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Préliminaires à une clinique du langage et du social

D 2 août 2006     H 16:31     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 


 Langue, langage, parole


 

Parler de la clinique du langage nécessite de se poser la question de la langue et des langues. Une personne utilise une langue humaine quand elle a accès au langage. Cela va commencer par l’utilisation dans l’enfance de sa langue « maternelle ». Ce langage va s’exprimer dans une parole adressée à l’autre et cette parole sera valable pour tous les autres utilisateurs de la même langue. Toutefois, la possibilité d’une clinique humaine du langage, valable quelle que soit la langue utilisée par la personne, sous-entend l’unité fonctionnelle inconsciente de “la langue”, en deçà de l’apparente variété des langues humaines. On peut déjà entrevoir cela par la possibilité, pour chacun, d’acquérir, d’utiliser et de comprendre une langue “étrangère”, même très éloignée en apparence de sa langue maternelle.

Il est sûr qu’un chercheur ne peut avoir accès, dans sa vie, qu’à un nombre assez limité de locuteurs de langues différentes et à un nombre, tout aussi limité, de comparaisons cliniques possibles, même si ses locuteurs viennent de continents différents, de sociétés et de niveaux culturels très divers et utilisent des moyens d’expression propres. Toutefois, si une clinique commune du langage montre l’unité de la fonctionnalité de celui-ci, malgré cette diversité de langues et d’organisations sociales, une généralisation peut se concevoir et se proposer avec une certaine confiance. C’est pour cela que nous considérerons, ici, que les langues humaines suivent une même organisation fonctionnelle tétravalente de fond, en cohérence avec le modèle oscillatoire de la réalité psychique utilisé sur le site (voir l’article : Le modèle oscillatoire de la réalité psychique : un modèle trans-niveaux ).

 


 

Si de mêmes règles logiques inconscientes « tétravalentes », à quatre pôles au lieu de la dualité dialectique commune, sont utilisées dans les différentes langues humaines, ce sont les atteintes fonctionnelles de celles-ci qui vont nous donner les clés d’une clinique universelle du langage. Ce problème de l’unité universelle de la clinique du langage est un des points qui peut permettre une falsification de ce modèle, au cas où une clinique particulière, réservée aux locuteurs d’une langue ou d’un groupe de langue, pourrait se retrouver. Cela nous donne une deuxième limitation scientifique : celle de l’accès à la compréhension d’une logique différente, moins limitée que la logique aristotélicienne, qui nous a tous formaté et conditionné depuis des siècles à une réduction outrancière et dommageable de la réalité. Sur l’histoire de la tétravalence, voir l’article : Quelques formulations de la tétravalence à travers les conceptions matérialistes et idéalistes antiques. Ce n’est pas forcément facile d’y arriver. Seule une certaine sensibilité à la souffrance formidable qu’entraînent les maladies “psychiques”, peut nous pousser à sortir de nos routines logiques habituelles.

 


 L'accès au langage de l'enfant


 

Le langage humain nous apparaît, ainsi, comme utilisant une fonctionnalité semblable inconsciente, dissimulée derrière l’apparence des si nombreuses et si différentes langues humaines. A cause des insuffisances de la relation mère-enfant des premiers mois de la vie, l’enfant de quelques mois de vie va investir la langue maternelle, comme une prothèse l’amenant à la socialisation. Il va s’efforcer de participer à l’ambiance langagière, pour trouver sa place dans le groupe familial, comme “enfant” à part entière, jouissant de son statut dans la danse familiale symbolique commune. Ce faisant, il se place dans la fonctionnalité tétravalente du langage qui va soutenir, ou corriger rétro-activement, la fonctionnalité tétravalente des relations de la dyade mère-enfant. Une même danse psychique inconsciente l’anime, qui va s’exprimer dans des registres différents : dyadique puis socio-langagier. Cette danse va conforter et soutenir la tétravalence fonctionnelle psychique.

 


 

Notons qu’il utilisera aussi, parallèlement, à partir de la crise de fin de la prédominance de la dyade, vers les six-huit mois de sa vie, la construction narcissique. Il va investir de façon tétravalente son corps propre, afin de trouver une capacité d’autonomie personnelle (voir la rubrique : Clinique de la relation psychique au corps ). Parler nécessite, en effet, des capacités corporelles autonomes et celles-ci peuvent être problématiques de leur côté si le corps est atteint. Nous aborderons dans un article à part les troubles de la “parole” concernant ce dernier registre, très intéressant à considérer en clinique lui aussi d’une manière bien différente de celle de l’orthophonie habituelle. Nous réserverons donc artificiellement le terme de “parole” pour cette émission corporelle du langage et son traitement narcissique. Ici, nous parlerons du « langage » et de ses troubles possibles, c’est à dire de la parole en tant qu’elle est une composante sociale, autant que les constructions sociales proprement dites. Une même unité fonctionnelle se retrouve dans le registre socio-langagier du psychisme.

Nous abordons essentiellement, en conséquence, le langage comme accès à la langue maternelle et à la socialisation qu’elle permet. L’élément social de base qu’est la famille, est à situer dans une danse sociale plus vaste, où l’enfant participe avec sa mère et ses proches : clan, peuple, société, humanité... avec chaque fois des langues propres ou non. Le “social” ici considéré, c’est le langage par son côté non-verbal ; c’est une gestuelle collective, relationnelle. C’est une danse commune indispensable, où l’individu est compris dans ses relations “aux autres”. Un enfant qui n’a pas de contrôle corporel élaboré et de langage verbal autonome (de “parole”), pourra quand même entrer dans le ’langage’ par sa participation à la danse sociale, même s’il est cloué immobile et aphasique au fond d’un fauteuil roulant. Strictement dit, nous pourrions aborder le langage uniquement par cet aspect d’organisation et de participation sociale concrète, tellement le social se réduit à cet aspect de danse langagière collective, de langage humain non-verbal, dans ce modèle.

S’il apparaît des variations importantes de la langue maternelle et des sociétés, une même structure inconsciente est commune à travers ces variations apparentes. Cette structure est mouvante fonctionnellement et nous considérerons qu’elle détermine les jeux oscillatoires tétravalents de toute langue et de toute société. Il n’y a qu’un social humain à travers ses diverses apparences et il n’y a, en pratique, qu’une langue à travers ses nombreux exemples. Ce socle commun inconscient fonde langage et social pour le petit humain. Cela ne veut pas dire qu’il y aurait un inconscient collectif au sens propre du terme, comme si nous étions une espèce grégaire, mais qu’une partie du psychisme utilise l’oscillation langagière et sociale, que nous partageons tous, pour fonctionner utilement . Les ratages et déséquilibres de cet accès fonderont ce que nous envisagerons comme la clinique du langage. La “relation aux autres” est un des quatre registres essentiels du psychisme humain et la clinique de cette relation est une des grandes cliniques du fonctionnement psychique, à coté de la clinique de la relation dyadique mère-enfant, de la clinique du narcissisme et de la clinique de la relation sexuée.

 


 La structure fonctionnelle de base du langage


 

La danse de la langue maternelle, comme celle du social familial qui comprend l’enfant, se passe entre partialité et globalité. Il y a des parties de la langue, qu’on appelle dans le langage verbal des mots, des phrases, des locutions etc. Elles vont être les éléments du langage émis dans la parole. Et il y a l’ensemble de ces parties qui forme un tout : la langue prise dans son ensemble ou des ensembles de signifiants de la langue, censés être assemblés et solidaires en un tout cohérent et remarquable, au-delà de la distinction de leurs composants. Cela revient à opposer / articuler des signifiants ou groupes de signifiants, à mettre un slash vibratoire entre les parties et l’ensemble, le tout du champ des signifiants de la langue. Des ensembles de signifiants peuvent être considérés, de ce fait, comme des parties d’un tout plus vaste. Ces ensembles peuvent être considérés, eux-mêmes, comme un tout où l’on pourrait distinguer des parties constitutives. Cela donne, à ce fonctionnement, une souplesse extrême, encore amplifiée par la tétravalence des oppositions fonctionnelles que nous verrons plus loin.

Socialement, cela revient à opposer / articuler fonctionnellement, en une oscillation souple, des individus ou groupes d’individus d’un côté, à la société dont ils font partie de l’autre, au niveau où cette société est délimitée comme un tout cohérent au sein de l’ensemble social. La référence à ce tout peut être celle de l’ensemble des locuteurs qui parlent le même dialecte familial ou local, le même idiome technique, la même langue officielle ou le même groupe de langues, jusqu’à l’humanité dans son ensemble où naît actuellement la conscience d’une langue commune possible. La langue commune de l’humanité manque encore, mais on peut dire que ce ne peut certainement pas être une des langues particulières du monde qui serait, par là, victorieuse des autres (l’anglais ou le mandarin). Seule une langue « fonctionnelle », c’est à dire utilisant directement les pôles langagiers tels que nous les définissons ici, pourra avoir des chances réelles de dépasser l’utilisation des langues vernaculaires ou véhiculaires sans avoir à les transcender, puisqu’elle en sera le tronc commun, en quelque sorte.

La tétravalence ensuite, telle qu’elle est utilisée sur ce site, amène logiquement deux sortes principales d’oscillation fonctionnelle. En suivant la formulation lacanienne des signifiants inconscients « …S1(S1->S2) », nous poserons « (S1 -> S2) », comme l’écriture simple de la métonymie et « …S1(S1 », comme la chaîne des métaphores. L’oscillation se passe entre métonymie et métaphore. Cela penche d’un côté ou d’un autre de la formule, sans jamais rompre les liens entre chaque côté. Mais, il y a logiquement deux possibilités d’oscillation, selon que l’on place la partie ou le tout du côté de la métaphore ou du côté de la métonymie, à gauche ou à droite de la formule.

 


 

En première approche et au maximum de contraste :

1 ) L’oscillation psychique langagière peut se passer entre deux fonctions opposables :

  • d’un côté, une partie qui représente métonymiquement le tout (cela s’appelle en sémantique une “méronymie”),
  • de l’autre côté, la métaphore du tout (sans partie) ( la synonymie).

Nous expliquerons ce que nous entendons par l’oscillation « méronymie / synonymie » : la « partie » pour le « tout » versus le « tout » sans « partie ».

2 ) Ou l’oscillation peut se passer entre deux autres fonctions tout aussi opposables :

  • d’un côté un tout qui représente métonymiquement la partie ( en sémantique l’ “holonymie”),
  • la métaphore de la partie (sans tout) (l’antonymie).

L’oscillation sera du type : « holonymie / antonymie » : le « tout » pour la « partie » versus la « partie » sans « tout ».

En résumé :

méronymie / synonymie
holonymie / antonymie

Détaillons un peu plus ces quatre pôles du langage humain, que nous considérons comme communs à toutes les langues. Quand l’enfant accède à sa langue maternelle, ce sont ces quatre pôles tétravalents qu’il acquiert en pratique. Si cela défaille, la clinique du langage découle des fixations à tel ou tel de ces pôles et des symptômes qui surviennent par l’irruption calamiteuse et non-contrôlée du pôle opposé à la fixation réalisée.

 


 A ) Le SENS de ce qu'il parle apparaît grâce à la fonctionnalité de la métonymie dont nous retiendrons deux formes essentielles : méronymie et holonymie


 

Dans la METONYMIE, une partie va tenir lieu de tout, évoquer un tout , représenter un tout (cas de la méronymie) ou on a l’effet contraire, c’est à dire qu’un tout va évoquer une partie (cas de l’holonymie). La métonymie permet dans les deux cas de dégager un sens à ce qui est dit.

  • le sens de représenter un tout par une partie qui va servir alors uniquement à cette représentation (cas de la MERONYMIE),
  • le sens de représenter une partie par un tout dévoué seulement à cette fonction (cas de l’HOLONYMIE).

Le sens est fourni dans l’évocation du tout ou de la partie, la représentation est dans l’opération sémantique :

  • dans la méronymie, où la partie va tenir lieu de tout, un déni est nécessaire pour constituer cette représentation ; c’est celui de tout autre sens possible de la partie qui doit nécessairement pouvoir servir strictement à la représentation du tout et à rien d’autre ; une action officielle doit s’établir qui fixe le niveau nécessaire de déni entre interlocuteurs pour établir la méronymie ; la valence de celle-ci est donc TERNAIRE ; exemple en français : le nom propre ;
  • tandis que dans l’holonymie, où c’est le tout qui sert à établir le sens de représenter la partie, c’est le rejet nécessaire de toute défaillance de ce tout qui n’est envisagé que par ses capacités à servir à cette opération et ne doit pas avoir d’autre sens propre ; ici, c’est une convention commune, un accord à l’amiable qui permet cela entre interlocuteurs ; la valence de l’holonymie reste DUELLE ; exemple en français : le nom commun.

 


 


 B ) Avec la métaphore, l'enfant comme personne “langagière” va pouvoir sauvegarder un mystère ; il va retenir quelque chose du sens de ce qu'il dit.


 

Dans la METAPHORE, le remplacement d’un élément représentatif par un autre dans une chaîne est là, en effet, pour garder une certaine inconnue par rapport à ce qu’il peut représenter (alors que la métonymie est là pour établir une représentation). L’enfant va accéder à cela :

  • soit par l’ANTONYMIE où il occulte tout tout possible par une fonctionnalité de clivage entre une partie émergente qui se sépare du reste considéré comme le « tout » de la langue ; il y faut des règles syntaxiques entre interlocuteurs pour pouvoir déjà établir la construction d’un « verbe » ; la valence de l’antonymie est TERNAIRE ; exemple en français : le verbe ;
  • soit par la SYNONYMIE où il cache et refoule cette fois-ci toute partie possible en privilégiant exclusivement un tout absolu et abstrait ; sa valence est fondamentalement DUELLE ; exemple en français : l’accent de la langue.

Il garde donc comme MYSTERE dans la métaphore, soit un tout possible (cas de l’antonymie), soit une partie possible (cas de la synonymie) ; dans la métaphore par synonymes, chaque élément particulier est en lien d’identique et de comparable avec un autre synonyme, si bien qu’il n’y a au bout de la chaîne qu’une globalité, un tout langagier sans réelle partie autonome possible ; cela cache les différences irréductibles entre chaque élément ; la synonymie, c’est le refoulement occultant l’hétérogène et la différence ; l’accord sur ce qui est considéré comme permettant la synonymie des signifiants ou groupes de signifiant est ici à l’amiable, tacite entre interlocuteurs, et la valence de la synonymie reste duelle.

 

En conséquence, en décrivant les relations oscillatoires de gauche à droite :

 


 

Les pôles qui mettent la partie en avant sont ternaires . La ternarité, c’est la nécessité de REGLES permettant l’accord sur la partition réalisée soit :

  • par la méronymie, métonymie où la partie est établie pour représenter le tout par une loi de représentation ;
  • ou par l’antonymie, métaphore, cette fois-ci, où la partie est exclusive d’un tout possible par des règles syntaxiques ad hoc.

Les pôles qui mettent le tout en avant dans le langage restent duels, car ils ne nécessitent qu’un accord à l’amiable entre interlocuteurs qui possèdent déjà un même tout par une même langue commune. Cela se passe soit :

  • dans l’holonymie, métonymie qui fait représenter une partie par un tout convenable ;
  • ou dans la synonymie, métaphore qui met un tout exclusif de toute partie originale possible.

 


 Note : étymologie des termes techniques utilisés dans ce texte :


 

  • métonymie : du grec metônumia ; composé de meta, à la place de, et de onoma, nom
    • méronymie : du grec meros, partie, et de onoma, nom
    • holonymie : du grec holos, entier, et de onoma, nom
  • métaphore : du grec metaphora, qui vient de metapherein, transporter ; composé de meta-, à la place de, et -phoros, porter
    • antonymie : du grec anti, en face de, contre, et de onoma, nom
    • synonymie  : du grec sun, ensemble, et de onoma, nom

On trouvera facilement sur Wikipédia la signification habituelle, en sémantique, des termes : métonymie, méronymie, holonymie, métaphore, antonymie, synonymie. On trouvera aussi, sur cette encyclopédie en ligne, un article sur les raffinements rhétoriques permettant de distinguer métonymie et synecdoque pouvant être utile aux puristes. Car, c’est avec une certaine simplification que sont employés, ici, les termes de « métonymie » et « métaphore » et que sont rattachés, à ces figures de rhétorique, les concepts de méronymie, holonymie, antonymie et synonymie. Ce sont plutôt les opérations logiques qui y sont le guide du raisonnement. Les concepts de métonymie (méronymie et holonymie) et de métaphore (antonymie et synonymie), sont donc utilisés pour leur rappel étymologique. Nous ne rentrons pas dans les subtilités rhétoriques outre mesure. D’autant plus que nous posons des opérations de base du fonctionnement des langues qui échappent aux linguistes actuels et qui sont déduits par inférence de la clinique du langage.

Espérons que la linguistique soit capable de retrouver un jour ces opérations de base d’une meilleure façon scientifique. La comparaison des différentes langues humaines devrait, notamment, lui permettre de retrouver un socle commun, celui de ces opérations de base que je considère comme trans-langues. C’est une prédiction de cette théorie à mettre à l’épreuve.

J’ai conscience que lire ce texte est difficile à qui n’a pas un crayon à la main... Mais, il est essentiel à qui veut comprendre, un jour, le fonctionnement du registre socio-langagier. L’effort sera récompensé.

> La suite dans l’article : Les opérations de base du psychisme socio-langagier


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