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Document clinique : l’histoire de Madame X... ou la passion suicidaire

D 28 décembre 2003     H 15:55     A Jean Etienne Esquirol     C 0 messages


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Jean Etienne Esquirol

 

Le cas de Madame X. est exposé dans le premier tome de l’ouvrage célèbre de E. Esquirol : « Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal » ( pages 604 à 608 de l’édition de 1838 )

 

Madame X... était pourvue de tous les dons de la nature, elle reçut une éducation très propre à développer son intelligence naturellement très remarquable, à exalter son imagination très vive. Fille d’un riche banquier, elle fut mariée à un grand seigneur ; la révolution sévit sur sa famille et sur celle de son mari. Bien jeune, elle fut mise en prison et ne recouvra sa liberté qu’après le 9 thermidor. Le système nerveux acquit une grande susceptibilité, I’imagination l’exalta, madame X... rentra dans le monde, reçut la société des hommes les plus distingués par leur mérite dans les sciences, les lettres et les arts. Tout ce qui était grand, noble, généreux, l’impressionnait profondément.

Quelques années après la restauration qu’elle accueillit avec enthousiasme, elle se laissa entraîner par une affection qui ne fut pas heureuse. Dès lors, I’on aperçut chez elle un changement de caractère ; elle devint triste, solitaire, et se plaignit de ses nerfs. Elle voyagea longtemps sans améliorer sa santé. Elle se persuada qu’elle portait en elle un principe de peste qui pouvait nuire aux personnes qui l’approchaient, particulièrement aux membres de sa famille, elle s’isolait du monde entier, se renfermait dans un petit appartement dans lequel une femme de chambre ne pouvait s’introduire que très rarement ; plus tard la femme de chambre fut exclue et l’on déposait dans un antichambre, les aliments et les autres objets à l’usage de la malade.

Cet état persista pendant plus d’un an, madame X... maigrit beaucoup, perdit le sommeil et l’appétit, ses traits s’altérèrent, le désir de la mort vint aggraver cette déplorable position. Néanmoins la menstruation était régulière, la constipation très opiniâtre.

Après quelques années, madame X... se persuade qu’elle a des ennemis qu’on lui en veut ; elle a des hallucinations de l’ouïe et de la vue, enfin le suicide devient une idée dominante. Etant à la campagne, elle se jette dans une rivière ; on l’en retire. Le lendemain, elle refuse de manger, elle fait mille efforts pour s’étrangler, elle est reconduite à Paris. Pendant la route elle a recours à la ruse, à la force, pour se précipiter de sa voiture. Rendue à Paris, elle essaie de s’étrangler, refuse de manger, et pendant plusieurs mois, elle ne cède qu’à la force pour avaler des aliments liquides qu’il faut introduire dans sa bouche. Tous les liens sont saisis pour s’étrangler : mouchoirs, collerettes, jarretières, bandes qui maintiennent un cautère, etc. Madame X...se frappe de la tête contre les mur contre les angles des cheminées ; elle tâche de se précipiter par les croisées, du haut des meubles ; elle renverse sa tête en bas, les pieds étant sur son lit. Elle s’empare de morceaux de verre pour s’ouvrir les artères ; elle s’efforce d’avaler des plumes, des crayons, des morceaux de bois ; elle fait, avec de petits morceaux de papier, avec de la laine furtivement enlevée de ses matelas des pelotes pour s’étouffer en les avalant ; elle démonte un meuble pour faire le même usage des clous. Un jour, se promenant dans son jardin avec la camisole, surveillée par une dame de compagnie et deux femmes de chambre, elle cache furtivement un caillou dans un soulier, et demande à rentrer dans son appartement : on la débarrasse de la camisole, aussitôt elle avale le caillou qui ne peut franchir l’oesophage ; pendant les efforts qu’on fait pour le précipiter dans l’estomac, persuadée qu’elle va expirer, elle se réjouit . Lorsque le caillou est ingéré, madame X... se console, assurant qu’il hâtera la désorganisation des intestins. Un jour, en se promenant à la campagne, quoique suivie de trois personnes, elle se jette sur le sabre d’un militaire ; une autre fois, voyant deux soldats armés de leurs fusils, elle se met à genoux, et les conjure de la fusiller.

La malade est logée au rez-de-chaussée, son lit et sa cheminée sont matelassés : on a retiré de son appartement tout ce qui peut réveiller ses idées de suicide ou servir à leur exécution, tel que ciseaux, épingles, couteaux : deux femmes pendant le jour et deux femmes pendant la nuit, la surveillent Elle a la conviction qu’une nouvelle révolution va éclater et que pas un noble n’échappera . Hors de là, elle jouit d’une raison parfaite, d’une force de pensée et de raisonnement, bien supérieure à la raison des femmes, mais elle ne veut recevoir personne, pas même ses parents : « Je me fais horreur à moi-même, dit-elle, je ne veux point être vue dans cet état, d’ailleurs je pourrais leur communiquer la peste. »

Je mets en usage les bains, les lotions froide sur la tête, les purgatifs, le quinquina et le musc ; tous les moyens avoués par I’expérience sont tour à tour mis en usage et administrés, pendant plusieurs mois, avec le plus grand soin ; suivant la méthode d’Avenbrugger, je fais appliquer un séton sur la région du foie, et boire plusieurs pintes d’eau fraîche par jour, sans obtenir d’autres changements que l’abandon des tentatives de suicide, mais les inquiétudes, les craintes, les hallucinations sont les mêmes et le désir de la mort persiste . Je finis par m’en tenir au petit-lait, aux bains tièdes et aux lavements calmants, aux conversations fréquentes qui distraient toujours la malade .

A l’âge de 45 ans, les anomalies de la menstruation ne modifient point la santé de madame X . Mais l’amaigrissement augmente, les pied et quelquefois la face sont infiltrés . La malade éprouve toujours la même répugnance à prendre des aliments . Quelques mois plus tard, j’invite sa mère à lui faire une visite ; cette première entrevue, après une longue absence, saisit vivement la malade, lui fait oublier ses inquiétudes et ses craintes, elle cause volontiers ; mais après un quart d’heure, elle invite madame sa mère à se retirer ; les visites se renouvellent, et madame X... éprouve un grand bonheur à recevoir successivement les autres membres de sa famille. Je lui fais rendre les crayons, les pinceaux, les couteaux, les canifs et tous les meubles à son usage. Toutes les précautions qui avaient été si impérieusement nécessaires pendant dix-huit mois, pour empêcher le suicide deviennent superflues.

Madame X. part pour la campagne, sa santé physique se fortifie, quoique l’oedème des pieds et de la face se renouvelle de temps en temps. Le régime alimentaire continue à être mauvais. Néanmoins madame X... se promène, s’occupe de lectures, de dessin, de peinture et consent à recevoir un petit nombre de personnes de sa famille, excluant tout étranger. La menstruation cesse sans aggraver le mal ; madame X . vit encore dix ans, toujours avec les mêmes préoccupations d’esprit, avec les mêmes inquiétudes, avec le même refus de recevoir du monde. Sa toilette est bizarre, peu soignée, et sa manière de se nourrir consiste toujours à prendre avec répugnance des purées de viande ou de légume.

 


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