixation apparaît tout de même, mais de façon pénible, dans une nouvelle fixation involontaire. Il n’y a pas reprise de la danse psychique pour autant.

 

 


 L'effraction psychique traumatique


 

Quand un fait clinique persistant apparaît comme traumatique, secondaire à une atteinte importante des équilibres délicats des fonctions contraires réalisant le psychisme, quand apparaît un effondrement plus ou moins complet de ces équilibres, le clinicien doit se poser la question de la persistance de la reviviscence de la scène traumatique. Pourquoi ne cicatrise t’elle pas ? Pourquoi ce non-refoulement, qui ne résorbe pas l’imprévisible atteinte fonctionnelle ? Le traumatisé, dans sa persistance à rester sous le coup du trauma, ne présente pas de symptôme conçu comme retour du refoulé. Il ne peut / veut plus utiliser un retour à un fonctionnement psychique basé sur les modes de défense, car celui-ci n’a pas tenu le coup dans le choc rencontré. Le traumatisé résiste, justement, à ce retour à la situation antérieure, en continuant à être un “traumatisé”. Il utilise l’effondrement traumatique à ces fins, en stagnant dans la douleur envahissante. La personne s’obnubile alors sur son trauma [2]. Elle va le faire, par exemple, dans la construction d’une espèce d’état confuso-onirique. En rêve éveillé, elle rejoue sans cesse la scène traumatique, morale ou physique, comme étant toujours là, dans un présent qui s’éternise. Ce présent est hors du lieu et du temps de la personne. Celle-ci cherche à pousser le clinicien à croire que son incapacité à refouler est réelle, qu’elle est une pauvre et complète victime des circonstances. Le clinicien est intimé à s’obnubiler, lui aussi, sur le réel délétère. Sinon, il se disqualifie aux yeux du souffrant en se montrant incapable de le comprendre. L’abord du traumatisé est donc délicat.

 

 


 L'apparition d'un symptôme psychique par la force du réel


 

Quelqu’un symptomatise, quand il ne veut pas remettre en question son fonctionnement psychique dysharmonique et déséquilibré de base. Celui-ci résulte de l’utilisation habituelle de modes de défense où l’on scotomise la douleur de l’effraction. On est amené à considérer en clinique qu’il ne peut / veut plus aborder le côté traumatique de son existence. Il réduit, par exemple de façon névrotique, le conjoncturel et le moment du traumatisme à un élément de fantasme. L’oubli du réel est corollaire du refoulement, quel que soit l’aspect et la manière de celui-ci. Il continue, de façon répétitive et monotone, à être pervers, névrosé, autiste, dépressif... C’est sa manière de mettre sa volonté au service de son incapacité à aborder facilement le “trauma” et l’imprévu, avec les capacités d’accomodation que cela nécessite. Du coup, cette difficulté est considérée et présentée par lui comme foncière, comme totale et irrémédiable. Il oublie, par là, ses oublis, en quelque sorte.

Le clinicien tombe dans le piège tendu, s’il se met à y croire lui aussi, s’il se dit, par exemple : « le Réel n’est pas la réalité ; on n’a pas accès au Réel qui est toujours hors du monde représentatif de l’être humain ». Il ferait mieux plutôt de considérer que nous avons accès à un réel limité, mais à un réel quand même. Notre réalité humaine est un réel limité, réduit à cause de nos filtres transducteurs inconscients. Ce n’est pas un en deçà du Réel. On ne fonctionne pas, psychiquement, hors du lieu et du temps réel. Le psychisme utilise des bouts du réel en les actualisant, en révélant leurs potentialités articulatoires inconscientes, celles du processus primaire freudien. Le réel n’est pas un au-delà inaccessible, un Réel philosophique, idéal, avec un grand R. Mettre un grand R au réel, c’est cela, le mode de défense psychique. Même si le clinicien est prié d’y adhérer sous peine de devenir traumatisant, il a à garder son sang-froid et à ne pas tomber, lui aussi, dans le piège du mode de défense.

 


 Réponse au traumatisé psychique


 

Il y a un risque d’opposer ce qui serait, chez certains, « traumatisme », avec son absence foncière de refoulement, sa douleur permanente fantomatique, de ce qui serait, chez d’autres, « refoulement » chronique et indépassable, à la source du symptôme, lui aussi bien pénible. Ce serait se mettre dans l’incapacité de prendre en charge et de traiter les problèmes psychiques des personnes !

S’il échappe au piège tendu par le traumatisé, le clinicien doit, sans nier la difficulté de la personne choquée dans des circonstances et moments particuliers, arriver à l’interpeller ainsi :
« D’accord, vous avez des difficultés à oublier, mais vous vous ingéniez aussi à croire ces difficultés complètes. C’est comme si vous n’aviez jamais connu un état préalable, comme si vous n’aviez pas de passé ni d’avenir. Quelle est alors votre recherche de faire cela ? Ne voulez-vous pas vous apercevoir que la danse psychique nécessite un choix des éléments retenus pour danser ? Ne voulez-vous pas comprendre qu’un choix n’est pas un refoulement calamiteux ? Que cela ne vous empêchera pas de vous adapter, quand même, aux circonstances et de renaître un tant soit peu à la vie normale ? »

Le traumatisé sera considéré, ainsi, comme quelqu’un qui redoute trop le refoulement, comme quelqu’un qui doit rester, sans cesse, dans l’insupportable, sous peine de ne plus être jamais capable de s’adapter à l’imprévu. Il ne s’agit donc surtout pas de ressasser, avec lui, l’événement traumatisant, en commençant par éviter le « debriefing » post-événement, où on lui fait repenser à l’insupportable. Déjà, ne pas remuer le couteau dans la plaie. Le « debriefing » nécessite l’intervention de professionnels adéquats, qui sachent apaiser, relaxer et non exciter. Cela peut commencer par entourer la personne dans une couverture qui la met, symboliquement, à l’abri, même si elle n’est pas blessée physiquement. Il s’agit toujours de faire prendre du recul, comme avec les méthodes d’hypnose du genre EMDR [3] ou de « training autogène », y compris, aussi, de façon inattendue, par exemple avec l’utilisation du vidéo-jeu « Tétris » dans les premières heures après le traumatisme !

C’est le même problème, à court terme, pour l’utilisation des psychotropes. Les tranquillisants habituels (benzodiazépines), ont un effet désinhibiteur ennuyeux. Les antidépresseurs, du genre IRS (inhibiteurs de la recapture de la sérotonine) et, notamment, ceux qui stimulent aussi la noradrénaline cérébrale, ne sont pas plus indiqués. Les psychiatres cherchent plutôt du côté des ß bloquants à dose forte, depuis toujours utilisés pour la « nervosité », mais cela nécessite de grandes précautions, notamment chez les sportifs (en ralentissant le cœur) et une hospitalisation. Les militaires cherchent à utiliser les morphiniques, qui créent une impression d’éloignement de la situation présente et n’ont pas seulement un effet antalgique. Ce fait explique peut-être, d’ailleurs, les raisons de certaines addictions aux morphiniques, par auto-administration chez des traumatisés chroniques. D’autres, enfin, cherchent du côté des anti-épileptiques qui « calment » l’excitabilité des neurones etc. Mais il n’y a pas de médicament miracle. Personnellement, je trouve que les antidépresseurs tricycliques, ceux de l’ancienne génération, sont encore les médicaments les plus intéressants pour traiter douleurs morales et physiques dites « chroniques ». Ce qui compte, c’est la mise à distance réalisée et pas seulement avec l’aide de médicaments. La danse psychique peut alors reprendre, même si c’est avec précaution au début.

 


 Réponse au symptomatisant psychique


 

Quelqu’un peut ne pas vouloir sortir du refoulement et du symptôme. Si le symptôme devient comme indispensable chez quelqu’un, pour que la vibration psychique globale se poursuive un tant soit peu par ailleurs, ce symptôme devient alors un « sinthome », selon l’expression de Lacan. On se résigne à une vie « souffrante ». C’est pour ne plus jamais se confronter au réel si insupportable. Le clinicien doit pouvoir l’interpeller sur son refus de considérer que la joie de vivre existe vraiment. Il doit lui témoigner que la réalité n’est pas d’abord traumatique et souffrante, malgré ce que le symptomatisant a pu tirer de son expérience de vie et qu’il voudrait absolument oublier. Il devra lui dire que la jouissance de vie nécessite une utilisation du réel, même si elle n’est que partielle. Il devra lui montrer que cela lui permettra, justement, de supporter les inévitables blessures de la vie qu’il peut encore rencontrer. Il ne s’agit donc surtout pas de ressasser le symptôme avec lui, en cherchant un sens autre, au symptôme, que d’être un retour intempestif du refoulé. Le fantasme n’est qu’un rêve et son point de ratage n’est pas forcément traumatique. Il peut être jouissif...

 


 Conclusion


 

Etre thérapeute sera donc arriver à amener le traumatisé, scotché à l’événement effroyable, à décoller du pont de son bateau, une fois la tempête passée, pour regagner une cabine plus vivable. Il s’agit de s’apaiser avec lui pour faire redémarrer la vibration psychique et sa jouissance oscillatoire.

Ce sera aussi considérer, avec le symptomatisant, qu’il n’est pas, lui, condamné aux fers, au fond de la soute du navire. La résilience n’est pas réservée à une élite. La résilience, pour les autres, pour les plus forts, ceux dont il n’est pas, est une croyance habituelle du symptomatisant. Le symptomatisant peut toujours arriver à sortir, tout de même, de son fond de cale et voir de nouveau le soleil.

Le travail du thérapeute sera de tirer un tant soit peu le premier, le traumatisé, vers l’ombre et le calme de la cale. Tandis qu’il aura comme tâche de ramener le prisonnier du fond de cale, vers un peu plus de soleil du pont.

Nous comprenons, maintenant, que le clinicien doit apprendre à être prudent quand quelqu’un se présente, à lui, comme un « traumatisé » ou comme un « symptomatisant ». Car, de coller à la clinique revendiquée, de l’entériner, lui ferait perdre aussitôt ses capacités de thérapeute. Il persisterait alors, lui-même, dans l’éternité de l’indépassable du traumatisme chronicisé ou dans la répétition, monotone et stérile, du symptôme. En effet, dans le collage au patient, il a la possibilité de créer des tableaux cliniques particulièrement complets et immuables, “caractérisés”, comme celui de l’Etat de stress post-traumatique (ESPT) ou PTSD en anglais ou ceux du DSM. Ce sont, alors, des tableaux cliniques suffisamment congelés et stables pour qu’il puisse les travailler à coup de statistiques vérifiables sur de longues périodes. Mais, en satisfaisant les épidémiologistes de la Santé mentale et les utilisateurs du DSM/CIM, il risque de devenir parjure en renonçant, dans les faits, à soigner les souffrances qu’il aurait démontrées ! Il y a un conflit d’intérêt entre le clinicien et le thérapeute, si l’élaboration clinique contribue à « geler » l’évolution d’un patient « traumatisé » ou « symptomatisant ».

En résumé, la clinique du fonctionnement psychique a à rester mouvante, par principe, sous peine de contribuer au malheur humain. Elle n’a surtout pas à être « caractérisée ». Le thérapeute doit, s’il veut jouer son rôle, cesser de croire à la clinique, tout en la comprenant. Rude métier...

 


 

> Lire aussi l’article : Douleurs chroniques et souffrances corporelles insupportables

 

 


Popularité : 7802 lecteurs au 01/12/2013

Notes

[1Une femme sur trois, par exemple, présenterait des signes d’effraction psychique après un accouchement, selon une étude israélienne de 2012

[2La base neuronale consiste en une sur-activité persistante du complexe amygdalien du lobe temporal, spécialisé dans l’indexation de la peur immédiate, mais aussi au plus long cours.

[3EMDR - Eye Movement Desensitization and Reprocessing

 

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