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La perversion-psychose dans le registre social du psychisme : passages à l’acte agressifs paranoïaques, attentats, massacres, génocides, guerres totales, “suicides” collectifs...

D 28 septembre 2006     H 09:59     A Louÿs Jacques     C 0 messages


> Article dédié à la mémoire du Dr Maurice Dide : « En janvier 1944, il est déporté au camp de concentration de Buchenwald. Courageux jusqu’au bout, il meurt le 26 mars 1944, mordu par les chiens des gardes SS pour avoir porté secours à un déporté, en bravant l’interdiction faite aux médecins prisonniers de soigner des malades. » (Mémoire et Espoirs de la résistance )

 


 

 


 INTRODUCTION


 

Ce que nous appellerons, ici, paranoïa, sera en partie différent de la description habituelle, qui se présente sous forme de catalogues de signes collectés et plus ou moins bien articulés [1]

Le mot paranoïa vient du grec para, à côté, et de nous, l’esprit. Il était déjà utilisé par Hippocrate et Platon. Il qualifie actuellement une affection “mentale” souvent décrite comme une enflure délirante du “moi”, réduisant la maladie à un problème strict de psychose narcissique, avec un délire servant à conforter cette enflure et amenant des comportements agressifs. Or, la perversion-psychose est loin d’être limitée à un problème narcissique [2]. Dans notre propos, nous la trouverons même très éloignée d’une problématique narcissique. Cela ne signifie pas que la perversion-psychose soit in-envisageable dans la relation à soi-même, comme nous le verrons plus tard. 

Par ailleurs, nous avons vu la perversion-psychose à l’œuvre dans les relations sexuées, pour expliquer la genèse des crimes sexuels impulsifs. Il ne s’agit pas non plus de cela, mais de relations sociales, en tant que relations concrétisant la danse gestuelle du langage et de la langue commune. Voir, à ce sujet, l’article : Préliminaires à une clinique du langage et du social. Nous ne reviendrons donc pas sur la définition du social utilisée dans notre argumentation.

 


 

Une certaine reconnaissance des formes sociales de paranoïa existe en psychopathologie, à partir de la notion de “folie à deux” de Lasègue et Falret. Mais, les observations historiques, par exemple celles de Legrand de Saulle avec son concept de “délire communiqué” dans les familles (1871), se sont malheureusement peu à peu perdues ou ont été largement estompées. Certains psychopathologues anglo-saxons acceptent encore la notion de paranoïa “à plusieurs” qu’ils dérivent de la notion de “folie à deux”. Toutefois, ils affirment aussitôt qu’il s’agit de formes extrêmement rares, évoquées par exhaustivité sans avoir une réelle importance en clinique ! [3] Il y a, certainement, un grand vertige conceptuel angélique, qui empêche ces auteurs de concevoir la fréquence réelle de cette affection et de ses effroyables conséquences. Pourtant, les déterministes génétiques envisageables sont devenus beaucoup plus complexes, actuellement ; des effets de seuils permettent de comprendre comment une famille ou une foule peut éprouver le même déséquilibre psychique, au même moment, sans avoir besoin d’utiliser le terme, vide de sens, d’ “hystérie collective”. 

Pourquoi garder, malgré tout, le terme de paranoïa ? Il reste commode d’utiliser des expressions telles que “paranoïa en réseau” (ou “délire d’interprétation”) et “paranoïa en secteur” (ou “délire passionnel”). De plus, nous allons en soutenir la pertinence clinique, à condition de les placer dans ce registre social, sous peine de ne pas en comprendre la singularité et l’origine. 

La différence avec les psychoses affectives proprement dites [4] tient aux conditions d’apparition d’une hyper-affectivité insupportable et des écroulements symptomatiques psychotiques, qui en résultent. On parlera de « perversion-psychose », en sous-entendant qu’il s’agit bien de psychose affective résultant de manipulations d’affects sociaux. C’est dans le registre social que la paranoïa, comme perversion-psychose, arrive à être vraiment intelligible. La paranoïa apparaît comme un aspect des troubles affectifs collectifs, troubles créés par des manipulations du pouvoir ou du contre-pouvoir et résultant de leurs affrontements délétères. 

L’enquête familiale, sociale, ethnologique, sera indispensable au clinicien, s’il veut ne pas se restreindre à récolter des signes d’un catalogue pragmatique, comme ceux du DSM ou de la CIM. Cela lui sera utile, surtout, s’il veut comprendre un minimum la psychopathologie d’un tel délire psychotique, préalable indispensable à tout traitement étiologique du problème. Encore lui faut-il trouver le courage de ne plus participer à la fuite générale actuelle devant la gravité et l’ampleur du problème, à l’heure où l’Université ne donne plus du tout l’exemple à ce sujet. 

 


 L'AFFECT COLLECTIF


 

L’affect est considéré, ici, comme étant essentiellement collectif et expansif. L’affect nous met en réseau d’emblée avec les autres êtres humains, dans le registre social et langagier. C’est, dans le modèle utilisé ici, ce qui permet un “tout” (sans partie), par une opération métaphorique appelée synonymie :

 


 

  • au niveau du langage, c’est une unité signifiante qui rend homogènes les signifiants d’une langue utilisée dans le langage commun des participants. Cela transforme les éléments d’une langue en synonymes, en leur donnant un même accent langagier populaire ou raffiné, et une même prosodie générale : voix blanche de la stupeur, voix rauque de la colère, voix gaie de la joie... tout en refoulant ceux qui ne sont pas de la même tonalité.
  • au niveau social, il y a établissement d’une foule cohérente, dansant le gestuel collectif du langage (en y incluant déjà le collectif familial) en un collé-serré festif, plus ou moins intense. L’affect donne corps à une unité immanente sociale de personnes, liées par une même réaction spontanée. C’est une réaction d’ensemble et non une action commune.

Mais, attention ! L’affect est une abstraction et non pas une discrimination. Le refoulement à l’œuvre ne sert pas à discriminer, mais à “oublier” les différences qui resteraient perceptibles. Cela n’a rien à voir avec la construction d’une représentation idéale, base de la connaissance rationnelle et cognitive. Dans l’affect, on ignore plutôt quelque chose par refoulement. C’est la constitution d’un “croire” affectif et non pas d’un “savoir” cognitif. Or, l’affect est souvent décrit de façon discriminante, “cognitive”, c’est à dire par paires d’opposés :

  • joie / tristesse
  • colère / peur
  • étonnement / dégoût etc.

Cela est dû aux travers liés à son étude, l’habitude en sciences étant de tout découper ainsi. Ne cédons pas à cette réduction qui nous fait perdre le continuum existant entre les différents aspects de l’affect. Il y a constitution d’une abstraction affective, alors que le tronçonnage dialectique cognitif pourrait se poursuivre, aussi bien, à l’infini. 

Ce n’est que dans la bascule oscillatoire vers l’action, que le continuum abstrait se dénouera, car le pôle opposé de l’affect est celui, métonymique, de la méronymie - celui de “la partie pour le tout”. C’est ce pôle opposé qui est, alors, de nouveau sollicité [5]. On y passe à une affirmation nominative (par l’utilisation d’un nom propre, d’un sujet de la phrase), et à l’apparition d’un « chef » social. Dans le symptôme psychotique, cette apparition sera déchaînée en une action impulsive, plus ou moins bien structurée et folle. On aura apparition d’un « chef fou ».

 


 LES MANIPULATIONS PERVERSES DE L'AFFECT


 


 

Au départ, un chef d’un groupe social défini (de la famille à l’humanité...), ou un chef révolutionnaire, cherchant à s’emparer du pouvoir et voulant renverser le premier, estime que sa jouissance est trop faible. Il trouve insupportable le manque de ferveur et d’adhésion affective des membres de son social. Ou alors, il se méfie de l’affect spontané de sa famille, ou de son peuple. Cet affect déborde trop, à son goût, les limites du social qu’il veut contrôler. Cela permet trop, à ceux qu’il veut assujettir, de communier avec d’autres. Il va s’efforcer de susciter, de façon perverse et artificielle, un affect collectif strictement localisé autour de lui. Il va créer une émulation collective, en utilisant les capacités de la foule à présenter une communion affective, par un effet de synonymie et de refoulement concomitant. Pour y arriver, tous les aspects du champ affectif seront bons à manipuler, qualitativement et quantitativement. 

Un groupe social se définit par la distinction de « membres », intégrés à un corps social et de « non-membres », rejetés de ce corps. C’est pourquoi, la manipulation de ces personnes perverses sera toujours à propos du SACRÉ, afin d’instrumentaliser le sentiment de communion pour le mettre au service du pouvoir ou du contre-pouvoir. Le sacré le plus profond, c’est celui de la mystique, qui se veut à la source même du sacré. Le sentiment mystique rend compte, au mieux, de ce qui dépasse le “social” défini. C’est la communion totale, qui dépasse la distinction constitutive du groupe social, pour englober les groupes voisins, jusqu’à l’humanité entière et même, au-delà, jusqu’à l’univers tout entier. Le sentiment mystique naît de l’abstraction affective, qui ne tient pas compte, à l’origine, des traits distinctifs créés par le chef et qui amènent une partition de cet ensemble social. C’est donc un danger pour le chef (ou le contre-chef !), qui veut faire coller son groupe autour de lui.

Le “tout” (sans partie) de l’affect doit devenir, par manipulation, un TOUT qui accentue le refoulement et l’abstraction sociale, afin de permettre au chef de communier avec le collectif, en gommant, le plus possible, tout trait qui permettrait de distinguer le chef, ou le révolutionnaire, des membres du collectif. Cela, afin de créer une identification du plus grand nombre possible des membres du collectif au chef, ou à son concurrent, pour les entraîner dans la lutte qu’ils mènent pour garder, ou conquérir, le pouvoir. 

En accentuant le collage affectif commun, le pervers manipulateur essaie de gagner des forces collectives. Cela lui servira pour l’action, quand la bascule des pôles psychiques fait passer le tout social de l’inhibition à l’action ! Il s’efforcera d’entraîner les éléments de sa communion affective à basculer dans l’action radicale. Il agit, ainsi, au risque de détraquer les capacités affectives du collectif sollicité, c’est à dire au risque de provoquer une perversion-psychose, en lui-même ou chez le membre du collectif assez identifié à lui. Cette psychose se traduira par des passages à l’acte d’une violence déchaînée.

Ce chef va s’efforcer, à la suite de ça, de détruire la religiosité populaire habituelle, par exemple, en faisant appel à la “raison”, c’est à dire au psychisme névrotique cognitif centré sur les oppositions dialectiques, pour justifier l’attaque des croyances éthiques traditionnelles du social, notamment celles du respect de l’autre. La paranoïa montre cette utilisation de la “raison” contre la “croyance”, au point d’être nommée “folie raisonnante”. De cette manière, le chef essayera de créer une adhésion à des positions anti-religieuses, justifiant la violence. Sinon, le chef, ou son challenger, essayera d’apparaître comme le plus religieux de tous. Il s’efforcera d’être perçu comme un chef spirituel avant tout, afin de réaliser une instrumentalisation de la religion. Fréquemment, il transforme la religion commune en religion officielle et intensifiée, à sa dévotion. Ou bien, il crée une religion propre, une secte, censée réunir les seuls croyants réels. L’important est de générer une idéologie ad hoc, afin que le manipulateur puisse profiter de la justification de la violence créée par son emprise sur la religion. Cette idéologie n’a pas besoin d’être réellement rationnelle. Il suffit qu’elle en ait les apparences. On peut définir la base de la pensée « paranoïaque » comme ce qui imite une pensée rationnelle, selon les capacités d’élaboration du social considéré. Elle n’a pas besoin d’être vraiment rationnelle, puisque son but est ailleurs, à savoir de servir à la justification des actions folles du chef. Il s’agit, plus exactement, d’une folie « pseudo-raisonnante », dont le sens est la justification des passages à l’acte agressifs ou des envies de passages à l’acte.

Une croyance, figée et rigide, se constitue alors, résultant de cette activité perverse manipulatrice, devenue folle. Ce n’est pas une croyance opaque et vague d’une foule partageant une même ignorance, ou superstition. C’est une croyance délirante de forteresse défensive. La Foi commune, indiscutable, sert à refouler les hésitations de chacun, dans la création d’une religion officielle à la botte du dictateur, quand il ne la dirige pas lui-même. Ou bien, il crée une “secte”, ayant une croyance forte, selon une stratégie privilégiant soit la quantité (religion officielle), ou soit la qualité (secte).

Souvent, on appelle “secte” le social ainsi constitué en réseau accentué. Elle est composée de membres réalisant gestuellement un réseau de signifiants, par leurs articulations et leurs relations. Le mot secte (du latin secta, dérivé du verbe sequi, qui signifie « suivre », ou du latin sectare, qui signifie « couper »), renvoie bien à une séparation d’un collectif du reste de la communion humaine, pour suivre une autre voie. Mais, nous voyons qu’il nous faut étendre ce concept à tout collectif se séparant du reste de l’humanité, pour intensifier le collage cognitif autour d’un dogme établi, d’une croyance inébranlable et folle, et pas seulement sous l’aspect de secte religieuse, proprement dite. On peut trouver des sectes philosophiques, gnostiques, ésotériques, écologiques, politiques, nationalistes, racistes, hygiénistes, diététiques, thérapeutiques, psychanalytiques, psychologiques, “commerciales”, “scientifiques”, “inventives”, “artistiques”, “matérialistes”, « zététiques », athéistes, laïcistes, pacifistes, martiales etc. La pensée officielle y règnant, devient une « foi » indiscutable. Le terme de « délire en secteur » est donc bien choisi pour évoquer cette constitution de sectes. 

L’homogénéité accrue du social apparaîtra dans l’homogénéité des positions affectives des participants, qui ne peuvent y déroger sous peine d’exclusion totale. Le social prime par dessus tout. La méfiance est grande envers ce qui pourrait en altérer sa thématique et la trahir. Cette méfiance, et cette peur de la trahison, sont corollaires de la constitution de la paranoïa. Un filtrage supplémentaire se met en place pour accentuer le refoulement de ceux qui n’ont pas à avoir accès au champ affectif à intensifier. Le “secret” devient une nécessité, amenant une thématique de complot à construire et à tenir. 

La secte peut, toutefois, rester de nature plus “mystique” d’apparence : clan particulier magique, famille ou caste sacrée, réunion privée d’adoration, société initiatique secrète, célébration sacrificielle ésotérique, circuit occulte de sympathisants mystiques, peuple “élu”, royaume sacré, empire divinisé... Le délire justificatif reste plus modeste et plus lâche, au profit du « mystère » soigneusement entretenu. C’est alors un délire en réseau qui se constitue, et c’est « l’autre » qui complote contre la secte. Mais, le délire existe tout de même et signe la décompensation en cours. Nous en verrons les raisons un peu plus loin.

La concurrence entre le chef et les révolutionnaires voulant l’évincer, en dénonçant la moindre de ses défaillances, amène chacun à créer une pensée totalitaire grandissante, prenant l’aspect du dogmatisme le plus obtus, au détriment de toute discussion possible. Les sectes se radicalisent dans des mouvements fanatiques, révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. L’escalade, entre révolution et contre-révolution, se dramatise dans des slogans de plus en plus monotones. Chaque idéologie ne peut qu’augmenter la pression affective de la famille, du clan, de la foule ou du peuple, ainsi travaillés au corps et de plus en plus paralysés par la rigidité grandissante des réseaux de signifiants, situés au cœur des idéologies concurrentes. A un moment donné, les capacités d’abstraction du social, en général, se trouveront immanquablement débordées. Un élément du réseau de signifiant deviendra prépondérant sur les autres. Il va servir de base au retour d’une action impulsive calamiteuse symptomatique globale, justifiée par un collage idéologique total. C’est l’apparition de la paranoïa en secteur généralisée. Et, le délire de la folie pseudo-raisonnante surnagera, pour justifier les exactions.

Exemple cité dans le Rapport 2010 au Premier ministre de la MILIVUDES - Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaire - : "Pour les spécialistes, ce sont l’attitude du leader, ses ordres et ses initiatives qui risquent au final de précipiter la fin du groupe.

L’exemple du Temple du peuple du révérend Jim Jones, aux États- Unis, en est la plus parfaite illustration. Cette Église a été fondée à partir d’une première communauté nommée Église chrétienne de l’Assemblée de Dieu, ou encore Église du plein Évangile du Temple de Dieu, en 1953. Parmi les convertis, il y avait des marginaux, des gens âgés, de nombreux assistés recevant les secours de l’aide sociale, mais, aussi, des gens aisés, instruits, « séduits par la possibilité de réaliser un idéal de fraternité, de justice sociale dans une communauté harmonieuse, avec des gens de toutes races ». Les réalisations sociales de Jim Jones étaient citées en exemple dans tout le pays, dans les années 1970 : dispensaires, restaurants sociaux, ateliers, maisons d’enfants, réinsertion de marginaux, de drogués, aide aux délinquants. Près de vingt mille fidèles étaient affiliés à ce culte à l’apogée de la communauté et la presse se faisait l’écho de toute son œuvre. En 1977, le révérend Jones décida de s’installer avec sa communauté au Guyana, en Amérique du Sud, et la communauté loua quelques 11000 ha de terrain au Gouvernement de l’époque, pour y faire construire des baraquements et sa ville : Jonestown (la ville de Jones...). Derrière le voile de communauté humaniste et solidaire, il y avait cependant une autre réalité : incitation forte à donner tout son salaire au mouvement et à travailler gratuitement pour le groupe, menaces sur des adeptes désenchantés, travail épuisant sous un climat dur, nourriture maigre, punitions physiques cruelles appliquées même à des enfants... voire violences sexuelles.

« Derrière la façade d’harmonie raciale, d’aide aux laissés-pour-compte, de vie joyeuse au sein d’une grande famille, il régnait en fait une brutalité constante : violence verbale, psychologique et physique, bastonnades pour ceux qui s’endormaient pendant les interminables sermons du pasteur pendant des nuits entières, confessions publiques, parents séparés de leurs enfants, souvent maltraités et mal nourris, soumis à un endoctrinement intensif, sans parler du favoritisme, de l’arbitraire et des fantaisies sexuelles du chef. »

Jim Jones était paranoïaque et hanté par le spectre d’une apocalypse nucléaire. Il voyait des ennemis partout, des conspirations montées par la CIA ou le FBI, et les nazis prêts à prendre le pouvoir aux États-Unis et à détruire les « races de couleur ». Le pasteur Jones instillait à ses disciples sa propre manie de la persécution par ses écrits et prêches, ce qui était encore plus facile en vase clos, sans contact avec le monde extérieur, sans informations pouvant contredire le discours du « père ».

Il fallait que tous les habitants de la communauté soient persuadés que, s’ils quittaient Jonestown, leur camp au Guyana, leur sort serait affreux et que « la mort était préférable à ce qui les attendait ». De plus, les passeports étaient sous clef dans les coffres du maître et Jim Jones touchait, lui-même, les allocations vieillesse et les pensions de ses disciples. Cet enfermement a fortement contribué au passage à l’acte suicidaire généralisé des adeptes du Temple du peuple, en 1978, au cours duquel 923 personnes au total (dont 274 enfants) trouvèrent la mort."

 


 SYNTHESE



 

Résumons : le chef officiel ou le contre-chef, vont augmenter, l’un et l’autre, dans leur lutte pour le pouvoir, la pression affective à la base. Par leurs manipulations réciproques, ils vont obtenir que les capacités affectives de cette base soient dépassées, par surtension. Un effondrement symptomatique survient. Le symptôme, qui en surgit, prend l’aspect d’une nomination folle et d’un passage à l’acte agressif de domination impulsive et sans limite. Ce symptôme pourra être, plus ou moins, contenu un temps et retenu dans des « obsessions-impulsions », mais c’est un très mauvais terme. Il sera, plus ou moins, réservé à certains membres de cette base malmenée et s’étendre, par après, ou sera étendu d’emblée, dans un passage massif à l’acte collectif. Mais, il finira par envahir tout le social manipulé.

Dans cette nomination folle, il s’agit de l’apparition forcée du pôle psychique de la méronymie [6], comme symptôme qui s’impose à la personne et lui fait accomplir gestuellement une action agressive déchaînée, dans un passage à l’acte de domination absolue détestable. 

Nous retiendrons à partir de là deux grands tableaux cliniques :

  • soit que la symptomatisation débute chez le chef, transformé par là en « chef fou », et gagne progressivement, ou rapidement, ceux qui lui sont fortement identifiés sans critique aucune ; un délire structuré en "secteur”, envahissant, montrera les fonctions cognitives utilisées de plus en plus pour justifier l’action folle du chef, qui “pète les plombs” et donner des explications pour faire admettre sa conduite et celles de ceux qui le suivent ;
  • soit que le symptôme apparaisse dans un élément maltraité de la base, qui est obligé de subir les manipulations du chef, et qui va essayer de se défendre de l’emprise devenue folle du chef, en développant un délire sensitif défensif ; celui-ci reste en réseau, comme une néo-croyance essayant de sauver précairement les meubles, mais qui n’a plus, généralement, la force de partage d’une croyance affective habituelle ; c’est un délire d’interprétation en « réseau ».

 


 LES DIFFERENTS DELIRES PARANOIAQUES DE JUSTIFICATION


 

Le symptôme est donc une impulsivité agressive incontrôlable, où le chef, ou son concurrent, s’efforcent de déchaîner contre l’autre des passages à l’acte agressifs incontrôlés. Il s’agit d’attaques verbales, ou à l’aide d’objets blessants, d’armes de toutes sortes, pouvant aller de la blessure à la mutilation et au meurtre le plus cruel... Le chef pervers-fou s’efforce d’entraîner les autres du social dans des bastonnades, attentats, pogroms, bûchers ou massacres horribles, voire des gazages de populations, des génocides inimaginables, des guerres totales entraînant l’humanité entière, comme nous l’a tellement montrée l’histoire du 20e siècle. 

 


 

On voit tout de suite qu’il ne faut pas dire : “passages à l’acte délirants”. Ce n’est pas le délire qui amène le passage à l’acte, mais le passage à l’acte qui amène, secondairement, un délire de type “rationnel”, explicatif. Le paranoïaque va chercher à “expliquer” les raisons de l’acte fou, ou les envies impulsives d’acte fou, par une raison fallacieuse et biaisée. C’est cette compréhension des choses qui peut faire relancer l’intérêt pour la clinique de la paranoïa, en changer le mode d’approche et la thérapeutique. Si on dit que “le paranoïaque infléchit ses croyances et son comportement en fonction de sa pensée paralogique”, on confond cliniquement cause et conséquence et on cherche à traiter la pensée paralogique, qui serait la cause des actes fous. Le classement par la CIM 10 de ces affections dans les « troubles délirants » et « troubles délirants induits » est une erreur scientifique certaine, qui entrave grandement l’abord thérapeutique de ces problèmes. Ne parlons même pas de l’impasse qui est faite dans les classifications pragmatiques, sur la sociologie familiale ou sociale du trouble, beaucoup trop réduit à un trouble personnel ou à une “folie à deux” de couple. Les psychopathologues actuels n’osent vraiment pas prendre la mesure du problème de la perversion-psychose.

Les appeler des “délires passionnels” évoque bien que la raison est obscurcie par ce qui est nommé la “passion”, mais, le problème est que c’est quand la passion (affective) s’effondre, que le symptôme surgit ! Il faudrait mieux les appeler “délires d’écroulement passionnel”, mais ce serait encore considérer le délire comme la source de l’action agressive, alors qu’il n’en est qu’un épiphénomène, un accompagnement. L’autre, qui subit l’agression, va être celui qui est censé être l’ennemi, ou le complice de l’ennemi, autre qui est trop du côté du “chef” rival, ou qui en est trop complice, par sa tiédeur, y compris soi-même, si l’on se trouve trop insuffisant, pas assez à la hauteur. L’agression peut donc porter sur soi-même, dans des automutilations pouvant être gravissimes, et amener un meurtre auto-collectif, comme l’ont montré des massacres récents de sectes qui n’ont pas à être confondus avec des suicides collectifs. Cela n’a rien à voir, en effet, avec des suicides mélancoliques ou d’idéalistes déçus. 

Les délires passionnels, avec idée prévalente, sont donc des délires pseudo-rationnels connus depuis longtemps, qui peuvent suivre des thèmes souvent convenus et dont les descriptions courantes sont appelées :

  • délire de revendication : on y met en exergue un petit préjudice pour expliquer et justifier une grosse agression ; c’est la justification, très moderne, par le préjudice moral, qui peut être tellement plus important que le préjudice concret, qu’il justifie un passage à l’acte agressif ; les procédures judiciaires sans fin, souvent entamées pour justifier cette conviction délirante, ne le sont pas pour retrouver le sens de la justice, mais pour entraîner chacun dans la conception délirante et la “prouver” ; l’utilisation des médias, ou des tribunes officielles (jusqu’à l’ONU), peut être remarquable ;
  • délire de jalousie : on traite sans cesse l’autre d’ ”infidèle”, afin de couvrir ses agressions envers lui, avec toutes sortes de “preuves” présentées ; toutes les sortes d’infidélité sont utilisables et pas forcément “sexuelles” ; il s’agit, d’abord, d’infidélité « mystique » et “religieuse”, portant sur la communion affective absolue qui aurait du être de mise, et qui n’est jamais assez à la hauteur, ou qui est toujours trahie, traîtrise à dénoncer sans cesse par tous les moyens ;
  • délire érotomaniaque (G. de Clerambault) : on y justifie le passage à l’acte par l’attention de l’autre toujours trop insuffisante par rapport à l’intensité affective qui devrait être en jeu, notamment au niveau des relations amoureuses ; mais, là aussi, c’est souvent plus flou, et le terme “érotomaniaque” souvent une interprétation outrée ; la décompensation paranoïaque peut, tout à fait, commencer par l’acte agressif ; les classiques phases successives d’espoir, de dépit puis de rancune, menant à l’agression, sont une reconstruction rationnelle visant trop à rendre ce délire compréhensible ;
  • l’idéalisme passionné, selon le concept du Dr Maurice Dide [8]) : au nom de la grandeur de l’amour, de la beauté et de la justice, au nom de la valeur ou de l’importance d’une personne, qui peut aller jusqu’à l’inspiration divine, ou la divinisation, s’il le faut, et du niveau de la mission à accomplir (sauver la planète...), sont couvertes toutes les turpitudes du symptôme agressif le plus odieux ; en sont très proches les délires des inventeurs délirants, dont les inventions ne sont jamais assez reconnues et appréciées à leur vraie valeur ; on en trouve de nombreux développements sur internet, par exemple à propos de « l’énergie libre ».

Des idées de persécution peuvent exister dans ces délires en secteur, mais sans l’origine hallucinatoire du délire de persécution typique, que nous verrons ci-dessous. Le convenu des thèmes peut être analysé et expliqué, mais cela demanderait des développement supplémentaires.

En clinique, ces différents aspects sont souvent très entremêlés et leur distinction a plutôt un rôle heuristique. De toute façon, ce qui compte, se sont les envies plus ou moins réprimées, ou les passages à l’acte agressifs irrésistibles, qui suivent l’effondrement d’un réseau trop pressé affectivement et débordé. Les explications, ou justifications délirantes, nous indiquent le contexte “paranoïaque” et donc social de ces impulsivités. Nous sommes bien dans le tableau clinique de la perversion-psychose de ce registre social.

> Documents cliniques :

 


 SPECIFICITES DES DELIRES PARANOIAQUES EN RESEAU


Le délire en secteur nous montre le chef ou ses affiliés suffisamment identifiés à lui, craquant dans leur lutte contre le chef révolutionnaire (ou l’inverse). Ils deviennent fous dans le déchaînement de passages à l’acte agressifs incontrôlés et démesurés. Ils développent alors un délire de justification de ces agressions ou des envies d’agression. 

Un essai de maintenir envers et contre tout le fonctionnement affectif en réseau et la lutte contre les impulsivités agressives peut toutefois amener au membre du réseau un surcroît d’identification à un chef qui n’a pas craqué et qui maintient son collage au réseau social. Le rejet de l’impulsivité symptomatique va attribuer celle-ci à l’ “autre”, à celui qui est le mauvais chef. Des sentiments de persécution vont naître à partir de là où est dénoncée la folie de l’autre.

Ce rejet forcené sur la tête de l’autre est à la base du mécanisme de projection prenant la forme d’hallucinations très pénibles, pouvant aller du commentaire malveillant à l’injure pseudo-auditive et à la douleur corporelle imposée (hallucination cénesthésique). Ce qui est au cœur de l’hallucination, c’est l’intention agressive de l’autre expédié dans un au-delà intangible avec le signifiant de la nomination folle (forclusion du Nom-du-chef). L’interprétation délirante de persécution (souvent associée) aura la valeur du système délirant de la paranoïa en secteur, mais ici nous en resterons au niveau d’idées délirantes de complot dont l’assemblage n’est pas aussi systématisé que dans le secteur. D’où les termes de « délire d’interprétation » et de « paranoïa en réseau » qui ne doivent pas faire oublier que le symptôme important, c’est l’hallucination de l’ “autre” qui s’impose comme du “Réel”, comme indiscutable et qu’expliquent plus ou moins précisément les idées de persécution. 

 


 

Le délire d’interprétation peut toutefois devenir assez élaboré comme folie raisonnante (selon le titre d’un ouvrage de P. Sérieux et J. Capgras de 1909), folie qui nous montre comment tout ce qui est perçu et compris cognitivement par quelqu’un, est biaisé pour démontrer l’influence délétère que la personne reçoit ainsi d’un ennemi ou de la chefferie ennemie [7]

C’est toujours différent des délires en secteur où le délire sert à justifier l’agression commise ou à commettre par la personne elle-même. Ici, dans le cas du délire en réseau, le concurrent devient follement un ennemi irréductible à qui sont attribués les symptômes par des machinations plus ou moins complexes. Des élaborations délirantes complexes de machines à espionner (fréquentes) et d’appareils à influencer (selon la description de V. Tausk) peuvent se réaliser. Le sentiment du complot contre soi peut y gagner la Terre entière...

De la même façon, ce délire a tendance à être extensif et à contaminer les autres membres du réseau, par exemple le conjoint dans une “folie à deux” mais pas seulement.

Un groupe souffrant de paranoïa en réseau peut , en entier, fuir le monde comme dans le cas du Temple du peuple du révérend Jim Jones. Autre exemple dans le Rapport 2010 au Premier ministre de la MILIVUDES, celui du groupe australien « Agape ministère de Dieu » : " En mai 2010, des conteneurs remplis d’armes, de munitions (20000 cartouches) et d’explosifs sont retrouvés dans les douze propriétés appartenant à cette communauté, groupe sectaire évangélique et apocalyptique connu des autorités locales et lié au gourou australien Rocco Leo.
Selon toute vraisemblance, les membres de ce groupe projetaient de s’installer sur une île déserte (des Fidji ou des Vanuatu) pour survivre à la fin du monde et à l’Apocalypse annoncées par leur chef. « 
Le guide spirituel de cinquante-quatre ans se présentait comme un grand guérisseur et il se prenait pour quelqu’un de charismatique. Il attirait les gens et leur faisait croire qu’il avait réponse à toutes leurs interrogations », raconte un témoin. Il se faisait appeler « frère Rock » et prêchait qu’il n’y avait pas de Jésus, pas de Dieu, pas de saints, ni d’anges. « Il n’y a que le Seigneur et “frère Rock” qui est l’homme oint par Dieu », énonçait un ancien adepte. D’anciens membres de la communauté pensent que les détournements d’argent issus de dons pourraient se chiffrer en millions de dollars, les membres devant nécessairement reverser 10 % de leurs revenus."

> Document clinique : Folie à deux - Du délire des persécutions ou Maladie de Lasègue - extrait de la 5e leçon de B. Ball 

> Document clinique : Monsieur N. , préfet de Napoléon Ier - par Jean Etienne Esquirol

 


 CONCLUSION


 

En résumé, la paranoïa est une mauvaise « foi », en ce que le délire est là pour justifier les envies d’agression et les passages à l’acte agressifs.

En clinique, il n’est pas toujours facile de faire le diagnostic différentiel d’un délire en secteur et d’un délire en réseau. Les deux formes de paranoïa peuvent alterner, se compléter, s’entrelacer pour donner des évolutions paranoïaques complexes. Cette distinction est surtout utile pour en comprendre les ressorts, notamment au niveau de l’identification au chef fou ou au contre-chef fou. Le patient peut se retrouver forcé de passer d’un parti à un autre selon le moment.

 

> Document clinique : Observation de B. Ball d’une paranoïa complexe

 

Délires de justification et délires d’interprétation nous amènent, en effet, à la compréhension de l’enchaînement qui naît de l’exacerbation perverse de la lutte sociale pour le pouvoir (dans la famille, le clan, la tribu, la nation, le royaume, l’empire etc.). Celle-ci amène des surtensions affectives qui dépassent ce que le collectif peut supporter. La psychose définie par le passage à l’acte agressif incontrôlé sur fond d’effondrement affectif, est alors une conséquence des manipulations perverses des tenants de la lutte pour le pouvoir. D’où la proposition du concept de “perversion-psychose” que nous défendons ici.

Penser en terme de perversion-psychose au niveau des relations sociales (les relations psychiques “aux autres”) nous fait reconsidérer ce qui est présenté habituellement sous le terme de paranoïa.

Les passages à l’acte agressifs incontrôlés, pouvant être horribles et massifs, en sont la manifestation symptomatique accompagnée d’ explications délirantes. A ce sujet, il est important scientifiquement de ne plus confondre l’effet et la cause, c’est à dire le symptôme et la justification ou l’explication du symptôme. C’est à ce prix qu’une réelle intelligibilité de l’affection pourra naître et une solution apparaître. Sinon, les horreurs agressives de ce genre resteront des calamités à subir encore et toujours malgré le lourd tribu que leur paye l’humanité depuis longtemps mais avec une dimension encore inégalée dans les génocides du 20e siècle.

Les actuelles agressions paranoïaques de masse sont à reconnaître comme telles. Mais elles amènent de nouveau une recrudescence des lois d’exception et d’urgence et une émergence des tribuns populistes qui deviennent encore une fois une menace pour tous ceux qui restent attachés à la démocratie.

 

> Document clinique : Paroles de liberté - Extraits du discours de John F. Kennedy aux chefs de l’Église baptiste du Sud (1960)

 

> Voir au sujet du terrorisme : ONU - SIXIÈME COMMISSION : DES DÉLÉGATIONS ESTIMENT QUE LA STRATÉGIE MONDIALE DE LUTTE CONTRE LE TERRORISME DEVRAIT S’ADAPTER À l’ÉVOLUTION DE CE FLÉAU

 

> Voir au sujet du terrorisme : La liberté religieuse est nécessaire à l’établissement d’autres libertés

 

> Document clinique : ALLOCUTION DE LA SECRÉTAIRE D’ÉTAT HILLARY RODHAM CLINTON AU PROCESSUS D’ISTANBUL DE LUTTE CONTRE L’INTOLÉRANCE ET LA DISCRIMINATION FONDÉES SUR LA RELIGION OU SUR UNE CONVICTION - le 14 décembre 2011

 

 


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[1Voir sur le site Lutécium, comme description classique de la paranoïa, un article du Dr J. Lacan paru dans la Semaine des Hôpitaux de Paris, n° 14, juillet 1931

[319/08/10 : La notion de « délire collectif » évoquée mercredi par le médecin légiste comme raison du triple suicide qui a eu lieu à Dalhemmardi soir, étonne le monde psychiatrique. Trois psychiatres ne reconnaissent pas la valeur de cette appellation. Aucune définition précise n’a été avancée.... Un habitant de Dalhem (Visé) avait retrouvé mortes mardi soir son épouse et ses deux filles en rentrant chez lui, elles étaient pendues à une chaîne dans le vestibule de la maison. (belga/mb)

[4Pour les psychoses affectives, voir l’article : Logique clinique de la psychose affective

[5A propos de la méronymie, forme particulière de métonymie, voir l’article : Les opérations de base du psychisme socio-langagier 

[6Voir au sujet de la méronymie l’article : Les opérations de base du psychisme socio-langagier

[7D’où la tentation de certains cliniciens de décrire un délire idéïque pur ; voir : G. de Clérambault et Lamache, « Érotomanie pure persistant depuis 37 années (Présentation de malade) », Bulletin de la Société Clinique de Médecine Mentale, juin 1923, p. 192

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