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La nature du fétiche sexuel

D 29 janvier 2007     H 12:52     A Louÿs Jacques     C 0 messages


 


 La formulation apophatique du tétralemme


 

D’où vient le fétiche sexuel ? Le mot latin “facticius” donne la notion d’une fabrication, d’un objet non naturel, d’un artefact. Mais il nous faut aller aux éléments les plus constitutifs du psychisme pour en comprendre la force et l’illusion. [1]

Le tétralemme est une formulation à quatre pôles d’une logique non-aristotélicienne. Il est considéré, ici, comme la base de la fonctionnalité psychique. Il est utilisé pour aborder, rationnellement, la clinique des troubles psychiques.

Nous avons donné dans l’article intitulé : Le modèle oscillatoire de la réalité psychique : un modèle trans-niveaux, un exemple de formulation du tétralemme de type apophatique [2]. Cette formulation négative est exprimée avec des négations logiques écrites par le signe ¬.

 

 Etre
 
 ¬ S
 Non être
 
 ¬ ¬ S
 Etre et non être
 
 ¬ ( S et ¬ S )
 Ni être ni non être
 
 ¬ ( ¬ S ou ¬ ¬ S )

 

L’intérêt de cette formulation apophatique est d’insister sur la capacité du tétralemme de pouvoir utiliser des prédicats non-positifs. Le S de la formule reste potentiel. Cela permet d’écrire la première proposition logique : ¬ S , comme une SORTIE de l’état potentiel ; c’est du non-potentiel :

  • cette sortie peut se faire par une révélation du concret en puissance dans ce potentiel ; il y a réduction du potentiel dans un objet concret ;
  • mais elle peut se faire aussi par une perte de toute potentialité en soi ; tout disparaît quand il n’y a même plus de potentialité.

Cela dépend du registre psychique en cause et de ce que l’on va considérer comme l’effet de la négation ¬ [3]. Il y a un choix du type de négation à appliquer, mais on peut être amené à jouer sur ces deux conceptions en ouvrant la voie à la construction du fétiche.

 


 Le registre psychique spécialement concerné


 

Quel est le registre psychique où nous pourrions nous intéresser, plus particulièrement, à cette « perte de potentialité » en elle-même, pouvant être obtenue par l’opération ¬ S ?

Ce sont avec les relations sexuées et la mise en route du désir, que cette formule négative de la tétravalence nous deviendra indispensable à ce sujet. C’est le cas où cette relation fait intervenir un « manque » constitutif pour chacun. Il y a un manque que l’autre de la paire sexuée, ne pourra jamais que présenter, sans jamais le rendre colmatable [4].

Après l’échec des relations dyadiques, sociales, narcissiques, le psychisme obtient ainsi la possibilité de faire fonctionner la sexualité comme prétexte à une relation capable de prendre en compte le manque de l’autre. C’est là que la sortie de l’état de potentiel se fait vers la perte de toute activation concrète possible, vers la perte de tout ce qui aurait pu être concrétisé et ne pourra jamais l’être. Il n’y a plus alors de potentialité possible dans ce qui aurait pu en contenir. Le manque de l’autre est irrémédiable. C’est ça qui est mis en valeur.

> Voir à ce sujet, l’article : Préliminaires à la clinique de la relation sexuée : mise en place de la sexualité humaine - fétichisme - homosexualité - sexualité de groupe

 


 Le fétiche comme positivation d'une émergence précaire


 

On obtient donc avec cette formule une apparence paradoxale de positivité logique pour ¬ S sous forme d’un manque ! Une négation d’inconnue peut faire croire à un manque “connu”. Cela va conduire les attirances sexuelles de quelqu’un pour un autre, par le vide que cet autre implique. Il y a apparition de quelque chose qui nous concerne quand même par cette absence irrémédiable due à un effet de logique . Et c’est dans une espèce de vertige concernant un vide révélé, que le désir sexuel va surgir [5]. C’est une absence avec laquelle nous fonctionnons psychiquement et vers laquelle nous tendons. Même dans la saisie du sexe masculin turgescent, bien tendu, c’est par le vide que cette tension révèle dans la tête de l’autre que le désir va naître de ce sexe (où par tout autre effet indiquant ce vide à l’œuvre).

 


 

Or l’enfant peut avoir comme démarche ne pas être satisfait de cela. Il peut vouloir confondre ce surgissement de quelque chose d’ineffable, avec le trait unaire bien concret qui lui servait de source de prédation orale dans la dyade mère-enfant (comme le sein par exemple). Il veut renforcer la réalité de ce surgissement ineffable et en faire disparaître son côté trop précaire et incertain, en le prenant pour un trait unaire dyadique. Car, dans ce trait, se révèle le concret en puissance dans le potentiel par une autre interprétation de ¬ S [6]. L’enfant veut revenir un tant soit peu sur la négation de potientalité du manque qui est trop vertigineuse à son goût. Il veut en refaire une potentialité prête à se réduire à quelque chose de tout à fait concret. Il brouille les pistes en feignant de voir dans le manque dévoilé de l’autre, un fantôme d’objet concret. Il joue sur les interprétations de la négation de la potentialité !

Il manifeste ainsi son intelligence du tétralemme sans le savoir. Il montre aussi sa difficulté psychique à accéder au manque comme tel ou à l’accepter sans faire ce compromis. Cela dit, comme pour les autres compromis à l’œuvre dans la sexualité, c’est une façon possible d’accéder au « manque » sexuel, même si c’est une façon que l’on peut trouver précautionneuse... Et qui peut être aussi interdite ou mal vue socialement.

Ce fétiche est souvent décrit comme “objet transitionnel” chez l’enfant, quand il est construit apparemment comme un objet composite auquel l’enfant tient particulièrement. Il conjoint alors deux éléments symboliques d’une dyade. Il est aussi collant, montrant la relation d’attachement à l’œuvre. Son évolution donnera plus tard le fétiche sexuel, nécessaire alors pour éveiller le désir sexuel, avec un “objet” à tenir en main ou un habit à revêtir comme des “collants”. C’est pourtant cet « objet » qui lui révèlera ineffablement le vertige du manque attirant.

 


 

Mais ce n’est qu’un des aspects du fétiche. Celui-ci est aussi souvent corporel, sous la forme d’une zone complexe et collante du corps de l’autre qui fait défaillir par sa perte de consistance, tout en gardant un aspect d’attachement en même temps. Par exemple, le creux du bras peut être élaboré en fétiche, par le manque corporel qu’il révèle, tout en gardant un aspect « collant » et odorant bien particulier. Cela donne ce qu’on appelle le “partialisme”, c’est à dire un attachement à un bout spécialisé et collant du corps de l’autre. Mais on peut aussi avoir un attachement à un corps entier particulier, lui aussi collant et montrant son « vide » intrinsèque, comme dans la zoophilie, la nécrophilie, la pédophilie, la gérontophilie, la somnophilie, la clystérophilie, la coprophilie et l’urophilie etc.

 


 

Il peut être aussi plus socialisé dans des scénarios érotiques indispensables mettant en jeu un aspect particulier du pouvoir. Ce trait fait défaillir et craquer un dominé en présence d’un dominateur adhésif utilisant une transgression liante et collante. La pédophilie, la gérontophilie, la zoophilie participent aussi à ce genre de fétichisation, comme on peut le comprendre aisément.

C’est que l’enfant utilise préférentiellement une voie d’évolution ou une autre pour arriver à la relation sexuée :

  • la voie directe de l’objet,
  • la voie du corps et du narcissisme dans son effort d’autonomisation,
  • ou celle du langage et des relations sociales.

Le trajet du développement effectué, selon un côté ou l’autre, va colorer le fétiche proprement sexuel.

 


 

Le fétiche est une construction de la relation sexuée qui a pour but de renforcer illusoirement le surgissement ineffable de la source du désir à l’œuvre dans le manque de l’autre ; il confond, pour y arriver, registre dyadique avec registre sexué :

  • en se colorant d’un aspect objectal, le fétiche-objet, héritier de l’objet transitionnel,
  • ou il se colore d’un aspect narcissique, donnant à un trait repérable et concret du corps de l’autre, une force d’attirance particulière,
  • ou encore dans la scénette érotique ad hoc, jeu social particulier de domination-soumission.

 

Cela dit, de telles séparations épistémologiques n’ont pas toujours beaucoup de sens, le fétiche gardant souvent un profil pouvant se rattacher à ces trois voies à la fois.

> Document clinique - Le fétichisme du corps ensanglanté dans l’article : « Le Comte de Gernande - sadisme et fétichisme du sang »

> Fétichisme du sang et du lien : (Photographie de M. Patrick George - site : Foterotik - reproduite avec l’accord de l’auteur)

 


 

 


Popularité :
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[1C’est cette illusion qui rend si comique les oeuvres des philosophes sensualistes ou imaginatifs, comme Bachelard. On peut même penser que toute la philosophie est l’art de glorifier un fétiche. J’adresse cet article en premier aux philosophes, même si le clinicien ne manquera pas de s’y enrichir.

[2Apophatique vient du grec apophasis : négation 

[3Voir l’article : Totipotence et castration

[4Que Lacan ait nommé sa formulation du « discours » de cette relation supportant le « manque » : le discours de l’Analyste, nous montre l’importance de cette relation dans la pratique psychanalytique

[5Lacan a nommé cette drôle de bête l’objet a. Mais il ne faut pas l’entendre comme un vrai objet, car cela pourrait déjà en faire un fétiche.

[6On peut voir cette même place logique dans les formulation des quatre discours de J. Lacan : dans le discours du Maître (relation dyadique). Ce trait unaire est écrit comme S1 en haut à gauche du discours ; dans le discours de l’Analyste (relation sexuée), l’inconnue surgissant est marqué par la lettre a en haut à gauche du discours

 


 

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