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Inconscients, traductions, reformulations

D 10 mars 2007     H 13:38     A Louÿs Jacques     C 0 messages


Texte exposé le samedi 2 juin 2007 à la Sixième journée de printemps du Centre Psychothérapique St Martin de Vignogoul et de l’association ISADORA intitulée : « Le souci de traduire … »

 


 

Il y a la façon neurolinguistique d’aborder le langage [1]. Cette façon utilise le concept philosophique d’émergence, chez le petit enfant. Il s’agit, pour lui, d’empiler des acquis psychiques successifs de compétences de plus en plus complexes. Et, ces compétences complexes permettraient des rétroactions sur les compétences plus simples. Le psychisme est le plus achevé du neurologique. On observe l’émergence consciente, surgissant par miracle de l’inconscient des routines neurologiques. Mais, cette conception a un biais important : elle pense en termes de niveaux hiérarchiques et jamais de perte de potentialités. Par exemple : pour les tenants de l’émergence, si on fabrique du verre avec de la silice et des liants, en les chauffant fortement, on obtient une propriété nouvelle, celle de la transparence ; ce n’est jamais compris, par eux, comme la résultante d’une perte d’opacité.

Dans cette logique, l’émergence suprême, la construction la plus élaborée pour une langue, sera toujours celle du sens ultime de ce que l’on voudra dire. C’est le niveau du conscient le plus pointu, celui de la compétence la plus élaborée. Depuis Aristote, c’est le modèle préféré des tyrans, puisqu’il privilégie toujours un niveau supérieur aux autres, niveau qui sache guider et corriger les niveaux inférieurs, qui ne sont jamais assez “au niveau” du dominant. C’est la base de la rééducation cognitivo-comportementale. Elle veut changer dogmatiquement les routines neurologiques inconscientes résultant de mauvais apprentissages, par cet effet de rétroaction possible des compétences complexes sur les compétences les plus simples. Cette notion de rétroaction du complexe au plus simple, est la clé pour comprendre cette idéologie élitiste.

 


 

La bonne santé mentale est donc, pour les conceptions neurologiques, le fonctionnement optimal des fonctions psychiques comprises comme émergentes des fonctions neurologiques les plus élaborées, y compris pour le langage ; la maladie se conçoit comme une insuffisance, trouble (disorder), de cette émergence et le retour à des fonctions neurologiques inférieures. L’ordre hiérarchique est atteint.

Suivons, maintenant, une autre conception du psychisme avec le modèle de la jouissance psychique. La jouissance psychique se réalise par homéostasie, par équilibrage délicat de fonctions opposées. Elles donnent à la vie un plaisir délicat d’investissements toujours précaires et labiles. Ce modèle est tout à fait différent de celui de l’émergence car, ici, c’est d’un déséquilibre entre fonctions contraires, par blocage de ces équilibres, que naît la clinique. Ces fonctions psychiques ne sont pas seulement neurologiques et propres à un individu, mais aussi interindividuelles, dans la relation mère-enfant, dans les relations sociales et dans les relations sexuées. Seulement, de fonctionner en équilibres opposés de plus en plus raffinés, elles perdent de leurs potentialités initiales pour se réduire à ce qui permet juste le fonctionnement psychique. Il y a différentes réductions possibles de la réalité et différents champs psychiques concrets, dont celui du langage, qui est aussi celui du social.

C’est une conception plus démocratique, plus humble. Elle nous sert à concevoir le psychisme comme nécessitant une succession de pertes de potentialités chez l’enfant. Cela se fait par des réductions successives depuis sa naissance. Par exemple, au niveau du langage et des phonèmes qu’il est capable d’émettre, il présente une perte importante de ses capacités phonétiques lors de sa première année de vie. Il va progressivement être restreint à ne pouvoir émettre que les phonèmes de la langue maternelle. De même, son apprentissage des langues va être différent après les trois-quatre premières années de vie. Il va être beaucoup plus difficile, pour lui, d’acquérir une langue étrangère, après cette période.

Cette autre conception utilise des niveaux successifs de réduction des possibles. Ce sont les possibles qui se réduisent à partir d’une “totipotence” initiale, de la toute potentialité des débuts de la vie. Le sens de ce que nous voulons dire à l’autre, ou le sens de ce que nous voulons cacher à l’autre, tout cela est donné d’abord par la fonctionnalité de l’inconscient. Et, c’est l’expression qui en est faite, qui se réduit dans des langues différentes, caractérisées par des syntaxes propres. Ça se réduit encore dans les idiomes particuliers des utilisateurs de ces langues, jusqu’à l’émission d’une phrase concrète par quelqu’un. Cette émission est bien la conséquence d’une suite de réductions en cascade.

Ce modèle est vraiment différent de celui de la neurolinguistique :

  • dans le modèle neurologique par émergence, le sens est ultime, la syntaxe est posée d’abord et la sémantique ensuite ; c’est une conception par étages et on y parle de niveau supérieur et d’inférieur ;
  • dans le modèle par cascade de réductions, le sens sémantique est élaboré de façon inconsciente ; c’est ensuite, que l’on affine le message par réductions successives, dans la syntaxe d’une langue véhiculaire jusqu’à une expression unique ; on y parle d’amont et d’aval d’un même courant, de façon horizontale plutôt que verticale.

Dans cette conception réductrice horizontale, on part du sens pour arriver à exprimer quelque chose d’une manière toujours insatisfaisante, puisque c’est le résultat d’une cascade de réductions et de simplifications immanquables. Pas besoin d’être dysphasique pour cela. On se débrouille comme on peut pour trouver une formulation qui suffise à transmettre le message. Le problème est toujours de ne pas trop le réduire dans son émission. Je cite l’argument des Journées : « Pourquoi l’homme a-t-il besoin de répéter ses phrases, l’écrivain de revenir sans cesse sur son ouvrage, le peintre sur sa toile, le musicien sur sa portée, sinon parce qu’ils savent bien qu’un écart fondamental subsiste entre ce qui les habite et ce qu’ils expriment ? Toute expression constitue un effort démesuré de tenter d’en restituer quelque chose. Qui plus est, ce « quelque chose » laborieusement formulé vient s’adresser à un autre qui, même s’il partage la même langue, ne peut y reconnaître un sens qu’à travers ses propres marques linguistiques. ». Le risque, en effet, de cette façon de faire, est de trop réduire le message. C’est comme en cuisine, quand on fait réduire la sauce pour qu’elle devienne plus onctueuse. Si vous allez trop loin, elle va finir par sentir le brûlé et être dénaturée. La clinique apparaît alors et c’est elle qui nous donne des arguments pertinents en faveur de cette conception.

 


 

Pour expliquer cette autre façon de voir les choses, considérons que l’inconscient humain se forme dans la période de la dyade mère-enfant, celle des six premiers mois de la vie. Il se constitue comme ce qui permet le filtrage des éléments sensoriels et moteurs de source interne ou externe, en les transformant au passage par un effet de transduction. Concevoir l’inconscient comme un “filtre transducteur”, fait que la réduction initiale des potentialités des messages du réel est double :

  • d’abord, cela ne prend en compte que certains éléments du réel pour les transformer en “signifiants”, en ne captant que ce qui passe dans le filtre ; il y a déjà une perte sérieuse à ce niveau ;
  • mais aussi, par le fait que la transduction transforme la nature des impressions physiques du dehors en impressions internes, et transforme celles, hormonales ou neurologiques, du dedans des corps de la dyade, en expressions objectives ; dans la transduction, le signal change de support pour continuer à être transmis et servir de message.

La transduction permet, en temps réel, de transformer les éléments qui passent du dehors au dedans de la dyade (et pas seulement de l’enfant), ou du dedans au dehors de la dyade tout aussi bien, en éléments de mémoire (en “traces mnésiques” disait Freud). De ce fait, ces éléments gardent des articulations privilégiées parmi toutes les articulations possibles obtenues dans l’apprentissage du lien d’attachement réciproque de la dyade mère-enfant. Ce sont les articulations fonctionnelles de ces éléments filtrés en permanence, qui sont mis en mémoire et les transforment en messages.

Ces articulations fonctionnelles inconscientes, articulations privilégiées de signifiants capables d’être gardées en mémoire, vont être du même type chez tous les êtres humains. Avant de se trouver différentes, par des réductions supplémentaires amenées par les différentes langues des hommes et les parlés personnels, ces articulations sont constitutives de l’inconscient de tout homme. La base fonctionnelle inconsciente est la même chez chacun, même si les éléments articulés, les signifiants utilisés, forment une collection propre à chaque dyade. Il n’y a pas d’inconscient collectif, proprement dit, qui serait transcendant par rapport à l’homme, mais une même fonctionnalité trans-humaine entre l’un et l’autre. Cette fonctionnalité est, d’emblée, partagée avec l’autre, puisqu’elle naît dans cette relation particulière de la dyade, qui est comme un organisme à deux têtes, avec une mémoire partagée, qui fonctionne d’une tête à l’autre. Quand nous voudrons avoir une mémoire individuelle, il nous faudra, en quelque sorte, nous diviser en deux, faire « l’autre » pour nous-même. Cela nous permettra, alors, de se parler à soi-même comme à un autre, dans notre “for intérieur” comme on dit, c’est à dire notre forum privé.

Quand nous traduisons un parlé d’une langue dans le parlé d’une autre, nous revenons, dans un premier temps, en amont, dans le courant moins réduit des langues que le parlé individuel ; c’est le niveau syntaxique. Chaque langue à sa syntaxe et les locuteurs d’une même langue ou idiome partagent la même syntaxe. Mais, vous voyez que nous sommes obligés, pour pouvoir passer d’une langue à l’autre dans une traduction, de revenir à la source proprement dite, qui est celle des mécanismes inconscients communs à toutes les langues, puisque communs à tous les hommes. C’est là que naît la sémantique, sous son double aspect de donner du sens ou de retenir du sens. Nous sommes obligés de revenir au niveau de ce filtre transducteur, que nous possédons tous, et qui est constitué des premières articulations de signifiants fonctionnant dans la dyade des premiers âges de chacun. Car, il nous faut aller aux racines du sens de ce que nous voulons dire ou cacher à l’autre.

C’est à partir de ce niveau fonctionnel sémantique inconscient, que nous pouvons repartir dans le fonctionnement syntaxique de chaque langue et dans le raffinement des tours de langue de chaque parlé individuel. Et, si nous repartons dans une autre langue que celle du départ, alors nous effectuons une traduction. Et, si nous revenons dans la même langue de départ, nous pouvons reformuler les choses autrement, d’une nouvelle façon. La reformulation, c’est comment on va dire autrement à quelqu’un la même chose, qui n’a pas assez été perçue et comprise suffisamment par l’interlocuteur. Pour reformuler autrement quelque chose, qui a été dit dans la même langue, il nous faut aussi revenir à la source sémantique, car il faut savoir ce que l’on voudra dire, avant de le dire.

L’important est de réaliser que, dans toute reformulation,- et dans toute démarche psychothérapique où on utilise cette technique, on fait, chaque fois, jouer l’inconscient jusqu’à sa source, pour y arriver ! Et, si un ordinateur sera capable un jour d’une réelle traduction ou d’une reformulation d’un énoncé, ce sera en tenant compte nécessairement de cet arrière-plan sémantique qui est double, entre donner métonymiquement du sens et retenir métaphoriquement du sens.

 


 

Evoquons brièvement ce niveau moins réduit de la dyade, et les articulations signifiantes de base qui caractérisent la fonctionnalité inconsciente, qui y est à l’œuvre. Ce sont donc celles qui permettent à chaque enfant d’entrer, par la suite, dans l’apprentissage de la langue sociale et la communication avec les autres. Ce sont celles qui lui permettent, aussi, parallèlement, de se construire une parole personnelle et d’avoir une identité narcissique propre, en investissant son corps propre comme corps individuel. Je m’appuie, pour cela, sur le travail analytique qui permet de déduire, par inférence, le fonctionnement inconscient et ses règles communes, en amont des signifiants personnels rencontrés dans le tête à tête de la psychanalyse. Freud en avait dégagé les aspects principaux comme “condensations” et “déplacements”, dans son élaboration du “processus primaire”. Lacan en avait, par la suite, parlé sous un angle plus linguistique, comme “métonymies” et “métaphores”. Mais, attention ! Il ne s’agit pas encore des métonymies et des métaphores des langues humaines concrètes, mais de celles qui assurent le fonctionnel inconscient de la dyade, sous la forme de signifiants s’articulant entre l’un et l’autre. Ce n’est qu’ensuite, qu’elles vont servir à l’enfant, sous une forme plus réduite, pour apprendre le langage véhiculaire de son entourage et lui permettre de se socialiser. Cela lui permettra, parallèlement, de développer aussi son narcissisme, en élaborant un langage intérieur.

On peut tout à fait se contenter de ces élaborations freudo-lacaniennes, pour conduire une psychanalyse normale. Mais, cela reste encore insuffisant, trop binaire en fait, pour aborder la clinique du psychisme de façon plus démonstrative. Je me suis donc attaché à améliorer la formulation de ces opérations. Il nous faut, en fait, quatre opérations de base pour comprendre vraiment la fonctionnalité humaine inconsciente et les articulations logiques, qui rendent cet inconscient, de type freudien, opératoire :

  • deux sortes de métonymies, méronymie et holonymie, vont donner du sens à ce qu’on va dire à l’autre ;
  • deux sortes de métaphores, antonymie et synonymie, vont cacher du sens dans ce qu’on va dire à l’autre.

Toutes ces opérations vont nous être indispensables pour fonctionner inconsciemment. En simplifiant, disons que cette fonctionnalité inconsciente est oscillatoire entre métonymies et métaphores : on parlera, alors, d’oscillations métaphorico-métonymiques. C’est à ce niveau d’oscillations psychiques que nous faisons appel à notre insu, pour toute traduction ou pour toute reformulation d’un propos. Cela nous permet de comprendre le développement du langage et de la socialisation du petit enfant. Chaque langue est une application réductrice,- et astucieuse, de ces oscillations langagières. Chaque parlé individuel est une réduction encore plus grande et astucieuse, des choix originaux.

 


 

En conclusion : l’inconscient n’est pas structuré comme un langage. C’est le langage qui interprète l’inconscient et sa fonctionnalité [2]. Et, je me sens, naturellement, tout à fait frustré de ne pas avoir réussi à vous dire ce que je voulais vraiment vous dire ! Big brother ne va pas être content...

 

> Lire aussi l’article : Note sur neurologique et psychique : articulations et différences

 


[1On lira avec intérêt, à ce sujet, le livre résultant de la direction de deux scientifiques strasbourgeoises, Mme le Pr Elisabeth Demont et Mme Marie-Noëlle Metz-Lutz, intitulé : « L’acquisition du langage et ses troubles » , coll. Psychologie (Théories, Méthodes, Pratiques), SOLAL Editeurs, Marseille, 2007

[2On pourrait dire aussi avec J. Lacan : « Le langage du symptôme a le caractère universel d’une langue qui serait entendue dans toutes les autres langues » in Ecrits, Seuil, Paris 1966 p.293

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