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Introduction aux troubles de la nomination : nom propre et Nom-de-chef

D 15 avril 2006     H 10:35     A Louÿs Jacques     C 0 messages


Résumé : Le pôle de l’identité sociale est le pôle psychique de la nomination. Il se construit dans l’élaboration d’un « nom propre », qui est capable de fonctionner symboliquement comme « Nom-de-chef ». Ses dysfonctionnements vont donner une clinique remarquable.

 


 L'accès au langage verbal de l'enfant


 

Pour parler des troubles de la nomination, dans l’accès au langage, et de la clinique en découlant, il nous faut parler, brièvement, de l’accès au langage verbal de l’enfant.

Par l’accès au langage verbal et au partage de la langue des personnes de son entourage, l’enfant essaie de sortir des insuffisances de la dyade mère-enfant. Celle-ci est en crise vers les six-huit mois de vie. Il s’agit, pour l’enfant, de trouver une extension aux signifiants [1] utilisés dans l’établissement du psychisme, à deux têtes, de la dyade. Le passage, par le langage, à un stock plus grand de signifiants, comme ceux articulés dans la langue familiale, lui permet de se poser comme membre à part entière de cette famille et du groupe social, dont fait partie cette famille. Les relations d’attachement mère-enfant ne seront plus les seules fonctionnelles. Une sécurité plus grande pourra s’établir pour l’enfant. Celui-ci devient un membre de la société, à travers ses liens familiaux. Il reçoit, par là, un soutien efficace à son fonctionnement psychique et à la danse qui le caractérise.

Mais, l’accès au langage verbal et au social n’est pas seulement une extension des signifiants utilisés par la machinerie oscillatoire inconsciente. Il y a une rotation, au quart de tour, des éléments utilisés, par le passage de ce que Lacan appelle le « discours du Maître », à ce qu’il a appelé le « discours de l’Université », ou discours du savoir. Ce dernier « discours » est, en fait, le discours structurant le social par le langage et la langue. C’est le discours permettant le fonctionnement dansant du « Symbolique », entre métonymies donnant du sens et métaphores retenant du sens.

 


 

La formulation des quatre discours selon Lacan in « Séminaire XX : Encore » :

 


 

L’action structurée de la dyade mettait en jeu un signifiant « maître » S1. Il définit l’unité affirmative de la dyade (en haut à gauche du discours du Maître), dans une même activité d’appropriation. L’accès au langage verbal fait passer, à cette place, un signifiant S2 (en haut à gauche du discours de l’Université), qui va fonctionner comme permettant une métonymie du type « partie pour le tout ». On appelle cette métonymie une « méronymie ».

Comme il y a une infinité de « parties possibles pour le tout », chaque langue va pouvoir utiliser un grand nombre de ces possibles pour fonctionner et réaliser l’extension signifiante que recherche l’enfant. Ce pôle de la langue va être commun entre toutes les langues humaines, chacune à sa manière. C’est le pôle de l’identification sociale, c’est à dire de la nomination, de la création d’un nom propre identitaire. C’est un nom propre pour l’enfant, membre à part entière de son social.

En effet, selon la définition donnée dans Wikipédia : « La méronymie est une relation sémantique entre mots d’une même langue. Des termes liés par méronymie sont des méronymes.

La méronymie est une relation partitive hiérarchisée : une relation de partie à tout. Un méronyme A d’un mot B est un mot dont le signifié désigne une sous-partie du signifié de B. La relation inverse est l’holonymie.

Par exemple, bras est un méronyme de corps, de même que toit est un méronyme de maison. »

 


 L'acceptation d'un nom propre comme Nom-de-chef


 

Le « nom propre », la nomination, sera ainsi donné par une opération méronymique, alors que le « nom commun », la dénomination, dépendra de l’opération holonymique. Selon Wikipédia : « Un nom propre...désigne toute substance distincte de l’espèce à laquelle elle appartient ».

Pour distinguer les membres de l’espèce humaine, on leur accorde des noms propres. On signifie, par là, que « Untel » est membre distingué et particulier, quoiqu’à part entière, de l’espèce humaine, tout au moins du groupe social dont il est membre. Selon la déclaration de l’ONU des droits de l’enfant, c’est devenu un droit humain général depuis 1959. La filiation se rattache, maintenant, symboliquement, à l’humanité toute entière. Il n’y a plus possibilité de se dire membre de la tribu des vrais hommes. Personne ne peut plus dire que la tribu d’à côté reste constituée de sous-hommes, ou de non-hommes ; c’est d’une portée symbolique considérable !

> Principe 3 : L’enfant a droit, dès sa naissance, à un nom et à une nationalité. ( Déclaration des droits de l’enfant
Proclamée par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies le 20 novembre 1959
)

Le nom propre est donc un signifiant social et singulier :

  • il accorde une filiation, celle de la famille, du groupe social et, maintenant, de l’humanité toute entière ; il donne aussi un « lieu » de naissance dans une formation naturelle humaine ;
  • il accorde, en même temps, un nom propre unique, en radicalisant l’opération méronymique jusqu’à sa personne singulière ; l’enfant devient une personne sociale avec un nom propre unique ; il prend à son compte le nom qui lui avait déjà été attribué par les règles de son milieu social.

Peu importe la façon dont les noms propres sont construits s’ils permettent ce double fonctionnement. Le mode occidental du nom propre constitué d’un nom de famille (la filiation) et de prénoms (insistants sur la partie unique du tout), tend à se généraliser, mais cela ne signifie pas qu’il soit le meilleur.

 


 

Avec le nom propre qu’il reçoit de son entourage social, c’est une identité unique qui est en jeu. Il a à accepter de le porter vis à vis des autres. Plus précisément, chaque enfant devient un représentant de sa famille vis à vis des autres familles, de son groupe social vis à vis des autres groupes sociaux et de l’humanité vis à vis d’éventuels « aliens ». Cette représentance est celle de l’ambassadeur, à la tête de son ambassade. C’est celle de celui qui prend à ce moment la « tête » de son groupe vis à vis du regard des autres. C’est celle qui donne la qualité de « chef » [2] à la personne qui tient ce rôle. Son nom propre servira de ralliement à celui qui porte le nom propre adéquat pour permettre le ralliement. Le nom propre du chef servira de symbole de représentance. Il symbolisera l’unité de la temporalité et de la territorialité du groupe représenté en la personne du chef.

L’acquisition d’un nom propre va donc permettre à l’enfant une identification symbolique à celui qui va porter son nom propre pour les autres. C’est le chef de famille, de groupe, de l’humanité. Appeler le signifiant permettant cette identification le « Nom-du-père », comme Lacan l’a fait, était de sa part rappeler les temps où c’était le père de famille qui était censé être le chef. Il serait plus judicieux, aujourd’hui, de l’appeler le « Nom-de-chef ».

« Nom propre » et « Nom-de-chef » sont indispensables à acquérir pour établir ce pôle fonctionnel, afin de permettre à l’enfant de consolider son fonctionnement psychique.

 


 

Le « chef » n’est pas le Sergent-Major. Ce n’est pas le « Maître » qui commande les routines aux troupes, maître qui était un des aspects de la dyade mère-enfant vis à vis du père de l’enfant, pour se l’approprier ou pour s’en isoler. Le « chef », c’est le leader qui donne la direction à suivre et qui devient ainsi le représentant privilégié de son groupe. Le « chef » est, d’abord, un chef d’ambassade qui sert à faire des représentations du social d’origine vis à vis d’autres chefs. Le Nom-de-chef est, ici, particulièrement, un représentant de la représentation. Ce qui est crucial, c’est que l’enfant aura d’emblée ce rôle à jouer quand il devient un représentant de sa famille ou de son groupe social, vis à vis d’autres. Il a à élaborer son nom propre comme Nom-de-chef dès le début de la vie, tout au moins dès le début de son accès au langage. Accepter un nom propre, c’est accepter qu’il puisse servir de Nom-de-chef à l’occasion (voir ci-dessus l’extrait du tableau : Présentation du Christ au Temple - par F. Bassano), que l’enfant puisse aussi jouer ce rôle de représentance, d’ambassadeur.

 


 La clinique de la nomination


 

Les troubles de l’acquisition d’un nom propre et ceux, par conséquence, de l’acquisition d’un Nom-de-chef, vont être la source d’une clinique particulière du fonctionnement psychique. Celle-ci pourra servir de justification à une telle conception qui permet à ces troubles d’être abordés scientifiquement, dans une réduction explicite et claire. Pour comprendre cette clinique, il nous faut placer ce pôle fonctionnel dans le jeu d’opposés où il sert de pôle d’oscillation psychique. Le pôle fonctionnellement opposé dans la logique tétravalente qui nous sert ici de canevas, est, par l’utilisation de synonymes, le pôle de l’acquisition de la prosodie du langage (sa musicalité). C’est celui des intonations et accents de la langue qui servent à établir la communion sociale et l’affect social. Les signifiants de la langue deviennent « synonymes » par leur même musicalité . C’est un processus d’abstraction et de refoulement de ce qui n’est pas du même ton.

 


 

Si le pôle de la nomination est trop prépondérant, trop tyrannique, il empêchera le fonctionnement efficace du pôle affectif opposé, celui de la synonymie. Celui-ci finira par réapparaître en symptômes spécifiques. Le tyran deviendra miné par des défaillances affectives désastreuses pour lui, par des inhibitions calamiteuses de son action et par des périodes d’anomie [3] pour le social qu’il représente (voir l’article : La méronymie et les excès du déni dans la perversion sociale : dictature, anomie, révolution ).

A l’opposé, si le pôle de la nomination est trop peu solide, il se trouvera débordé par le fonctionnement trop intense du pôle communiel opposé. Il finira par réapparaître en symptômes typiques. Le communiant devient, alors, parasité d’impulsivités comme des passages à l’acte agressifs inommables. Ou bien, ce seront des nominations illusoires et hallucinatoires très pénibles, le dénonçant comme incapable d’être un chef (voir l’article : « Psychopathie, sociopathie, personnalité borderline »).

 


 


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[1Le terme de signifiant est utilisé par commodité, mais il s’agit de messages, d’éléments discrets sensoriels et moteurs, utilisés par la dyade en temps réel pour construire l’empreinte mère-enfant. Les messages, internes et externes, sont articulés entre eux selon les règles du processus primaire et deviennent ainsi des « signifiants ». 

[2Chef est une ancienne appellation de « tête » en français et vient du latin caput - un chef comme chef de file dirige, c’est à dire qu’il donne la direction à suivre et il devient ainsi le symbole de son groupe 

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