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Document clinique : Observation de B. Ball d’une paranoïa complexe

D 29 septembre 2006     H 11:13     A Ball Benjamin     C 0 messages


> Ball Benjamin, La folie érotique (Encéphale, 1887. T. VII, p. 188)

> Ce texte est une illustration de l’article : La perversion-psychose dans le registre social du psychisme : passages à l’acte agressifs paranoïaques, attentats, massacres, génocides, guerres totales, “suicides” collectifs...

> Texte complet de la leçon sur Psychanalyse-Paris.com

Le... malade est un homme de 39 ans bien constitué physiquement et ne présentant aucune de ces tares qu’on a l’habitude de rencontrer chez les aliénés héréditaires ; et cependant une hérédité des plus déplorables pèse sur lui depuis le commencement de son existence ; son père était un halluciné persécuté ; il était généralement connu dans le pays sous le nom de fou. Cet homme, mort à un âge très avancé, a eu dix-neuf enfants, dont notre malade est le treizième. Comme je l’ai fait remarquer bien souvent dans mes leçons, la longévité et la fécondité excessive chez les ascendants sont des prédispositions à l’aliénation mentale.

La mère est morte à l’âge de 95 ans ; elle était épileptique. Notre malade a subi de bonne heure la double fatalité héréditaire qui pesait sur lui. Persécuté, il l’est par son père ; épileptique, il l’est par sa mère ; cependant il a pu conserver une vive et puissante intelligence.

Cet homme a reçu une éducation supérieure. Destiné à devenir prêtre, il est entré au séminaire où il a fait de très bonnes études classiques, et s’il n’est point bachelier, c’est que ses supérieurs ne désiraient point qu’il acquît ce grade. Manquant de convictions religieuses, il quitta le séminaire pour entrer dans l’enseignement, dans l’enseignement libre, le seul qui lui fût ouvert puisqu’il n’avait aucun grade académique. Cependant, dès les premiers temps de sa vie, il avait éprouvé des phénomènes singuliers, qui ne peuvent être caractérisés que par un seul mot : ce sont des vertiges épileptiques. Ces accidents ont augmenté de plus en plus et l’ont poursuivi dans tout le cours de son existence.

Après avoir cherché à se faire une position dans l’enseignement, il l’avait quitté pour entrer dans le commerce, où il était très apprécié à cause de ses qualités de comptable ; mais, à chaque instant, des incartades venaient compromettre son avenir ; des actes étranges, insensés, venaient traverser une vie d’ailleurs très régulière. C’est ainsi qu’un jour jouant au billard il s’était oublié jusqu’au point d’uriner dans le paletot d’un de ses deux collègues. Interpellé pour ce fait, il nia avec la plus grande énergie, mais les preuves de sa culpabilité, étaient trop évidentes, et il fut congédié. Bientôt après il tomba dans la misère.

Malgré toutes ces vicissitudes, il ne parait pas avoir jamais eu d’impulsion criminelle. Mais, au milieu de ces circonstances, un nouveau trouble se dessinait chez lui, il y a sept ans. C’est alors qu’il a commencé à éprouver des hallucinations de l’ouïe ; il entendait des injures grossières, et par degrés, il est entré dans la sphère du délire des persécutions. D’abord ses soupçons se sont portés d’une manière vague sur le monde tout entier ; puis il a fini par être interné dans divers asiles et en particulier à l’asile de Saint-Dizier ; là il a fait choix de son persécuteur dans l’honorable directeur de cet asile. Nous avons donc affaire À un épileptique, à un halluciné et à, un persécuté, trois conditions qui concourent à en faire un aliéné très dangereux.

Nous relevons chez ce malade d’autres étrangetés ; d’abord notre homme est un somnambule ; certains faits qui se sont passés dans sa vie ne peuvent laisser aucun doute sur ce sujet. À diverses reprises, cet homme chargé d’un grand travail de comptabilité, s’est levé un beau matin et a trouvé son travail tout fait, comme par enchantement. Les hommes qui éprouvent de ces agréables surprises sont toujours des somnambules. Notre épileptique, notre halluciné, notre persécuté est donc aussi somnambule ; il est en même temps un impulsif. Il est atteint de cette forme de délire décrite en Amérique sous le nom de topophobie ; il y a des endroits où il n’ose pas passer de peur de voir les maisons s’écrouler sur lui. Il est aussi atteint d’onomatomanie, cette curieuse défaillance intellectuelle dans laquelle les malades s’acharnent à la poursuite de noms qu’ils ne peuvent retrouver. Enfin, dans diverses circonstances, il éprouve le besoin de réciter de longues tirades classiques qui lui sont restées dans la mémoire.

Voilà donc un homme dont la vie a appartenu dès son début à l’aliénation mentale ; et cependant, jusqu’à l’époque de son premier internement, il avait rempli de la façon la plus satisfaisante tous ses devoirs de citoyen. Il a pris une part active à la campagne de 1870, il a été blessé à Sedan et, à la fin de la guerre, il avait été proposé pour le grade de sous-lieutenant.

Une circonstance toute particulière a modifié le cours de ses idées. Il se rendait un jour à ses occupations habituelles lorsqu’il rencontra dans la rue une jeune fille qui croisa le regard avec lui et disparut. Il reçut aussitôt ce que Stendhal appelle le coup de foudre et, à partir de ce moment, il se prit d’un amour idéal pour cette jeune personne ; elle ne doit même pas savoir qu’elle est aimée ; lorsqu’on cherche à émettre des doutes sur le caractère platonique de cette passion, il éprouve une émotion qui va facilement jusqu’aux larmes. Le mariage répugne à ses pensées, il veut rester fidèle à l’objet de son amour. Cependant, l’impression que cette jeune fille a faite sur ses sens est tellement fugitive, qu’il ne peut pas se rappeler si elle est blonde ou si elle est brune.

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