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Document clinique : Folie à deux

Extrait de l’article : Du délire des persécutions ou Maladie de Lasègue (5e leçon)

D 24 septembre 2006     H 09:16     A Ball Benjamin     C 0 messages


Il s’agit d’un couple fort respectable, dont l’union semble avoir été jusqu’ici parfaite, puisque de leur intimité est née une folie en partie double. Le mari, qui se trouve en ce moment à Sainte-Anne, est un ancien soldat des plus honorables, qui a servi pendant de longues années dans l’artillerie. Il était encore militaire, lorsque, à l’âge de quarante-huit ans, il épousa une femme avec laquelle il a vécu dans les meilleurs termes. Les deux époux avaient conçu l’un pour l’autre un attachement profond, et ils jouiraient encore d’un bonheur parfait, si des accidents étranges et d’une nature toute particulière n’étaient venue, troubler leur existence.

On a souvent invoqué l’hérédité morbide comme une des causes les plus puissantes de la folie à deux. Cette origine peut être invoquée pour la femme, mais non pour le mari, dont l’arbre généalogique est parfaitement correct à cet égard.

Aucune maladie sérieuse n’a laissé sur eux son empreinte, et, chez la ferme, la seule cause que l’on puisse invoquer après l’hérédité, est la cessation des règles. C’est, en effet, à l’époque de la ménopause, que les accidents ont débuté chez elle.

Chez le mari, le point de départ du délire est parfaitement clair. Les troubles intellectuels lui ont été communiqués par sa femme.

Notre couple habitait une localité suburbaine, lorsque leurs malheurs commencèrent, Il s’agissait au début d’accidents puérils, de discussions futiles. Quelques sous péniblement disputés au boucher et à l’épicier auraient été l’origine de la querelle. Des mauvais propos, colportés par les commères, avaient depuis quelques mois exaspéré la femme, lorsqu’un jour elle donna des signes manifestes d’aliénation mentale.

Elle se trouvait un jour à l’église, au moment d’une quête ; elle déposa un sou dans la bourse, et, à l’instant même, elle crut s’entendre appeler “voleuse”. On avait mal interprété son geste, on avait cru qu’elle voulait prendre de l’argent dans la bourse. Le prêtre lui jette un regard méchant, et elle apprend, nous ne savons comment, qu’elle est “excommuniée”. Elle rentre en pleurant et raconte à son mari de quelles accusations elle est l’objet. Le premier mouvement de X..., en recevant cette confidence, fut de s’en étonner profondément. Il s’agissait en effet d’une hallucination de l’ouïe, qu’il ne partageait pas encore. Mais les assertions répétées de sa femme finissent par ébranler son jugement ; elle lui dit à chaque instant qu’on attaque sa probité, qu’on médit de sa vertu ; il finit par croire à la réalité des vois entendues par sa femme ; il finit enfin, à force de prêter l’oreille, par les entendre.

Nous rencontrons ici un fait curieux, qui fait exception à la règle admise par tous les auteurs. On reconnaît généralement que c’est l’esprit le plus fort qui influe sur le plus faible, que c’est le plus âgé, le plus instruit, le plus autorisé qui joue le rôle actif, tandis que son collègue joue le rôle passif. Cette fois, les rôles sont renversés. Notre homme, beaucoup plus intelligent que sa femme, subit complètement son influence et parvient à se créer un délire personnel. On lui adresse perpétuellement les plus grossières injures, mais il lui est impossible de voir ses insulteurs, toujours cachés derrière un mur, derrière un rideau, derrière les persiennes d’une maison voisine. Cependant, il les entend avec une telle netteté, qu’il peut engager un long dialogue avec eux. Un jour, excédé et fatigué de tout ce qu’il entend, il leur propose un duel qui est accepté. Au jour et à l’heure fixés, il arrive au rendez-vous ; mais, à son grand étonnement, il ne rencontre personne ; on lui avait manqué de parole.

Notre malade va maintenant franchir une étape importante de son délire ; il cherche la cause de son malheur et veut donner la mort à ceux qui le persécutent. Il fouille dans son passé et parvient enfin à trouver son persécuteur. C’est à l’événement le plus important de sa vie, c’est à son mariage qu’il rattache ses tribulations. Sa femme était alors recherchée par un militaire, qui aurait voulu l’épouser. Ce prétendant évincé serait mort depuis ; mais, sous l’influence de son délire, X... arrive à douter de la réalité de son décès, et il en fait le protagoniste du drame qui se déroule à ses dépens. Il est le chef de ceux qui troublent son repos. X... prend alors un grand parti ; il déménage, il quitte la localité où il avait longtemps habité ; mais, dans son nouveau domicile, les mêmes inconvénients l’attendent. Il choisit un autre quartier ; mais c’est pour se trouver toujours en butte aux mêmes persécutions. Poussé à bout, et à l’instigation de sa femme, il va chez le commissaire de police déposer une plainte en règle contre ses persécuteurs. C’est à la suite de ce dernier incident qu’il est arrêté et conduit au dépôt de la préfecture, puis à l’asile Sainte-Anne.

Au moment de son entrée à la Clinique, le malade présentait une grande émotivité. Rien de plus facile que de le faire pleurer. Il suffisait de le faire parler pendant quelque temps. Il s’exaltait alors, il manifestait avec énergie ses convictions délirantes.

Mais, au bout de quelques jours, une transformation manifeste s’était opérée chez lui. Il n’avait plus d’hallucinations, il n’entendait plus ses voix, il commençait à douter de la réalité de ses conceptions délirantes. « On m’a conduit ici comme malade, disait-il, mais ma femme est bien plus malade que moi. »

Ces bonnes dispositions ne devaient point durer. Dès la première visite de sa femme, le délire a repris le dessus ; il a recommencé à éprouver des hallucinations de l’ouïe ; quelques jours plus tard, il était redevenu calme, et la même expérience, répétée dans les mêmes conditions, a donné le même résultat. Quand il est seul, son intelligence s’affermit et sa raison reprend ses droits. Dès qu’il reçoit les visites de sa femme, son jugement se trouble et le délire reparaît.

Et cependant, son intelligence, de beaucoup supérieure, a créé un système infiniment plus logique et mieux coordonné que celui du sujet actif dont il subit si manifestement l’influence. La femme, beaucoup moins capable, a des conceptions frustes ; elle parle de ses voisins, de l’épicier, de la fruitière, du boucher ; elle a un délire puéril. Et pourtant, c’est bien elle qui joue le rôle actif. C’est elle qui a débuté dans la voie de la folle ; c’est elle qui l’a communiquée à son mari ; c’est elle qui, après une longue lutte, a triomphé de ses résistances. Quand elle lui dit d’écouter, il entend les mêmes voix, il ne petit s’empêcher de dire : C’est étonnant. Enfin, c’est la femme qui a poussé le mari chez le commissaire, pour y déposer une plainte ridicule.

Ce qui d’ailleurs constitue un signe pathognomonique, c’est que le mari ne délire plus quand il est séparé de la femme. Celle-ci, au contraire, conserve toutes ses hallucinations et n’abandonne point ses conceptions délirantes, même quand elle est seule.


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