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Mélancolie - témoignage actuel

D 30 juillet 2008     H 17:45     A     C 1 messages


 


 

Je suis né, je suis allé vers l’âge d’homme et je m’achemine désormais péniblement vers la fin de ma vie sans avoir rien connu d’autre qu’un vague et profond sentiment de perte et d’exil. Depuis quand, je ne me souviens plus, chaque chose que je vois et que je trouve belle - la chose la plus insignifiante parfois - me donne envie de mourir. Je pense parfois que c’est pour qu’elle ne soit pas détruite ou que je ne la perde pas. Je pense d’autres fois que c’est invivable pour moi, cela, ce moment de plaisir.

C’est ainsi, j’arpente la sortie noire du paradis perdu, oui, je suis un mélancolique. On m’en a dénié le droit pourtant. « Mon » psychiatre - on se les approprie si bien d’amour et de haine - me dit un jour que si j’étais mélancolique, je n’en n’aurais rien à fiche d’abandonner les miens en commettant l’acte suicidaire. Il faut dire que j’ai du souci de ce côté-là. Les terribles épreuves en cascade qui ont presque fait disparaître entièrement ma famille de la surface du monde, à tel point que le récit en serait peu crédible et que je le tairai, ne me donnent aucune envie d’ajouter cette peine supplémentaire à leurs malheurs, moi qui passe à leurs yeux, et c’est l’une de mes conditions, pour l’un des seuls êtres qui s’en soit à peu près bien sorti. Cela leur donne un peu de force dans la vie, comment puis-je la leur retirer ? C’est un dilemme de ceux auxquels aucun psy ne croira.

Il faut, à tout pris, enferrer l’homme souffrant dans sa responsabilité. Il n’y a pas de justice en psychiatrie. On n’accorde aucun bénéfice du doute. On sait qu’au final, le souffrant sera considéré guéri lorsque sa plainte se sera tue et qu’il aura reconnu sa responsabilité. C’est ainsi que vit le mélancolique que je suis, mélancolique, donc, non reconnu. Mélancolique, ce n’est pas une posture esthétique, un regard sur soi-même. C’est un état. Considérez un instant ce regard permanent sur le monde comme derrière la vitre dépolie de Pessoa, cette impression d’être parti tout en sachant que l’on est là, ce souffrir avec les autres, pour les autres, et puis ne plus les aimer du tout d’être aussi souffrants, camper dans ce noir qui détourne les autres, les fait s’éloigner, partir, quitter, lassés. Considérer cette peine qui devient tout soi et qu’on ne peut pas confier, impossible.

J’ai voulu me soigner, j’ai voulu qu’on me soigne, tout cela a échoué. On me dit, souvent, que si je suis en vie alors c’est que j’en ai le désir. Je répondrai qu’on n’a pas compris. Que si je suis en vie, cela ne fait à mes yeux aucune différence avec la mort. Que simplement je n’ai ni désir de ceci ni désir de cela, que c’est vide, creux, sans désir sans rien, oui, difficile à comprendre. Etre mélancolique c’est être là, comme un Alzeimer. Avec des productions aléatoires et parfois spectaculaires, mais pas plus que chez les bien portants, oui car les bien portants existent, quand on est mélancolique et que l’on rêve de se réveiller, un jour, en ressentant du désir.

J’avance vers la fin de mes jours et mes jours retardent ma fin. Je les passe à regretter tout, d’être venu au monde, d’y être resté, de ne pas en avoir profité, de ne pas savoir les quitter, de ne rien savoir au fond, de n’être qu’une toile blanche sur laquelle tout glisse. Et rien ne me fait peur tant j’ai eu peur de tout. Sauf la beauté, ce qui pour moi est la beauté, lorsque je peux y voir le reflet de mon inaptitude à la supporter et qu’elle me rejette dans une ombre plus macabre encore. La mélancolie aura été ma vie, rien que ma vie, toute ma vie. Elle semble immortelle. Elle l’est.

Je suis né, je suis allé vers l’âge d’homme et je m’achemine désormais péniblement vers la fin de ma vie sans avoir rien connu d’autre qu’un vague et profond sentiment de perte et d’exil. Depuis quand, je ne me souviens plus, chaque chose que je vois et que je trouve belle - la chose la plus insignifiante parfois - me donne envie de mourir. Je pense parfois que c’est pour qu’elle ne soit pas détruite ou que je ne la perde pas. Je pense d’autres fois que c’est invivable pour moi, cela, ce moment de plaisir.

C’est ainsi, j’arpente la sortie noire du paradis perdu, oui, je suis un mélancolique. On m’en a dénié le droit pourtant. « Mon » psychiatre - on se les approprie si bien d’amour et de haine - me dit un jour que si j’étais mélancolique, je n’en n’aurais rien à fiche d’abandonner les miens en commettant l’acte suicidaire. Il faut dire que j’ai du souci de ce côté-là. Les terribles épreuves en cascade qui ont presque fait disparaître entièrement ma famille de la surface du monde, à tel point que le récit en serait peu crédible et que je le tairai, ne me donnent aucune envie d’ajouter cette peine supplémentaire à leurs malheurs, moi qui passe à leurs yeux, et c’est l’une de mes conditions, pour l’un des seuls êtres qui s’en soit à peu près bien sorti. Cela leur donne un peu de force dans la vie, comment puis-je la leur retirer ? C’est un dilemme de ceux auxquels aucun psy ne croira.

Il faut, à tout pris, enferrer l’homme souffrant dans sa responsabilité. Il n’y a pas de justice en psychiatrie. On n’accorde aucun bénéfice du doute. On sait qu’au final, le souffrant sera considéré guéri lorsque sa plainte se sera tue et qu’il aura reconnu sa responsabilité. C’est ainsi que vit le mélancolique que je suis, mélancolique, donc, non reconnu. Mélancolique, ce n’est pas une posture esthétique, un regard sur soi-même. C’est un état. Considérez un instant ce regard permanent sur le monde comme derrière la vitre dépolie de Pessoa, cette impression d’être parti tout en sachant que l’on est là, ce souffrir avec les autres, pour les autres, et puis ne plus les aimer du tout d’être aussi souffrants, camper dans ce noir qui détourne les autres, les fait s’éloigner, partir, quitter, lassés. Considérer cette peine qui devient tout soi et qu’on ne peut pas confier, impossible.

J’ai voulu me soigner, j’ai voulu qu’on me soigne, tout cela a échoué. On me dit, souvent, que si je suis en vie alors c’est que j’en ai le désir. Je répondrai qu’on n’a pas compris. Que si je suis en vie, cela ne fait à mes yeux aucune différence avec la mort. Que simplement je n’ai ni désir de ceci ni désir de cela, que c’est vide, creux, sans désir sans rien, oui, difficile à comprendre. Etre mélancolique c’est être là, comme un Alzeimer. Avec des productions aléatoires et parfois spectaculaires, mais pas plus que chez les bien portants, oui car les bien portants existent, quand on est mélancolique et que l’on rêve de se réveiller, un jour, en ressentant du désir.

J’avance vers la fin de mes jours et mes jours retardent ma fin. Je les passe à regretter tout, d’être venu au monde, d’y être resté, de ne pas en avoir profité, de ne pas savoir les quitter, de ne rien savoir au fond, de n’être qu’une toile blanche sur laquelle tout glisse. Et rien ne me fait peur tant j’ai eu peur de tout. Sauf la beauté, ce qui pour moi est la beauté, lorsque je peux y voir le reflet de mon inaptitude à la supporter et qu’elle me rejette dans une ombre plus macabre encore. La mélancolie aura été ma vie, rien que ma vie, toute ma vie. Elle semble immortelle. Elle l’est.

 


 

 


 


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1 Messages

  • Docteur Louys , votre article m’enthousiasme sur la mélancolie . Moi , je suis mélancolique de mon premier emploi de 1997 à 2002 ; ou tout etait tranquile et bien payé . Je n’avais pas concience de la chance que j’avais . Mélancolique aussi de mon OPEX avec l’OTAN ( IFOR) Mais les deux me donnent des souvenir inoubliables .


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